C’est vraiment à l’arrivée en gare de Tours que Romain a commencé à remettre en cause son plan. Et en même temps, il était trop tard pour vraiment remettre en cause son plan ; il était déjà presque sur place.
C’est six mois plus tôt que Romain avait fait la connaissance d’Alphonsine qui était venue en Normandie pour étudier les espèces animales exotiques rassemblées par un riche homme d’affaires ayant fait fortune dans le commerce et qui s’était lancé dans la préservation animale sur ses vieux jours. Romain avait installé son chevalet dans ce jardin verdoyant dans l’espoir de commencer à vendre ses œuvres pour s’extirper de son travail de rédacteur de journal qui lui permettait de louer un petit appartement en ville mais avec peu de perspectives d’améliorations.
C’est trois mois plus tôt que Romain s’est rapproché d’Alphonsine, elle qui a eu le mal du pays. Loger dans un luxueux manoir ne l’avait pas dérangée au début, mais elle venait à manquer de contacts qui l’intéressaient. Le vieux Baron de Rosenfield racontait encore et toujours les mêmes histoires dans lesquelles il était un héros flamboyant, alors qu’il a surtout passé sa vie à signer des contrats avec les bons interlocuteurs. Mais plus que tout, cela ne l’avait pas aidée à trouver un nouveau sens à sa vie, raison pour laquelle elle s’était initialement lancée dans cette tâche, loin de chez elle. Répertorier les animaux, les décrire, les dessiner, les regrouper par famille, c’est une tâche qu’elle réalise admirablement bien et qui la passionne. Mais elle sait que ça ne durera qu’un temps, et qu’il faudra vite trouver autre chose pour lui occuper l’esprit, lui donner envie de se lever le lendemain.
Romain était gentiment hébergé par des voisins du manoir en échange d’un peu de temps pour s’occuper du jardin potager. Cela lui permettait de passer toute la journée dans le parc du Baron et de partager des moments conviviaux avec cette petite famille simple qui travaillait en journée à l’usine textile du village. L’idée était de faire une parenthèse dans sa vie qui avait jusque-là avancé sur des rails, sans trop se poser de question. Une vie qui manquait d’aventures, même s’il n’était pas bien sûr que c’est ce qu’il voulait. Prendre une année pour développer ses talents de peintre, vivre au jour le jour et se garder la possibilité de revenir à sa vie d’avant si tout ceci ne lui plaisait pas vraiment.
En arrivant pour une fois plus tôt au manoir, Romain a surpris Alphonsine l’air triste, les yeux rougis. Elle qui avait toujours l’attitude pétillante paraissait complètement éteinte ce jour-là, le contraste était saisissant. Plutôt que de déployer son chevalet et sa toile, Romain s’est assis sur son tabouret, en face du banc de marbre sur lequel Alphonsine s’était posée. Ils sont restés dans cette position une bonne partie de la matinée, à l’écart dans un coin isolé du jardin, Alphonsine détaillant ce qu’elle avait sur le cœur entre quelques sanglots et Romain écoutant patiemment tout en devinant que ces larmes cachaient des questionnements plus profonds qu’un simple mal du pays. Chacun a pu reprendre ses activités peu avant le repas de la mi-journée, faisant bonne figure devant les autres occupants du domaine.
Les jours suivants, un nouveau rituel s’est mis en place le matin, Romain arrivant plus tôt qu’à ses habitudes pour trouver Alphonsine et vérifier son état de santé. Puis c’est Alphonsine qui cherchait Romain au milieu de la journée, quand la tristesse commençait à l’envahir. Elle avait trouvé une oreille attentive et cela lui faisait du bien de ne pas garder ses idées uniquement pour elle. En les racontant, même en choisissant ce qu’elle dévoilait, elle exorcisait ses idées noires. De son côté, Romain essayait autant qu’il le pouvait de proposer de bons conseils ; il n’avait jamais vraiment connu d’état aussi triste mais il usait de tout son bon sens et de toute son écoute pour se rendre le plus utile possible. Parce que, sans s’en rendre vraiment compte de façon consciente, il aimait bien Alphonsine, et la voir exprimer de la tristesse dans son regard le rendait un peu malheureux.
Jours après jours, Alphonsine s’est ouverte à Romain en évoquant les vrais causes profondes de ses questions ; la fatigue du travail intensif qu’elle s’imposait n’était qu’un déclencheur qui a ramené d’autres histoires sur le devant de son esprit. Son voyage en Normandie, Alphonsine l’avait fait avec l’idée de démarrer un nouveau chapitre de sa vie. De façon générale, le quotidien d’Alphonsine a toujours été plutôt clément, elle n’a manqué de rien, ses parents ont toujours eu une belle situation financière et en tant que dernière fille de sa fratrie elle a eu tout le loisir de grandir sans avoir la pression de perpétuer la réussite familiale, c’est son grand frère Gontran qui était passé par là. Et c’est sa sœur Marguerite qui a eu le droit au mariage de bonne famille. Alphonsine a eu le droit de faire ce qu’elle voulait, de vieillir à son rythme, et elle l’a fait avec curiosité.
Cette manière d’aborder le quotidien sans pression s’est doucement effacée au fil des ans face à la volonté de prendre sa place dans la société, de devenir quelqu’un. Mais devenir qui ? Quand on a le choix, cela devient une question dont la réponse n’est pas évidente. Utilitairement, Alphonsine a développé ses talents de dessinatrice et son regard perçant sur le monde qui l’entoure, lui offrant des opportunités d’emploi pour illustrer des journaux ou des travaux scientifiques dans les universités, quand elle ne faisait pas des affiches promotionnelles pour les activités commerciales de ses parents ou de leurs amis. Cela l’occupait et lui apportait quelques sous, ce qui lui offrait un peu de liberté.
C’est sur le plan humain que la question de “qui devenir” était plus difficile à trancher. Ce questionnement, Alphonsine l’avait toujours fait en compagnie de quelqu’un à ses côtés ; elle avait toujours été accompagnée d’un jeune homme à partir du moment où elle a travaillé à son avenir, le moment où elle a commencé les leçons de dessin de façon assidue. Quelques mois à aimer un camarade de classe, quelques années à se dédier à un gentil garçon d’une bonne famille, parfois seulement quelques semaines avec un homme de passage dans la région. Des histoires toujours vécues avec une passion sincère que l’on pouvait rationaliser sans difficulté, pas des aventures frivoles créées pour faire enrager les autres comme certaines personnes peuvent le faire ces dernières années. Mais à chaque fois jusque-là ces histoires se sont brisées d’elles-même face à l’évidence qu’elles ne représentaient pas le futur souhaité par Alphonsine, sans qu’elle soit en capacité de peindre précisément à quoi ressemble ce futur souhaité, pas même sa silhouette.
En se déracinant, Alphonsine avait pour objectif de se donner de l’importance après une ultime histoire personnelle qu’elle avait arrêté au moment où elle n’y trouvait plus son compte. Mais, passé le moment de la découverte curieuse de ce manoir, de ses alentours, des habitants locaux et de la météorologie capricieuse, les questions sont revenues, et aucune réponse n’est magiquement apparue. Même si son travail quotidien la passionnait véritablement, ce qui était imaginé comme une solution est devenu un mouroir où les idées s’amoncelaient la nuit, rendant la tête chaque jour un peu plus lourde.
Pendant ce temps, les tableaux de Romain se peignaient moins vite et leurs couleurs étaient un peu moins vives. Ce que vivait Alphonsine lui paraissait injuste ; lui qui n’avait jamais eu à prendre de responsabilités se voyait là l’opportunité d’aider quelqu’un, d’avoir de l’importance, de compter. Il ne savait pas vraiment quoi faire alors il écoutait, patiemment, puis il ressassait la conversation pour essayer d’y voir des angles d’attaque, des points de réflexion. Sa seule idée était de redonner un peu le sourire à Alphonsine, de lui prouver que tout n’est pas sombre et que la situation n’est pas aussi désespérée qu’elle pouvait le voir ; il existe une différence fondamentale entre la perception que l’on a des choses et ce qu’elles sont vraiment, ce qu’un peintre est capable d’exprimer sur ses toiles.
Cherchant du réconfort auprès de ses racines, Alphonsine a recontacté sa famille par lettre mais aussi quelques uns des hommes qui avaient pu être ses prétendants par le passé, ceux avec qui un contact était resté malgré la fin de l’histoire intime. Ce n’étaient pas forcément de grands amis mais c’étaient des gens qui la connaissaient et dont les nouvelles pouvaient la faire s’évader quelques instants vers sa Touraine natale. Cette entreprise a d’ailleurs été encouragée par Romain, conforté par sa famille d’accueil auprès de qui il prenait des conseils expérimentés. Dans une famille ouvrière, on n’a pas le loisir de se demander qui on va devenir, mais on a connu suffisamment d’heures sombres sur le plan personnel pour avoir quelques mots à dire dessus, même si ce sont des mots simples.
Mais rien n’y faisait, Alphonsine s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la noirceur, le manque de sommeil n’aidant pas à gagner en lucidité. Pour continuer à être dans le contrôle de ce qu’elle pouvait, Alphonsine prit la décision de rentrer dans sa famille, mettant un terme au moins temporaire à son travail auprès du Baron de Rosenfield. Une décision qui ne la satisfaisait pas non plus car elle commençait à s’attacher aux personnes qu’elle côtoyait au quotidien : Marie-Laure la lingère en chef qui avait toujours un mot pour rire, Michel le boulanger du village qui ne souriait pas beaucoup mais n’était jamais désagréable, Thérèse qui s’occupait du bien être des animaux stockés sans jamais hausser la voix ni dire un mot de trop ou encore Lionel le jardinier qui ne perdait jamais sa bonne humeur communicative même par temps de pluie. Et puis Romain, dont elle n’était pas impressionnée par les talents de peintre mais qui l’avait sans cesse écoutée sans jamais rechigner.
Trois semaines sont passées depuis qu’Alphonsine a quitté la propriété Normande du Baron de Rosenfield, au moins sur le plan physique. Parce qu’elle hantait toujours un peu les discussions, chacun se remémorant les bons moments avec elle, se demandant si elle reviendrait finir son travail et surtout souhaitant qu’elle aille mieux, qu’elle retrouve l’air pétillant qui l’a rendue si sympathique auprès des locaux. On se tournait régulièrement vers Romain pour avoir des informations mais lui-même n’en avait pas, tout ce dont il disposait était un nom de famille et un nom de bourg dans les environs de Tours. Il ne savait pas quoi en faire jusqu’à ce que sa famille d’accueil lui souffle d’aller voir sur place, directement par lui-même. Il avait accumulé suffisamment d’argent pour acheter deux billets de train, un pour l’aller et un pour le retour, sans que cela n’annule tous ses efforts de ces derniers mois. C’était une dépense imprévue mais c’était aussi une aventure que Romain pouvait difficilement refuser.
En partant tôt le matin, Romain a pu arriver dans la soirée à Tours. Un voyage qui lui aurait pris plusieurs jours il y a encore quelques années venait d’être effectué en quelques heures ce qui lui permettait de passer quelques jours à chercher la bonne adresse avant de retourner au manoir où on l’attendait. Mais cela se ferait après une première nuit passée dans l’hôtel le moins onéreux qu’il a pu trouver avant la tombée du jour. Au lendemain matin, armé de son petit bagage contenant le nécessaire pour quelques jours, Romain s’est mis en direction du village dont il avait le nom, demandant son chemin aux passants qu’il rencontrait.
N’ayant pas beaucoup d’informations, son idée était de visiter le bourg maison par maison, soit en regardant les noms indiqués sur la barrière à l’entrée lorsqu’ils étaient indiqués, soit en allant directement à la rencontre des habitants ; dans un bourg de quelques centaines d’habitants des gens connaissaient forcément Alphonsine et son adresse. Tout cela pour simplement savoir si elle allait mieux et ainsi rassurer tout le monde en Normandie. Peut-être aussi pour savoir si elle reviendrait à son travail et s’il allait pouvoir la revoir, de nouveau partager des discussions et s’asseoir à côté. Il ne comptait pas l’embêter longtemps, juste passer un morceau de journée avec elle et repartir.
Il a déjà fallu presque une journée pour arriver au bon endroit, au bon village. Une journée épuisante à marcher dans la campagne sans s’arrêter, une journée écourtée par l’arrivée d’un peu de pluie dans la soirée. Romain a entrepris son voyage en comptant sur l’amabilité de la population pour l’aider et il ne s’est pas trompé ; il n’a pas eu à chercher longtemps avant de trouver une porte ouverte pour l’accueillir pour la nuit, lui permettre de se sécher au coin d’un feu et lui offrir une part du dîner. En échange, il a raconté son périple qui ne manquait pas de surprendre chaque auditeur ; il fallait faire preuve d’un peu de folie pour prendre des trains à la recherche de quelqu’un dont on a aussi peu d’information, une douce folie qui donnait l’impression à chacun d’être au cœur d’une de ces séries que l’on trouve à la fin des journaux.
La journée suivante, Romain a commencé son quadrillage du village, partant du centre et s’arrêtant à chaque habitation, de part et d’autre de la route. Quelques secondes devant les portes la plupart du temps, et parfois quelques minutes lorsque la curiosité des locaux se faisait plus grande. Il arrivait que le prénom Alphonsine éveille des souvenirs, mais pas reliés à la bonne famille ; parfois on se souvenait que quelqu’un de cette famille avait vécu plus bas, dans une maison déjà vérifiée. On expliquait aussi à Romain la structure des lieux pour l’orienter dans ses recherches mais aussi l’histoire de ce château qui surplombe les habitations simplement pour le bonheur de partager son passé avec un inconnu venu de loin. Dans l’après-midi, sous un soleil très agréable qui semblait prendre ses quartiers pour quelques jours, il y eut la rencontre de Martial qui avait le même âge que Romain et qui exerçait depuis quelques mois comme photographe. Touché par le périple, Martial a gentiment offert qu’une photographie soit prise si Alphonsine venait à être retrouvée, cela ferait un joli souvenir et une preuve tangible pour les amis Normands.
Il a fallu une journée de plus pour s’approcher de la bonne adresse. Par chance, Romain a passé la nuit auprès d’une famille qui connaissait Alphonsine, son Alphonsine, et savait à peu près situer la maison familiale. Quelques habitations ont quand même été visitées par cette belle matinée ensoleillée et particulièrement chaude pour la saison. De quoi arriver dans le bon quartier, la bonne rue, et finalement devant la bonne maison. Au travers de la haie, Romain entend Alphonsine rigoler pendant qu’elle semble profiter du soleil dans son jardin. Impatient de la voir le sourire aux lèvres, Romain la cherche du regard au travers du feuillage qui camoufle encore sa présence. Alphonsine est bien là, assise dans l’herbe, le visage détendu. Elle est accompagnée d’un homme dont Romain connaît la description ; un prétendant du passé avec qui tout était fini depuis longtemps et qui était parti vivre ailleurs. Sans déranger, Romain prend le chemin du train retour. Demain, il pourra dire à ses amis Normands qu’Alphonsine va mieux.

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