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  • Une journée mémorable

    Voilà quelques journées que le bruit enfle sous les chaumières ; le cirque de Philip Astley allait faire escale à Saint Martin de Boscherville une poignée de jours avant de se poser à Rouen pour quelques semaines. La nouvelle était arrivée par des marchands itinérants venus du Havre et le nom de monsieur Astley était déjà reconnu dans la population française, même chez les laboureurs et les journaliers habitants à plus d’une journée de voyage à pied des grandes villes, surtout dans la moitié Nord du Royaume. C’était un nom synonyme de souvenirs mémorables, et le savoir faire étape dans un petit village paraissait irréel et vecteur de découvertes uniques dans une vie, d’autant plus pour Jacques qui venait de dépasser son sixième anniversaire depuis seulement quelques semaines.

    Monsieur Astley avait d’abord acquis sa renommée de l’autre côté de la Manche, dans le Royaume d’Angleterre. Cela faisait une vingtaine d’années que l’ancien dragon avait rangé son sabre pour devenir monteur de spectacles équestres, une activité qu’il a rapidement fait évoluer pour créer des moments de démonstrations de talents divers et impressionnants dans ce qui s’est alors fait appeler “le cirque”. D’abord dans des établissements en pierres puis dans des tournées à travers la campagne, on pouvait admirer le travail de dressage sur de magnifiques chevaux, souvent trop vieux pour continuer leur emploi guerrier mais toujours suffisamment vivant pour galoper devant le public tout en étant monté par différents types de voltigeurs. Un grand spectacle que chacun était capable d’apprécier, de la lingère au Roi, et dont la réputation ne peut pas être contenu par un bras de mer que l’on traverse en une journée. C’est ainsi que le cirque Astley a pris la route, puis la mer et enfin la campagne afin de démontrer au Roi de France la valeur du savoir-faire anglais.

    Depuis cette première incursion hors de son pays de naissance, le cirque Astley a évolué, ajoutant des jongleurs, des gymnastes et parfois quelques autres animaux dressés en accompagnement de numéros d’équilibres menés par des chevaux élevés et choyés dans ce but. Ces derniers étaient toujours le clou du spectacle, pas seulement pour leurs performances acrobatiques et artistiques mais aussi simplement pour leur allure, à la fois musculeuse et élégante. Des robes impeccables, des portées de tête exceptionnellement droits, un regard presque hautain, une crinière soigneuse et des sabots qui semblent voler au-dessus du sol. Leur apparence laissait transparaître la richesse des soins dont ils bénéficiaient.

    C’étaient ces bêtes de concours qui traversaient la Manche pour venir faire le spectacle en France et il était impératif de maintenir leur niveau d’entretien, c’est toute la réputation du spectacle qui tenait dessus. C’est comme cela que la troupe faisait souvent escale dans les campagnes quelques jours avant d’arriver en ville, le temps de reposer les corps et de préparer un terrain plus favorable que des pavés ou un quai de terre battue au lieu de représentation. Et cette année-là, le seigneur Boivarin détenait une jument qu’il imaginait pouvoir vendre à monsieur Astley. Il a fait galoper le bruit pour que le cirque fasse étape non loin de son domaine, quelques jours, le temps de la rencontre et de la négociation.

    Anita, c’était le nom donné par la petite Charlotte Boivarin à cette jument de robe baie aux couleurs profondes lors de sa naissance il y a 6 ans. La crinière est dense et noir comme une nuit sans Lune, faisant écho à ses yeux dans lesquels se reflètent les étoiles. L’animal se tenait sur des pattes élancées, des muscles affinés dans la douceur et une lignée prestigieuse dont un ancêtre qui venait du haras royal de Louis XIII. En pleine force de l’âge, monsieur Boivarin pouvait en espérer une belle somme, pas moins de 300 livres tournois à coup sûr. Et comme l’animal ne lui était pas utile pour les travaux aux champs et que Charlotte aimait plutôt monter Habeland, un Selle Français racé, de robe crème tirant vers le bouton d’or au soleil, sa vente était l’occasion de récupérer un peu de monnaie et beaucoup de prestige, en supplément de quelques contacts commerciaux.

    La famille Charon était bien loin de ces considérations, occupée à arroser les potagers de légumes tout en moissonnant les champs de blé et d’orge détenus par quelques propriétaires issus de lignées présentes au village depuis quelques siècles. Les Charon ne sont arrivés à Saint Martin de Boscherville que depuis une génération, la famille était devenue trop grande pour tenir dans l’ancienne chaumière séculaire alors Guillemin avait pris le large de quelques dizaines de kilomètres et il a trouvé un foyer suffisant pour fonder sa propre famille qui est restée là, au service de plus important qu’elle. 

    C’est justement dans les champs que Jacques Charon a entendu parler du cirque Astley, de sa grandeur, de sa magnificence. Les adultes eux-mêmes se réjouissaient de l’arrivée d’un tel spectacle, poussant Jacques à la curiosité. Ses parents ont repoussé la question autant qu’ils ont pu car ils savaient bien qu’il était impossible pour la famille d’aller voir le cirque à la ville, à Rouen ; cela aurait été un trop long voyage et surtout beaucoup trop coûteux au prix d’une livre par personne, soit presque la totalité du revenu d’une journée de travail.

    Mais l’insistance de l’enfant a fini par faire plier son père ; Jacques pouvait bien avoir droit à un peu du bonheur simple de s’imaginer cette représentation, même s’il ne pourrait pas la voir. Sur ses 6 premières années de vie, Jacques avait connu le décès d’un frère plus vieux et d’une sœur plus jeune alors que la maladie a emmenée sa tante qui attendait son cousin, et son oncle. Même s’il ne semble pas avoir beaucoup de souvenir de ces évènements, certainement parce qu’il était trop jeune pour qu’ils impriment sa mémoire, Jacques a toujours semblé vivre entouré d’un poids. Il n’a pas de vrais amis, reste souvent silencieux avec un air sérieux, loin du rire des autres gamins de laboureurs.

    Au petit matin, l’équipe du cirque s’est posée le long de la Seine, par-delà les marais asséchés par l’Été, dans une grande plaine non cultivée, une information qui s’est répandue avec l’air du soleil levant. Les villageois sont venus aux nouvelles, par curiosité, et les employés du cirque parlant la langue de Molière les ont gardé éloignés des animaux en clôture ; eux sont là pour préparer une série de spectacles, pas pour servir de guide animalier. Sauf qu’au deuxième jour de présence dans le petit village, monsieur Astley est revenu à son campement accompagné d’une jument de robe baie, avec des yeux aussi noirs que sa crinière. Le soleil était du paysage et l’abbaye locale avait ouvert ses jardins à la contemplation. 

    L’équipe du cirque a organisé différemment son campement pour mettre en valeur ses animaux et permettre à la population de s’en approcher. On pouvait aussi voir quelques jongleurs répéter leurs numéros quand les musiciens accompagnaient le chant des oiseaux et le clapotis du fleuve non loin. Les habitants locaux avaient gagné le droit de “visiter le cirque” sans paiement ; c’était inhabituel pour tout un chacun mais cela semblait plaire à tout le monde. Alors les Boschervillais et Boschervillaises se sont déplacées jusqu’au campement, pour avoir leur part de vision de rêve.

    Les Charon n’ont pas pu retenir Jacques jusqu’au départ du cirque, ils ont bien dû se résigner à faire comme les autres et à emmener leur fils “voir les animaux”. Cela coûte une après-midi entière mais les moissons ont déjà été bonnes, le travail pourra être rattrapé le jour suivant sans aucun problème. La famille s’est alors mise en marche peu après l’heure de midi sonnée à l’église, prenant la direction des marais et cheminant sur au moins 3 kilomètres depuis leur habitation en bord de bourg.

    Le voyage lui-même est une expédition pour Jacques. Rarement il a eu droit d’aller au-delà du manoir des Bouret, tout juste pour aller au cimetière. Et là il continuait de marcher, découvrant de nouveaux champs par-delà une longère se trouvant de l’autre côté d’un petit mur en moellons, avec des poules et des oies dans la cour. Puis un imposant noyer à l’ombre duquel une femme se repose, elle qui habite certainement dans la demeure de l’autre coté de la route à en juger par sa robe finement détaillée. Mais le cirque n’est toujours pas là puisqu’il se situe en bord de Seine, derrière les marais. Pour autant, chaque maison retient l’attention de Jacques, que ce soit la couleur des volets, le dessin du bois sur la porte ou encore les quelques fleurs d’ornementation que l’on peut apercevoir dans certains jardins.

    Même en Été, l’entrée des marais est reconnaissable par la densité de verdure sauvage qui remplace les petits murets en pierres. Le chemin qui mène à la Seine est moins marqué mais toujours visible, coupant à travers les étendues d’herbe et les peupliers. Les oiseaux accompagnent la déambulation et Jacques passe son temps les yeux dans les branches d’arbres trop grands pour qu’il puisse les escalader. De toute façon, il est trop peureux pour imaginer escalader un arbre. Mais son imagination lui permet tout de même de participer à la conversation entre les oiseaux, au point où ses parents doivent parfois le traîner par le bras pour le ramener sur le sol qu’il partage avec des vaches pâturant non loin. Il y en a des classiques, avec leur robe blanche et noir caractéristique de la région mais aussi quelques brunes et même certaines plus exotiques avec des cornes plus grandes et des poils roux.

    Une petite rivière au débit très faible vient accompagner la fin du voyage. Cela amène une nouvelle faune et une nouvelle flore, avec des buissons grimpants qui cachent quelques vipères et autres ragondins. Chaque frémissement fait tourner la tête à Jacques qui se demande si ce qu’il voit fait écho aux créatures mythologiques des récits qu’on lui livre de temps en temps, que ce soit pour agrémenter les heures de labeur au champs ou trouver le sommeil. Il arrive même à imaginer un dialogue entre toutes ces espèces, à la manière des Fables de monsieur de la Fontaine.

    Après un passage sur un petit pont de briques qui permet à un bras de la rivière d’aller irriguer un ensemble de champs dont s’occupe les quelques habitants du marais, la vue s’éclaircit avec la Seine qui coupe le paysage en deux et sur la gauche, cachée derrière un rideau de saules, l’entrée de la ménagerie de monsieur Astley, avec une petite barrière improvisée et un homme vêtu de rouge et noir pour accueillir les visiteurs. Derrière lui se trouve un espace avec, sur la droite, de frêles bâtiments en bois servant d’abris pour les acrobates et jongleurs, et de grands enclos sur la gauche permettant aux différents animaux de gambader tout en restant à la vue du public.

    Jacques est tout de suite interpellé par la présence de chèvres qui courent dans tous les sens et essaient d’escalader les limites de leur enclos. Une femme fait d’ailleurs des allers-retours le long de la clôture pour faire reculer les bêtes, parlant dans une langue incompréhensible pour le petit Jacques ce qui donne un spectacle tout à fait comique, les chèvres semblant s’amuser de leur gardienne. La représentation est brusquement interrompue par un couple de jongleurs, habillés dans des couleurs criardes et qui s’envoient des balles de tissu tout en effectuant des pirouettes sur eux-même. Les balles volent, les couleurs prennent différentes teintes avec la lumière du soleil qui passe à l’ombre en un court tournoiement de hanche, les spectateurs s’amoncellent autour du ballet.

    Les jambes de pantalon et le tissu des robes finissent par obstruer la vision de Jacques, l’amenant à se retourner pour faire tomber son regard sur deux gros cochons qui se roulent par terre, dans une marre de boue. En s’approchant, un homme lui explique qu’il observe Bono et Zazou, les deux récentes additions du spectacle qui sont là pour amener un peu d’humour. Ces deux cochons semblent facétieux de nature, ils se sont d’ailleurs relevés et Bono a couru derrière Zazou, sans raison aucune mais cela était suffisamment comique pour faire rire aux éclats Jacques, un rire que ses parents n’avaient jamais entendu, un rire qui a déconcentré les jongleurs, mettant fin à leur exercice.

    À peine le public s’est-il tourné vers la source de cet esclaffement soudain qu’un joueur de luth et un flûtiste démarrent  leurs échauffements. La musique est très douce et se fond à merveille dans le silence relatif de la campagne environnante, apportant de la légèreté à cette délicieuse après-midi sans jamais s’imposer. Et c’est là que Jacques aperçoit l’enclos des chevaux, dont 6 d’entre eux sont au loin à courir dans la plaine. La rumeur n’avait pas menti, ces animaux ont très peu à voir avec les chevaux que Jacques peut côtoyer dans les champs. Ceux du cirques sont grands, à la robe impeccable et uni, se déplaçant avec aisance, capable de se mettre au trot et de changer brusquement de direction comme une feuille de chêne prise dans la brise du Printemps.

    Et il y en a un qui est là, à côté, juste séparé par la barrière mais avec la tête au-dessus de Jacques, et aucun gardien en vu pour éloigner la bête ou l’enfant. Ce dernier lève machinalement la main pour toucher l’animal, comme pour vérifier qu’il partage la même réalité. Le temps semble se décomposer, aucun nuage n’entrave la lumière, et la tête du cheval frôle la main de Jacques. Il ne l’a pas touché mais il a senti le souffle chaud sur ses phalanges, il a entendu l’air s’échapper des naseaux et il voit l’œil qui est fixé sur lui. Le cheval fait le mouvement inverse qu’il vient d’effectuer avec sa tête et une nouvelle fois, Jacques ressent un air chaud et moite descendre le long de ses doigts. Pas de doute possible, cette sensation est bien réelle, même si l’instant semble irréel.

    Soudain, tout s’arrête. Un employé de monsieur Astley, reconnaissable à ses habits complètement inadaptés à la vie au milieu des champs, s’approche vigoureusement de la clôture, faisant peur au cheval qui s’éloigne brusquement vers l’intérieur de l’enclos. Il s’adresse en anglais à Jacques qui comprend tout de même la remontrance, sans vraiment comprendre ce qu’il a fait de mal. L’instant est clos et la visite de la ménagerie est terminée, il est temps de rentrer à la maison. Sur le chemin du retour, rien ne peut faire descendre le large sourire qu’affiche le visage de Jacques, accompagné d’un regard pointant vers le lointain qui n’arrive pas à se focaliser sur les éléments du réel ; seul le vent dans les arbustes sonorise cette marche de retour au quotidien. À coup sûr, cette journée sera mémorable pour Jacques ; il n’oubliera pas ce 14 Juillet 1789.

  • La bonne adresse

    C’est vraiment à l’arrivée en gare de Tours que Romain a commencé à remettre en cause son plan. Et en même temps, il était trop tard pour vraiment remettre en cause son plan ; il était déjà presque sur place.

    C’est six mois plus tôt que Romain avait fait la connaissance d’Alphonsine qui était venue en Normandie pour étudier les espèces animales exotiques rassemblées par un riche homme d’affaires ayant fait fortune dans le commerce et qui s’était lancé dans la préservation animale sur ses vieux jours. Romain avait installé son chevalet dans ce jardin verdoyant dans l’espoir de commencer à vendre ses œuvres pour s’extirper de son travail de rédacteur de journal qui lui permettait de louer un petit appartement en ville mais avec peu de perspectives d’améliorations.

    C’est trois mois plus tôt que Romain s’est rapproché d’Alphonsine, elle qui a eu le mal du pays. Loger dans un luxueux manoir ne l’avait pas dérangée au début, mais elle venait à manquer de contacts qui l’intéressaient. Le vieux Baron de Rosenfield racontait encore et toujours les mêmes histoires dans lesquelles il était un héros flamboyant, alors qu’il a surtout passé sa vie à signer des contrats avec les bons interlocuteurs. Mais plus que tout, cela ne l’avait pas aidée à trouver un nouveau sens à sa vie, raison pour laquelle elle s’était initialement lancée dans cette tâche, loin de chez elle. Répertorier les animaux, les décrire, les dessiner, les regrouper par famille, c’est une tâche qu’elle réalise admirablement bien et qui la passionne. Mais elle sait que ça ne durera qu’un temps, et qu’il faudra vite trouver autre chose pour lui occuper l’esprit, lui donner envie de se lever le lendemain.

    Romain était gentiment hébergé par des voisins du manoir en échange d’un peu de temps pour s’occuper du jardin potager. Cela lui permettait de passer toute la journée dans le parc du Baron et de partager des moments conviviaux avec cette petite famille simple qui travaillait en journée à l’usine textile du village. L’idée était de faire une parenthèse dans sa vie qui avait jusque-là avancé sur des rails, sans trop se poser de question. Une vie qui manquait d’aventures, même s’il n’était pas bien sûr que c’est ce qu’il voulait. Prendre une année pour développer ses talents de peintre, vivre au jour le jour et se garder la possibilité de revenir à sa vie d’avant si tout ceci ne lui plaisait pas vraiment.

    En arrivant pour une fois plus tôt au manoir, Romain a surpris Alphonsine l’air triste, les yeux rougis. Elle qui avait toujours l’attitude pétillante paraissait complètement éteinte ce jour-là, le contraste était saisissant. Plutôt que de déployer son chevalet et sa toile, Romain s’est assis sur son tabouret, en face du banc de marbre sur lequel Alphonsine s’était posée. Ils sont restés dans cette position une bonne partie de la matinée, à l’écart dans un coin isolé du jardin, Alphonsine détaillant ce qu’elle avait sur le cœur entre quelques sanglots et Romain écoutant patiemment tout en devinant que ces larmes cachaient des questionnements plus profonds qu’un simple mal du pays. Chacun a pu reprendre ses activités peu avant le repas de la mi-journée, faisant bonne figure devant les autres occupants du domaine.

    Les jours suivants, un nouveau rituel s’est mis en place le matin, Romain arrivant plus tôt qu’à ses habitudes pour trouver Alphonsine et vérifier son état de santé. Puis c’est Alphonsine qui cherchait Romain au milieu de la journée, quand la tristesse commençait à l’envahir. Elle avait trouvé une oreille attentive et cela lui faisait du bien de ne pas garder ses idées uniquement pour elle. En les racontant, même en choisissant ce qu’elle dévoilait, elle exorcisait ses idées noires. De son côté, Romain essayait autant qu’il le pouvait de proposer de bons conseils ; il n’avait jamais vraiment connu d’état aussi triste mais il usait de tout son bon sens et de toute son écoute pour se rendre le plus utile possible. Parce que, sans s’en rendre vraiment compte de façon consciente, il aimait bien Alphonsine, et la voir exprimer de la tristesse dans son regard le rendait un peu malheureux.

    Jours après jours, Alphonsine s’est ouverte à Romain en évoquant les vrais causes profondes de ses questions ; la fatigue du travail intensif qu’elle s’imposait n’était qu’un déclencheur qui a ramené d’autres histoires sur le devant de son esprit. Son voyage en Normandie, Alphonsine l’avait fait avec l’idée de démarrer un nouveau chapitre de sa vie. De façon générale, le quotidien d’Alphonsine a toujours été plutôt clément, elle n’a manqué de rien, ses parents ont toujours eu une belle situation financière et en tant que dernière fille de sa fratrie elle a eu tout le loisir de grandir sans avoir la pression de perpétuer la réussite familiale, c’est son grand frère Gontran qui était passé par là. Et c’est sa sœur Marguerite qui a eu le droit au mariage de bonne famille. Alphonsine a eu le droit de faire ce qu’elle voulait, de vieillir à son rythme, et elle l’a fait avec curiosité.

    Cette manière d’aborder le quotidien sans pression s’est doucement effacée au fil des ans face à la volonté de prendre sa place dans la société, de devenir quelqu’un. Mais devenir qui ? Quand on a le choix, cela devient une question dont la réponse n’est pas évidente. Utilitairement, Alphonsine a développé ses talents de dessinatrice et son regard perçant sur le monde qui l’entoure, lui offrant des opportunités d’emploi pour illustrer des journaux ou des travaux scientifiques dans les universités, quand elle ne faisait pas des affiches promotionnelles pour les activités commerciales de ses parents ou de leurs amis. Cela l’occupait et lui apportait quelques sous, ce qui lui offrait un peu de liberté.

    C’est sur le plan humain que la question de “qui devenir” était plus difficile à trancher. Ce questionnement, Alphonsine l’avait toujours fait en compagnie de quelqu’un à ses côtés ; elle avait toujours été accompagnée d’un jeune homme à partir du moment où elle a travaillé à son avenir, le moment où elle a commencé les leçons de dessin de façon assidue. Quelques mois à aimer un camarade de classe, quelques années à se dédier à un gentil garçon d’une bonne famille, parfois seulement quelques semaines avec un homme de passage dans la région. Des histoires toujours vécues avec une passion sincère que l’on pouvait rationaliser sans difficulté, pas des aventures frivoles créées pour faire enrager les autres comme certaines personnes peuvent le faire ces dernières années. Mais à chaque fois jusque-là ces histoires se sont brisées d’elles-même face à l’évidence qu’elles ne représentaient pas le futur souhaité par Alphonsine, sans qu’elle soit en capacité de peindre précisément à quoi ressemble ce futur souhaité, pas même sa silhouette.

    En se déracinant, Alphonsine avait pour objectif de se donner de l’importance après une ultime histoire personnelle qu’elle avait arrêté au moment où elle n’y trouvait plus son compte. Mais, passé le moment de la découverte curieuse de ce manoir, de ses alentours, des habitants locaux et de la météorologie capricieuse, les questions sont revenues, et aucune réponse n’est magiquement apparue. Même si son travail quotidien la passionnait véritablement, ce qui était imaginé comme une solution est devenu un mouroir où les idées s’amoncelaient la nuit, rendant la tête chaque jour un peu plus lourde.

    Pendant ce temps, les tableaux de Romain se peignaient moins vite et leurs couleurs étaient un peu moins vives. Ce que vivait Alphonsine lui paraissait injuste ; lui qui n’avait jamais eu à prendre de responsabilités se voyait là l’opportunité d’aider quelqu’un, d’avoir de l’importance, de compter. Il ne savait pas vraiment quoi faire alors il écoutait, patiemment, puis il ressassait la conversation pour essayer d’y voir des angles d’attaque, des points de réflexion. Sa seule idée était de redonner un peu le sourire à Alphonsine, de lui prouver que tout n’est pas sombre et que la situation n’est pas aussi désespérée qu’elle pouvait le voir ; il existe une différence fondamentale entre la perception que l’on a des choses et ce qu’elles sont vraiment, ce qu’un peintre est capable d’exprimer sur ses toiles.

    Cherchant du réconfort auprès de ses racines, Alphonsine a recontacté sa famille par lettre mais aussi quelques uns des hommes qui avaient pu être ses prétendants par le passé, ceux avec qui un contact était resté malgré la fin de l’histoire intime. Ce n’étaient pas forcément de grands amis mais c’étaient des gens qui la connaissaient et dont les nouvelles pouvaient la faire s’évader quelques instants vers sa Touraine natale. Cette entreprise a d’ailleurs été encouragée par Romain, conforté par sa famille d’accueil auprès de qui il prenait des conseils expérimentés. Dans une famille ouvrière, on n’a pas le loisir de se demander qui on va devenir, mais on a connu suffisamment d’heures sombres sur le plan personnel pour avoir quelques mots à dire dessus, même si ce sont des mots simples.

    Mais rien n’y faisait, Alphonsine s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la noirceur, le manque de sommeil n’aidant pas à gagner en lucidité. Pour continuer à être dans le contrôle de ce qu’elle pouvait, Alphonsine prit la décision de rentrer dans sa famille, mettant un terme au moins temporaire à son travail auprès du Baron de Rosenfield. Une décision qui ne la satisfaisait pas non plus car elle commençait à s’attacher aux personnes qu’elle côtoyait au quotidien : Marie-Laure la lingère en chef qui avait toujours un mot pour rire, Michel le boulanger du village qui ne souriait pas beaucoup mais n’était jamais désagréable, Thérèse qui s’occupait du bien être des animaux stockés sans jamais hausser la voix ni dire un mot de trop ou encore Lionel le jardinier qui ne perdait jamais sa bonne humeur communicative même par temps de pluie. Et puis Romain, dont elle n’était pas impressionnée par les talents de peintre mais qui l’avait sans cesse écoutée sans jamais rechigner.

    Trois semaines sont passées depuis qu’Alphonsine a quitté la propriété Normande du Baron de Rosenfield, au moins sur le plan physique. Parce qu’elle hantait toujours un peu les discussions, chacun se remémorant les bons moments avec elle, se demandant si elle reviendrait finir son travail et surtout souhaitant qu’elle aille mieux, qu’elle retrouve l’air pétillant qui l’a rendue si sympathique auprès des locaux. On se tournait régulièrement vers Romain pour avoir des informations mais lui-même n’en avait pas, tout ce dont il disposait était un nom de famille et un nom de bourg dans les environs de Tours. Il ne savait pas quoi en faire jusqu’à ce que sa famille d’accueil lui souffle d’aller voir sur place, directement par lui-même. Il avait accumulé suffisamment d’argent pour acheter deux billets de train, un pour l’aller et un pour le retour, sans que cela n’annule tous ses efforts de ces derniers mois. C’était une dépense imprévue mais c’était aussi une aventure que Romain pouvait difficilement refuser.

    En partant tôt le matin, Romain a pu arriver dans la soirée à Tours. Un voyage qui lui aurait pris plusieurs jours il y a encore quelques années venait d’être effectué en quelques heures ce qui lui permettait de passer quelques jours à chercher la bonne adresse avant de retourner au manoir où on l’attendait. Mais cela se ferait après une première nuit passée dans l’hôtel le moins onéreux qu’il a pu trouver avant la tombée du jour. Au lendemain matin, armé de son petit bagage contenant le nécessaire pour quelques jours, Romain s’est mis en direction du village dont il avait le nom, demandant son chemin aux passants qu’il rencontrait.

    N’ayant pas beaucoup d’informations, son idée était de visiter le bourg maison par maison, soit en regardant les noms indiqués sur la barrière à l’entrée lorsqu’ils étaient indiqués, soit en allant directement à la rencontre des habitants ; dans un bourg de quelques centaines d’habitants des gens connaissaient forcément Alphonsine et son adresse. Tout cela pour simplement savoir si elle allait mieux et ainsi rassurer tout le monde en Normandie. Peut-être aussi pour savoir si elle reviendrait à son travail et s’il allait pouvoir la revoir, de nouveau partager des discussions et s’asseoir à côté. Il ne comptait pas l’embêter longtemps, juste passer un morceau de journée avec elle et repartir.

    Il a déjà fallu presque une journée pour arriver au bon endroit, au bon village. Une journée épuisante à marcher dans la campagne sans s’arrêter, une journée écourtée par l’arrivée d’un peu de pluie dans la soirée. Romain a entrepris son voyage en comptant sur l’amabilité de la population pour l’aider et il ne s’est pas trompé ; il n’a pas eu à chercher longtemps avant de trouver une porte ouverte pour l’accueillir pour la nuit, lui permettre de se sécher au coin d’un feu et lui offrir une part du dîner. En échange, il a raconté son périple qui ne manquait pas de surprendre chaque auditeur ; il fallait faire preuve d’un peu de folie pour prendre des trains à la recherche de quelqu’un dont on a aussi peu d’information, une douce folie qui donnait l’impression à chacun d’être au cœur d’une de ces séries que l’on trouve à la fin des journaux.

    La journée suivante, Romain a commencé son quadrillage du village, partant du centre et s’arrêtant à chaque habitation, de part et d’autre de la route. Quelques secondes devant les portes la plupart du temps, et parfois quelques minutes lorsque la curiosité des locaux se faisait plus grande.  Il arrivait que le prénom Alphonsine éveille des souvenirs, mais pas reliés à la bonne famille ; parfois on se souvenait que quelqu’un de cette famille avait vécu plus bas, dans une maison déjà vérifiée. On expliquait aussi à Romain la structure des lieux pour l’orienter dans ses recherches mais aussi l’histoire de ce château qui surplombe les habitations simplement pour le bonheur de partager son passé avec un inconnu venu de loin. Dans l’après-midi, sous un soleil très agréable qui semblait prendre ses quartiers pour quelques jours, il y eut la rencontre de Martial qui avait le même âge que Romain et qui exerçait depuis quelques mois comme photographe. Touché par le périple, Martial a gentiment offert qu’une photographie soit prise si Alphonsine venait à être retrouvée, cela ferait un joli souvenir et une preuve tangible pour les amis Normands.

    Il a fallu une journée de plus pour s’approcher de la bonne adresse. Par chance, Romain a passé la nuit auprès d’une famille qui connaissait Alphonsine, son Alphonsine, et savait à peu près situer la maison familiale. Quelques habitations ont quand même été visitées par cette belle matinée ensoleillée et particulièrement chaude pour la saison. De quoi arriver dans le bon quartier, la bonne rue, et finalement devant la bonne maison. Au travers de la haie, Romain entend Alphonsine rigoler pendant qu’elle semble profiter du soleil dans son jardin. Impatient de la voir le sourire aux lèvres, Romain la cherche du regard au travers du feuillage qui camoufle encore sa présence. Alphonsine est bien là, assise dans l’herbe, le visage détendu. Elle est accompagnée d’un homme dont Romain connaît la description ; un prétendant du passé avec qui tout était fini depuis longtemps et qui était parti vivre ailleurs. Sans déranger, Romain prend le chemin du train retour. Demain, il pourra dire à ses amis Normands qu’Alphonsine va mieux.