Auteur/autrice : Mathieu Bourgais

  • Une journée mémorable

    Voilà quelques journées que le bruit enfle sous les chaumières ; le cirque de Philip Astley allait faire escale à Saint Martin de Boscherville une poignée de jours avant de se poser à Rouen pour quelques semaines. La nouvelle était arrivée par des marchands itinérants venus du Havre et le nom de monsieur Astley était déjà reconnu dans la population française, même chez les laboureurs et les journaliers habitants à plus d’une journée de voyage à pied des grandes villes, surtout dans la moitié Nord du Royaume. C’était un nom synonyme de souvenirs mémorables, et le savoir faire étape dans un petit village paraissait irréel et vecteur de découvertes uniques dans une vie, d’autant plus pour Jacques qui venait de dépasser son sixième anniversaire depuis seulement quelques semaines.

    Monsieur Astley avait d’abord acquis sa renommée de l’autre côté de la Manche, dans le Royaume d’Angleterre. Cela faisait une vingtaine d’années que l’ancien dragon avait rangé son sabre pour devenir monteur de spectacles équestres, une activité qu’il a rapidement fait évoluer pour créer des moments de démonstrations de talents divers et impressionnants dans ce qui s’est alors fait appeler “le cirque”. D’abord dans des établissements en pierres puis dans des tournées à travers la campagne, on pouvait admirer le travail de dressage sur de magnifiques chevaux, souvent trop vieux pour continuer leur emploi guerrier mais toujours suffisamment vivant pour galoper devant le public tout en étant monté par différents types de voltigeurs. Un grand spectacle que chacun était capable d’apprécier, de la lingère au Roi, et dont la réputation ne peut pas être contenu par un bras de mer que l’on traverse en une journée. C’est ainsi que le cirque Astley a pris la route, puis la mer et enfin la campagne afin de démontrer au Roi de France la valeur du savoir-faire anglais.

    Depuis cette première incursion hors de son pays de naissance, le cirque Astley a évolué, ajoutant des jongleurs, des gymnastes et parfois quelques autres animaux dressés en accompagnement de numéros d’équilibres menés par des chevaux élevés et choyés dans ce but. Ces derniers étaient toujours le clou du spectacle, pas seulement pour leurs performances acrobatiques et artistiques mais aussi simplement pour leur allure, à la fois musculeuse et élégante. Des robes impeccables, des portées de tête exceptionnellement droits, un regard presque hautain, une crinière soigneuse et des sabots qui semblent voler au-dessus du sol. Leur apparence laissait transparaître la richesse des soins dont ils bénéficiaient.

    C’étaient ces bêtes de concours qui traversaient la Manche pour venir faire le spectacle en France et il était impératif de maintenir leur niveau d’entretien, c’est toute la réputation du spectacle qui tenait dessus. C’est comme cela que la troupe faisait souvent escale dans les campagnes quelques jours avant d’arriver en ville, le temps de reposer les corps et de préparer un terrain plus favorable que des pavés ou un quai de terre battue au lieu de représentation. Et cette année-là, le seigneur Boivarin détenait une jument qu’il imaginait pouvoir vendre à monsieur Astley. Il a fait galoper le bruit pour que le cirque fasse étape non loin de son domaine, quelques jours, le temps de la rencontre et de la négociation.

    Anita, c’était le nom donné par la petite Charlotte Boivarin à cette jument de robe baie aux couleurs profondes lors de sa naissance il y a 6 ans. La crinière est dense et noir comme une nuit sans Lune, faisant écho à ses yeux dans lesquels se reflètent les étoiles. L’animal se tenait sur des pattes élancées, des muscles affinés dans la douceur et une lignée prestigieuse dont un ancêtre qui venait du haras royal de Louis XIII. En pleine force de l’âge, monsieur Boivarin pouvait en espérer une belle somme, pas moins de 300 livres tournois à coup sûr. Et comme l’animal ne lui était pas utile pour les travaux aux champs et que Charlotte aimait plutôt monter Habeland, un Selle Français racé, de robe crème tirant vers le bouton d’or au soleil, sa vente était l’occasion de récupérer un peu de monnaie et beaucoup de prestige, en supplément de quelques contacts commerciaux.

    La famille Charon était bien loin de ces considérations, occupée à arroser les potagers de légumes tout en moissonnant les champs de blé et d’orge détenus par quelques propriétaires issus de lignées présentes au village depuis quelques siècles. Les Charon ne sont arrivés à Saint Martin de Boscherville que depuis une génération, la famille était devenue trop grande pour tenir dans l’ancienne chaumière séculaire alors Guillemin avait pris le large de quelques dizaines de kilomètres et il a trouvé un foyer suffisant pour fonder sa propre famille qui est restée là, au service de plus important qu’elle. 

    C’est justement dans les champs que Jacques Charon a entendu parler du cirque Astley, de sa grandeur, de sa magnificence. Les adultes eux-mêmes se réjouissaient de l’arrivée d’un tel spectacle, poussant Jacques à la curiosité. Ses parents ont repoussé la question autant qu’ils ont pu car ils savaient bien qu’il était impossible pour la famille d’aller voir le cirque à la ville, à Rouen ; cela aurait été un trop long voyage et surtout beaucoup trop coûteux au prix d’une livre par personne, soit presque la totalité du revenu d’une journée de travail.

    Mais l’insistance de l’enfant a fini par faire plier son père ; Jacques pouvait bien avoir droit à un peu du bonheur simple de s’imaginer cette représentation, même s’il ne pourrait pas la voir. Sur ses 6 premières années de vie, Jacques avait connu le décès d’un frère plus vieux et d’une sœur plus jeune alors que la maladie a emmenée sa tante qui attendait son cousin, et son oncle. Même s’il ne semble pas avoir beaucoup de souvenir de ces évènements, certainement parce qu’il était trop jeune pour qu’ils impriment sa mémoire, Jacques a toujours semblé vivre entouré d’un poids. Il n’a pas de vrais amis, reste souvent silencieux avec un air sérieux, loin du rire des autres gamins de laboureurs.

    Au petit matin, l’équipe du cirque s’est posée le long de la Seine, par-delà les marais asséchés par l’Été, dans une grande plaine non cultivée, une information qui s’est répandue avec l’air du soleil levant. Les villageois sont venus aux nouvelles, par curiosité, et les employés du cirque parlant la langue de Molière les ont gardé éloignés des animaux en clôture ; eux sont là pour préparer une série de spectacles, pas pour servir de guide animalier. Sauf qu’au deuxième jour de présence dans le petit village, monsieur Astley est revenu à son campement accompagné d’une jument de robe baie, avec des yeux aussi noirs que sa crinière. Le soleil était du paysage et l’abbaye locale avait ouvert ses jardins à la contemplation. 

    L’équipe du cirque a organisé différemment son campement pour mettre en valeur ses animaux et permettre à la population de s’en approcher. On pouvait aussi voir quelques jongleurs répéter leurs numéros quand les musiciens accompagnaient le chant des oiseaux et le clapotis du fleuve non loin. Les habitants locaux avaient gagné le droit de “visiter le cirque” sans paiement ; c’était inhabituel pour tout un chacun mais cela semblait plaire à tout le monde. Alors les Boschervillais et Boschervillaises se sont déplacées jusqu’au campement, pour avoir leur part de vision de rêve.

    Les Charon n’ont pas pu retenir Jacques jusqu’au départ du cirque, ils ont bien dû se résigner à faire comme les autres et à emmener leur fils “voir les animaux”. Cela coûte une après-midi entière mais les moissons ont déjà été bonnes, le travail pourra être rattrapé le jour suivant sans aucun problème. La famille s’est alors mise en marche peu après l’heure de midi sonnée à l’église, prenant la direction des marais et cheminant sur au moins 3 kilomètres depuis leur habitation en bord de bourg.

    Le voyage lui-même est une expédition pour Jacques. Rarement il a eu droit d’aller au-delà du manoir des Bouret, tout juste pour aller au cimetière. Et là il continuait de marcher, découvrant de nouveaux champs par-delà une longère se trouvant de l’autre côté d’un petit mur en moellons, avec des poules et des oies dans la cour. Puis un imposant noyer à l’ombre duquel une femme se repose, elle qui habite certainement dans la demeure de l’autre coté de la route à en juger par sa robe finement détaillée. Mais le cirque n’est toujours pas là puisqu’il se situe en bord de Seine, derrière les marais. Pour autant, chaque maison retient l’attention de Jacques, que ce soit la couleur des volets, le dessin du bois sur la porte ou encore les quelques fleurs d’ornementation que l’on peut apercevoir dans certains jardins.

    Même en Été, l’entrée des marais est reconnaissable par la densité de verdure sauvage qui remplace les petits murets en pierres. Le chemin qui mène à la Seine est moins marqué mais toujours visible, coupant à travers les étendues d’herbe et les peupliers. Les oiseaux accompagnent la déambulation et Jacques passe son temps les yeux dans les branches d’arbres trop grands pour qu’il puisse les escalader. De toute façon, il est trop peureux pour imaginer escalader un arbre. Mais son imagination lui permet tout de même de participer à la conversation entre les oiseaux, au point où ses parents doivent parfois le traîner par le bras pour le ramener sur le sol qu’il partage avec des vaches pâturant non loin. Il y en a des classiques, avec leur robe blanche et noir caractéristique de la région mais aussi quelques brunes et même certaines plus exotiques avec des cornes plus grandes et des poils roux.

    Une petite rivière au débit très faible vient accompagner la fin du voyage. Cela amène une nouvelle faune et une nouvelle flore, avec des buissons grimpants qui cachent quelques vipères et autres ragondins. Chaque frémissement fait tourner la tête à Jacques qui se demande si ce qu’il voit fait écho aux créatures mythologiques des récits qu’on lui livre de temps en temps, que ce soit pour agrémenter les heures de labeur au champs ou trouver le sommeil. Il arrive même à imaginer un dialogue entre toutes ces espèces, à la manière des Fables de monsieur de la Fontaine.

    Après un passage sur un petit pont de briques qui permet à un bras de la rivière d’aller irriguer un ensemble de champs dont s’occupe les quelques habitants du marais, la vue s’éclaircit avec la Seine qui coupe le paysage en deux et sur la gauche, cachée derrière un rideau de saules, l’entrée de la ménagerie de monsieur Astley, avec une petite barrière improvisée et un homme vêtu de rouge et noir pour accueillir les visiteurs. Derrière lui se trouve un espace avec, sur la droite, de frêles bâtiments en bois servant d’abris pour les acrobates et jongleurs, et de grands enclos sur la gauche permettant aux différents animaux de gambader tout en restant à la vue du public.

    Jacques est tout de suite interpellé par la présence de chèvres qui courent dans tous les sens et essaient d’escalader les limites de leur enclos. Une femme fait d’ailleurs des allers-retours le long de la clôture pour faire reculer les bêtes, parlant dans une langue incompréhensible pour le petit Jacques ce qui donne un spectacle tout à fait comique, les chèvres semblant s’amuser de leur gardienne. La représentation est brusquement interrompue par un couple de jongleurs, habillés dans des couleurs criardes et qui s’envoient des balles de tissu tout en effectuant des pirouettes sur eux-même. Les balles volent, les couleurs prennent différentes teintes avec la lumière du soleil qui passe à l’ombre en un court tournoiement de hanche, les spectateurs s’amoncellent autour du ballet.

    Les jambes de pantalon et le tissu des robes finissent par obstruer la vision de Jacques, l’amenant à se retourner pour faire tomber son regard sur deux gros cochons qui se roulent par terre, dans une marre de boue. En s’approchant, un homme lui explique qu’il observe Bono et Zazou, les deux récentes additions du spectacle qui sont là pour amener un peu d’humour. Ces deux cochons semblent facétieux de nature, ils se sont d’ailleurs relevés et Bono a couru derrière Zazou, sans raison aucune mais cela était suffisamment comique pour faire rire aux éclats Jacques, un rire que ses parents n’avaient jamais entendu, un rire qui a déconcentré les jongleurs, mettant fin à leur exercice.

    À peine le public s’est-il tourné vers la source de cet esclaffement soudain qu’un joueur de luth et un flûtiste démarrent  leurs échauffements. La musique est très douce et se fond à merveille dans le silence relatif de la campagne environnante, apportant de la légèreté à cette délicieuse après-midi sans jamais s’imposer. Et c’est là que Jacques aperçoit l’enclos des chevaux, dont 6 d’entre eux sont au loin à courir dans la plaine. La rumeur n’avait pas menti, ces animaux ont très peu à voir avec les chevaux que Jacques peut côtoyer dans les champs. Ceux du cirques sont grands, à la robe impeccable et uni, se déplaçant avec aisance, capable de se mettre au trot et de changer brusquement de direction comme une feuille de chêne prise dans la brise du Printemps.

    Et il y en a un qui est là, à côté, juste séparé par la barrière mais avec la tête au-dessus de Jacques, et aucun gardien en vu pour éloigner la bête ou l’enfant. Ce dernier lève machinalement la main pour toucher l’animal, comme pour vérifier qu’il partage la même réalité. Le temps semble se décomposer, aucun nuage n’entrave la lumière, et la tête du cheval frôle la main de Jacques. Il ne l’a pas touché mais il a senti le souffle chaud sur ses phalanges, il a entendu l’air s’échapper des naseaux et il voit l’œil qui est fixé sur lui. Le cheval fait le mouvement inverse qu’il vient d’effectuer avec sa tête et une nouvelle fois, Jacques ressent un air chaud et moite descendre le long de ses doigts. Pas de doute possible, cette sensation est bien réelle, même si l’instant semble irréel.

    Soudain, tout s’arrête. Un employé de monsieur Astley, reconnaissable à ses habits complètement inadaptés à la vie au milieu des champs, s’approche vigoureusement de la clôture, faisant peur au cheval qui s’éloigne brusquement vers l’intérieur de l’enclos. Il s’adresse en anglais à Jacques qui comprend tout de même la remontrance, sans vraiment comprendre ce qu’il a fait de mal. L’instant est clos et la visite de la ménagerie est terminée, il est temps de rentrer à la maison. Sur le chemin du retour, rien ne peut faire descendre le large sourire qu’affiche le visage de Jacques, accompagné d’un regard pointant vers le lointain qui n’arrive pas à se focaliser sur les éléments du réel ; seul le vent dans les arbustes sonorise cette marche de retour au quotidien. À coup sûr, cette journée sera mémorable pour Jacques ; il n’oubliera pas ce 14 Juillet 1789.

  • La bonne adresse

    C’est vraiment à l’arrivée en gare de Tours que Romain a commencé à remettre en cause son plan. Et en même temps, il était trop tard pour vraiment remettre en cause son plan ; il était déjà presque sur place.

    C’est six mois plus tôt que Romain avait fait la connaissance d’Alphonsine qui était venue en Normandie pour étudier les espèces animales exotiques rassemblées par un riche homme d’affaires ayant fait fortune dans le commerce et qui s’était lancé dans la préservation animale sur ses vieux jours. Romain avait installé son chevalet dans ce jardin verdoyant dans l’espoir de commencer à vendre ses œuvres pour s’extirper de son travail de rédacteur de journal qui lui permettait de louer un petit appartement en ville mais avec peu de perspectives d’améliorations.

    C’est trois mois plus tôt que Romain s’est rapproché d’Alphonsine, elle qui a eu le mal du pays. Loger dans un luxueux manoir ne l’avait pas dérangée au début, mais elle venait à manquer de contacts qui l’intéressaient. Le vieux Baron de Rosenfield racontait encore et toujours les mêmes histoires dans lesquelles il était un héros flamboyant, alors qu’il a surtout passé sa vie à signer des contrats avec les bons interlocuteurs. Mais plus que tout, cela ne l’avait pas aidée à trouver un nouveau sens à sa vie, raison pour laquelle elle s’était initialement lancée dans cette tâche, loin de chez elle. Répertorier les animaux, les décrire, les dessiner, les regrouper par famille, c’est une tâche qu’elle réalise admirablement bien et qui la passionne. Mais elle sait que ça ne durera qu’un temps, et qu’il faudra vite trouver autre chose pour lui occuper l’esprit, lui donner envie de se lever le lendemain.

    Romain était gentiment hébergé par des voisins du manoir en échange d’un peu de temps pour s’occuper du jardin potager. Cela lui permettait de passer toute la journée dans le parc du Baron et de partager des moments conviviaux avec cette petite famille simple qui travaillait en journée à l’usine textile du village. L’idée était de faire une parenthèse dans sa vie qui avait jusque-là avancé sur des rails, sans trop se poser de question. Une vie qui manquait d’aventures, même s’il n’était pas bien sûr que c’est ce qu’il voulait. Prendre une année pour développer ses talents de peintre, vivre au jour le jour et se garder la possibilité de revenir à sa vie d’avant si tout ceci ne lui plaisait pas vraiment.

    En arrivant pour une fois plus tôt au manoir, Romain a surpris Alphonsine l’air triste, les yeux rougis. Elle qui avait toujours l’attitude pétillante paraissait complètement éteinte ce jour-là, le contraste était saisissant. Plutôt que de déployer son chevalet et sa toile, Romain s’est assis sur son tabouret, en face du banc de marbre sur lequel Alphonsine s’était posée. Ils sont restés dans cette position une bonne partie de la matinée, à l’écart dans un coin isolé du jardin, Alphonsine détaillant ce qu’elle avait sur le cœur entre quelques sanglots et Romain écoutant patiemment tout en devinant que ces larmes cachaient des questionnements plus profonds qu’un simple mal du pays. Chacun a pu reprendre ses activités peu avant le repas de la mi-journée, faisant bonne figure devant les autres occupants du domaine.

    Les jours suivants, un nouveau rituel s’est mis en place le matin, Romain arrivant plus tôt qu’à ses habitudes pour trouver Alphonsine et vérifier son état de santé. Puis c’est Alphonsine qui cherchait Romain au milieu de la journée, quand la tristesse commençait à l’envahir. Elle avait trouvé une oreille attentive et cela lui faisait du bien de ne pas garder ses idées uniquement pour elle. En les racontant, même en choisissant ce qu’elle dévoilait, elle exorcisait ses idées noires. De son côté, Romain essayait autant qu’il le pouvait de proposer de bons conseils ; il n’avait jamais vraiment connu d’état aussi triste mais il usait de tout son bon sens et de toute son écoute pour se rendre le plus utile possible. Parce que, sans s’en rendre vraiment compte de façon consciente, il aimait bien Alphonsine, et la voir exprimer de la tristesse dans son regard le rendait un peu malheureux.

    Jours après jours, Alphonsine s’est ouverte à Romain en évoquant les vrais causes profondes de ses questions ; la fatigue du travail intensif qu’elle s’imposait n’était qu’un déclencheur qui a ramené d’autres histoires sur le devant de son esprit. Son voyage en Normandie, Alphonsine l’avait fait avec l’idée de démarrer un nouveau chapitre de sa vie. De façon générale, le quotidien d’Alphonsine a toujours été plutôt clément, elle n’a manqué de rien, ses parents ont toujours eu une belle situation financière et en tant que dernière fille de sa fratrie elle a eu tout le loisir de grandir sans avoir la pression de perpétuer la réussite familiale, c’est son grand frère Gontran qui était passé par là. Et c’est sa sœur Marguerite qui a eu le droit au mariage de bonne famille. Alphonsine a eu le droit de faire ce qu’elle voulait, de vieillir à son rythme, et elle l’a fait avec curiosité.

    Cette manière d’aborder le quotidien sans pression s’est doucement effacée au fil des ans face à la volonté de prendre sa place dans la société, de devenir quelqu’un. Mais devenir qui ? Quand on a le choix, cela devient une question dont la réponse n’est pas évidente. Utilitairement, Alphonsine a développé ses talents de dessinatrice et son regard perçant sur le monde qui l’entoure, lui offrant des opportunités d’emploi pour illustrer des journaux ou des travaux scientifiques dans les universités, quand elle ne faisait pas des affiches promotionnelles pour les activités commerciales de ses parents ou de leurs amis. Cela l’occupait et lui apportait quelques sous, ce qui lui offrait un peu de liberté.

    C’est sur le plan humain que la question de “qui devenir” était plus difficile à trancher. Ce questionnement, Alphonsine l’avait toujours fait en compagnie de quelqu’un à ses côtés ; elle avait toujours été accompagnée d’un jeune homme à partir du moment où elle a travaillé à son avenir, le moment où elle a commencé les leçons de dessin de façon assidue. Quelques mois à aimer un camarade de classe, quelques années à se dédier à un gentil garçon d’une bonne famille, parfois seulement quelques semaines avec un homme de passage dans la région. Des histoires toujours vécues avec une passion sincère que l’on pouvait rationaliser sans difficulté, pas des aventures frivoles créées pour faire enrager les autres comme certaines personnes peuvent le faire ces dernières années. Mais à chaque fois jusque-là ces histoires se sont brisées d’elles-même face à l’évidence qu’elles ne représentaient pas le futur souhaité par Alphonsine, sans qu’elle soit en capacité de peindre précisément à quoi ressemble ce futur souhaité, pas même sa silhouette.

    En se déracinant, Alphonsine avait pour objectif de se donner de l’importance après une ultime histoire personnelle qu’elle avait arrêté au moment où elle n’y trouvait plus son compte. Mais, passé le moment de la découverte curieuse de ce manoir, de ses alentours, des habitants locaux et de la météorologie capricieuse, les questions sont revenues, et aucune réponse n’est magiquement apparue. Même si son travail quotidien la passionnait véritablement, ce qui était imaginé comme une solution est devenu un mouroir où les idées s’amoncelaient la nuit, rendant la tête chaque jour un peu plus lourde.

    Pendant ce temps, les tableaux de Romain se peignaient moins vite et leurs couleurs étaient un peu moins vives. Ce que vivait Alphonsine lui paraissait injuste ; lui qui n’avait jamais eu à prendre de responsabilités se voyait là l’opportunité d’aider quelqu’un, d’avoir de l’importance, de compter. Il ne savait pas vraiment quoi faire alors il écoutait, patiemment, puis il ressassait la conversation pour essayer d’y voir des angles d’attaque, des points de réflexion. Sa seule idée était de redonner un peu le sourire à Alphonsine, de lui prouver que tout n’est pas sombre et que la situation n’est pas aussi désespérée qu’elle pouvait le voir ; il existe une différence fondamentale entre la perception que l’on a des choses et ce qu’elles sont vraiment, ce qu’un peintre est capable d’exprimer sur ses toiles.

    Cherchant du réconfort auprès de ses racines, Alphonsine a recontacté sa famille par lettre mais aussi quelques uns des hommes qui avaient pu être ses prétendants par le passé, ceux avec qui un contact était resté malgré la fin de l’histoire intime. Ce n’étaient pas forcément de grands amis mais c’étaient des gens qui la connaissaient et dont les nouvelles pouvaient la faire s’évader quelques instants vers sa Touraine natale. Cette entreprise a d’ailleurs été encouragée par Romain, conforté par sa famille d’accueil auprès de qui il prenait des conseils expérimentés. Dans une famille ouvrière, on n’a pas le loisir de se demander qui on va devenir, mais on a connu suffisamment d’heures sombres sur le plan personnel pour avoir quelques mots à dire dessus, même si ce sont des mots simples.

    Mais rien n’y faisait, Alphonsine s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la noirceur, le manque de sommeil n’aidant pas à gagner en lucidité. Pour continuer à être dans le contrôle de ce qu’elle pouvait, Alphonsine prit la décision de rentrer dans sa famille, mettant un terme au moins temporaire à son travail auprès du Baron de Rosenfield. Une décision qui ne la satisfaisait pas non plus car elle commençait à s’attacher aux personnes qu’elle côtoyait au quotidien : Marie-Laure la lingère en chef qui avait toujours un mot pour rire, Michel le boulanger du village qui ne souriait pas beaucoup mais n’était jamais désagréable, Thérèse qui s’occupait du bien être des animaux stockés sans jamais hausser la voix ni dire un mot de trop ou encore Lionel le jardinier qui ne perdait jamais sa bonne humeur communicative même par temps de pluie. Et puis Romain, dont elle n’était pas impressionnée par les talents de peintre mais qui l’avait sans cesse écoutée sans jamais rechigner.

    Trois semaines sont passées depuis qu’Alphonsine a quitté la propriété Normande du Baron de Rosenfield, au moins sur le plan physique. Parce qu’elle hantait toujours un peu les discussions, chacun se remémorant les bons moments avec elle, se demandant si elle reviendrait finir son travail et surtout souhaitant qu’elle aille mieux, qu’elle retrouve l’air pétillant qui l’a rendue si sympathique auprès des locaux. On se tournait régulièrement vers Romain pour avoir des informations mais lui-même n’en avait pas, tout ce dont il disposait était un nom de famille et un nom de bourg dans les environs de Tours. Il ne savait pas quoi en faire jusqu’à ce que sa famille d’accueil lui souffle d’aller voir sur place, directement par lui-même. Il avait accumulé suffisamment d’argent pour acheter deux billets de train, un pour l’aller et un pour le retour, sans que cela n’annule tous ses efforts de ces derniers mois. C’était une dépense imprévue mais c’était aussi une aventure que Romain pouvait difficilement refuser.

    En partant tôt le matin, Romain a pu arriver dans la soirée à Tours. Un voyage qui lui aurait pris plusieurs jours il y a encore quelques années venait d’être effectué en quelques heures ce qui lui permettait de passer quelques jours à chercher la bonne adresse avant de retourner au manoir où on l’attendait. Mais cela se ferait après une première nuit passée dans l’hôtel le moins onéreux qu’il a pu trouver avant la tombée du jour. Au lendemain matin, armé de son petit bagage contenant le nécessaire pour quelques jours, Romain s’est mis en direction du village dont il avait le nom, demandant son chemin aux passants qu’il rencontrait.

    N’ayant pas beaucoup d’informations, son idée était de visiter le bourg maison par maison, soit en regardant les noms indiqués sur la barrière à l’entrée lorsqu’ils étaient indiqués, soit en allant directement à la rencontre des habitants ; dans un bourg de quelques centaines d’habitants des gens connaissaient forcément Alphonsine et son adresse. Tout cela pour simplement savoir si elle allait mieux et ainsi rassurer tout le monde en Normandie. Peut-être aussi pour savoir si elle reviendrait à son travail et s’il allait pouvoir la revoir, de nouveau partager des discussions et s’asseoir à côté. Il ne comptait pas l’embêter longtemps, juste passer un morceau de journée avec elle et repartir.

    Il a déjà fallu presque une journée pour arriver au bon endroit, au bon village. Une journée épuisante à marcher dans la campagne sans s’arrêter, une journée écourtée par l’arrivée d’un peu de pluie dans la soirée. Romain a entrepris son voyage en comptant sur l’amabilité de la population pour l’aider et il ne s’est pas trompé ; il n’a pas eu à chercher longtemps avant de trouver une porte ouverte pour l’accueillir pour la nuit, lui permettre de se sécher au coin d’un feu et lui offrir une part du dîner. En échange, il a raconté son périple qui ne manquait pas de surprendre chaque auditeur ; il fallait faire preuve d’un peu de folie pour prendre des trains à la recherche de quelqu’un dont on a aussi peu d’information, une douce folie qui donnait l’impression à chacun d’être au cœur d’une de ces séries que l’on trouve à la fin des journaux.

    La journée suivante, Romain a commencé son quadrillage du village, partant du centre et s’arrêtant à chaque habitation, de part et d’autre de la route. Quelques secondes devant les portes la plupart du temps, et parfois quelques minutes lorsque la curiosité des locaux se faisait plus grande.  Il arrivait que le prénom Alphonsine éveille des souvenirs, mais pas reliés à la bonne famille ; parfois on se souvenait que quelqu’un de cette famille avait vécu plus bas, dans une maison déjà vérifiée. On expliquait aussi à Romain la structure des lieux pour l’orienter dans ses recherches mais aussi l’histoire de ce château qui surplombe les habitations simplement pour le bonheur de partager son passé avec un inconnu venu de loin. Dans l’après-midi, sous un soleil très agréable qui semblait prendre ses quartiers pour quelques jours, il y eut la rencontre de Martial qui avait le même âge que Romain et qui exerçait depuis quelques mois comme photographe. Touché par le périple, Martial a gentiment offert qu’une photographie soit prise si Alphonsine venait à être retrouvée, cela ferait un joli souvenir et une preuve tangible pour les amis Normands.

    Il a fallu une journée de plus pour s’approcher de la bonne adresse. Par chance, Romain a passé la nuit auprès d’une famille qui connaissait Alphonsine, son Alphonsine, et savait à peu près situer la maison familiale. Quelques habitations ont quand même été visitées par cette belle matinée ensoleillée et particulièrement chaude pour la saison. De quoi arriver dans le bon quartier, la bonne rue, et finalement devant la bonne maison. Au travers de la haie, Romain entend Alphonsine rigoler pendant qu’elle semble profiter du soleil dans son jardin. Impatient de la voir le sourire aux lèvres, Romain la cherche du regard au travers du feuillage qui camoufle encore sa présence. Alphonsine est bien là, assise dans l’herbe, le visage détendu. Elle est accompagnée d’un homme dont Romain connaît la description ; un prétendant du passé avec qui tout était fini depuis longtemps et qui était parti vivre ailleurs. Sans déranger, Romain prend le chemin du train retour. Demain, il pourra dire à ses amis Normands qu’Alphonsine va mieux.

  • La rencontre d’une longue vie

    19 Mai 2874

    Voilà quelques mois que j’ai laissé de côté l’écriture de ce journal, c’était le temps de mon ascension de l’Himalaya. Lors de mon trois cent cinquante-sixième anniversaire, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a lancé ce défi, et je ne pensais pas que cela prendrait quasiment un an et demi. Mais entre la préparation logistique et la réalisation en elle-même, sans compter la préparation physique, les mois se sont vite écoulés. Et même si j’ai été cycliste à haut niveau entre mes 250 et 290 ans, j’avais vraiment besoin de me remettre au sport ; même si je perds ma masse musculaire moins vite que les gens normaux, je finis quand même par la perdre.

    Au-delà de l’effort physique intense, c’était un voyage ressourçant. Cela faisait quelques années que je n’étais pas parti à l’étranger pour une période si longue ; il fallait d’abord que j’amasse un peu d’argent pour cela. Et il faudra que je refasse quelques stocks, j’ai de quoi voir quelques années mais j’ai encore quelques siècles à vivre si tout va bien, les médecins m’ont confirmé que ce passage sur le toit du monde, que ce soit le froid ou le manque d’oxygène, n’avait pas altéré l’évolution ralentie de mon métabolisme. Sur les premières constatations, j’ai toujours un facteur de dix avec un humain normal. Et comme cela fait plus de trois siècles que la valeur n’a pas bougée, personne ne voit pourquoi elle bougerait d’un coup.

    Mais c’est en revenant chez moi, dans ma Normandie et ses montagnes qui ne dépassent pas la centaine de mètres d’altitude, ses prairies vertes qui se perdent dans des forêts charnues, ses marais toujours découpés par les haies, que j’ai fait une rencontre qui vaut le coup d’être consignée dans ce journal. Elle s’appelle Pamy ; sur nos cartes d’identités nous avons plus de trois siècles d’écart mais physiquement, en âge “normal”, nous ne sommes pas séparés par plus de trois ou quatre années. Mais je sais déjà qu’elle vieillira beaucoup plus vite que moi, ses cheveux blanchiront avant que mes rides se marquent.

    C’est en allant à une soirée chez Aleks que je l’ai rencontrée, elle avait été invitée en dernière minute par une autre personne dont j’ai oublié le nom. Voilà une année qu’elle était arrivée dans la région et elle cherchait à rencontrer du monde, faire connaissance avec les locaux, parce qu’elle allait encore rester quelque temps dans le coin. C’est pour ça que j’aime bien Aleks, il n’hésite jamais à intégrer de nouvelles personnes autour de lui, il suffit d’être sympathique et ouvert sur les autres, ce qu’est Pamy. 

    Je n’ai pas tout compris de son travail mais elle a tout fait pour l’expliquer au mieux. En contrepartie, elle a été très intéressée par mon récit de périple au Népal, à la rencontre des locaux, d’un climat qui nous échappe et de sentiments qu’on ne peut décrire avec des mots simples. Et elle ne semblait pas me reconnaître, malgré la couverture médiatique qu’impose ma condition physique, amenant régulièrement quelques journalistes à ma porte pour savoir si “l’homme qui vivra 1000 ans” se porte toujours bien. Et ça fait du bien de discuter des choses simples de la vie sans qu’on me demande tous les quart d’heure “mais il y a 150 ans, ça devait être très différent ?”

    Oui c’était forcément différent mais non, fondamentalement, ce n’était pas si différent. Les pays se faisaient déjà la guerre très loin de chez nous, des crises régulières, qu’elles soient financières, sociales ou médicales, rythmaient déjà les décennies, on avait déjà automatisé une grande partie de nos besoins de production. Les technologies étaient différentes, un peu plus rudimentaires, les régimes politiques ont bougé, mais la vie de tous les jours, les aspirations des gens, n’étaient pas franchement différentes. Les gens voulaient déjà vivre heureux. Chacun à son niveau, chacun avec sa définition du bonheur.

    J’ai revu Pamy à un atelier de dessin et de peinture auquel je me suis inscrit par hasard. Malgré mon grand âge, je n’ai pas retravaillé mes capacités de dessin depuis mes 80 premières années et je me disais que ce serait un défi intéressant qui pourrait m’occuper quelques décennies. Elle, elle savait déjà s’accommoder de couleurs sur une toile et elle s’était inscrite quelques semaines auparavant. Elle a eu la gentillesse de m’accueillir et de me guider sur mes premiers coups de crayon.

    Apprendre à dessiner et à peindre, ça ne se fait pas en une heure. Je suis donc retourné à cet atelier hebdomadaire pour continuer mon apprentissage, avec l’objectif de coucher sur la toile la vision que j’avais eu de cette montagne au-delà des nuages. Pamy, elle peint pour se rassurer, calmer ses angoisses. Et à force de discuter, pinceau à la main, j’ai compris que son sourire que l’on retrouve par moment dans son regard n’était que de façade, et que les questionnements s’amoncelaient dans son esprit. Des questions que je devinais différentes de celles qui assaillent un esprit de plus de 350 ans. Pas grave, avec tout ce que j’ai traversé, je suis capable de tout entendre et je sais que dans ces situations, on a souvent besoin de quelqu’un qui vous écoute.

    Pamy a accepté l’offre de mon oreille et c’est en ville, sur un banc d’une place calme, qu’elle m’a raconté ses soucis comme ils venaient, comme elle arrivait à les sortir. Des questions sur la suite, sur les autres, sur sa place dans le monde et ses aspirations. Des questions qui l’empêchent de dormir parce qu’on n’en trouve pas les réponses si facilement. Je ne sais pas si l’écouter et la rassurer l’a vraiment aidé mais je n’avais rien d’autre en stock et elle a semblé s’en contenter.

    Et puis, alors que j’avais laissé le silence s’installer pour lui permettre d’avoir l’ultime mot de la soirée, elle m’a demandé comment je faisais pour encaisser toutes ces informations, les traiter avec recul et analyse, même sur des questions émotionnelles. Je devais nécessairement avoir un passé compliqué, une histoire personnelle torturée, être passé par des instants sombres. Elle voulait savoir ce que j’ai au fond de moi, ce qui m’a construit. Elle s’intéressait à moi, et cela fait de très nombreuses décennies que ce n’était pas arrivé. En fait, je ne sais pas si c’est déjà véritablement arrivé.

    Pris de surprise, je suis resté évasif. Comment lui expliquer que j’ai vu mes parents vieillir mais que eux m’ont toujours connu enfant ? Comment expliquer les familles d’accueil, les rendez-vous médicaux, l’étude scientifique de mon cas ? Comment lui dire que j’ai été marié de mes 241 ans à mes 267 ans, que cette femme est depuis morte de vieillesse alors que je n’ai presque pas bougé physiquement ? Mes réponses défensives à ses interrogations n’ont pas rassasié son désir de savoir, elle m’a promis qu’on en reparlerait et que, si je l’aidais à aller mieux, elle ferait pareil pour moi.

    À sa demande, nous nous sommes revus de façon régulière sur ce banc, juste pour discuter, au calme, en n’ayant pas peur de laisser les silences s’exprimer, en étant confiant de demander un jugement qui serait donné avec bienveillance. Elle en avait besoin pour continuer à sortir ses questions de sa tête et tout doucement elle reprenait pied. Je ne suis pas sûr que j’y sois pour grand-chose, mais j’ai au moins eu la chance d’en être le témoin. Et chaque fois elle a insisté pour que je raconte ce que j’avais en tête, et elle le faisait toujours avec beaucoup de gentillesse, ma politesse m’interdisant de me défiler. J’ai donc fini par lui expliquer ma condition, ma malédiction, et elle n’a pas fui. Elle m’a même montré encore plus d’intérêt, allant se renseigner par elle-même avant nos discussions.

    À l’heure où j’écris ces lignes Pamy m’a invité à visiter avec elle un musée consacré aux artistes du mouvement impressionniste, des tableaux peints il y a près de 1000 ans par des gens qui ont voulu reproduire ce que leurs yeux voyaient vraiment, sans le filtre de leur cerveau. Elle m’a dit que c’est pour prouver qu’on peut avoir 1000 ans et pourtant avoir encore beaucoup de choses à raconter, à vivre et à faire vivre. Je ne sais pas où et quand finira cette histoire mais je tiens à la consigner dans ce journal pour être sûr de ne jamais l’oublier. Pas besoin d’aller au bout du monde pour éprouver des émotions extraordinaires avec des gens simplement hors du commun.

  • Gratin de courgettes

    Les coureuses viennent de prendre leurs marques. Le public s’est calmé tout seul, amenant l’ensemble du stade d’une ambiance festive à un silence pesant en une poignée de secondes. La pression sur les épaules des athlètes est palpable, leurs respirations visibles et l’ensemble de leurs muscles sont tendus. Bam, top départ.

    “Très bon démarrage de la française, couloir 6, elle semble en jambes !

    -Tout à fait Philippe, elle fait peut-être son meilleur départ de la saison !

    -Vous avez raison Céline. Il faut maintenant qu’elle garde cette allure jusqu’au bout. Et déjà, Ortega revient au couloir numéro 2. Et de l’autre côté, l’Allemande Rauss se met en action. On arrive déjà au deuxième virage, on le sait, une étape cruciale sur le 400 mètres.

    -C’est maintenant qu’il faut produire l’effort ! Allez, il ne faut rien lâcher !

    -Mais ça devient de plus en plus dur pour Naya. La française n’arrive pas à suivre le rythme des meilleures. Voilà la polonaise Chlozky qui la dépasse par l’extérieur.

    -Il faut y croire, il reste la ligne opposée. Il faut tout donner !

    -À la sortie du virage, c’est toujours Ortega qui est devant, et elle semble encore accélérer. Mais Rauss n’a pas dit son dernier mot, on dirait bien qu’elle va le faire. Tout va se jouer sur la ligne ! Et c’est bien Ortega qui l’emporte d’une courte tête sur Rauss, Frayser pour la Jamaïque complète le podium sur le fil. Quelle course fantastique.

    -Et malheureusement, Naya finit dernière. Elle a complètement explosé sur les 150 derniers mètres, sûrement parce qu’elle est partie trop vite. Quelle déception !

    -C’est clairement une contre-performance pour la française qui était au top niveau il y a tout juste deux ou trois ans. Peut-être aussi que c’est dû à ses entraînements. On sait qu’elle est intransigeante et qu’elle refuse les nouvelles techniques, il faudra à coup sûr y réfléchir pour les prochains rendez-vous.”

    Dans la chambre d‘hôtel réservée pour les athlètes par la compétition, Timo attend Naya en préparant le repas du soir. Le mobilier est rudimentaire, tout juste de quoi passer quelques jours et quelques nuits avant de rentrer chez soi. La lumière est froide, pas très accueillante, à l’image des murs et leur peinture défraîchie.

    “Comment tu vas ? lance Timo au moment où Naya passe la porte.

    -Tu as regardé la course ? répond Naya en laissant tomber son sac de sport au pied du lit sur lequel elle s’assoit.

    -Oui, et je me suis dit que tu allais avoir faim alors j’ai préparé un gratin de courgettes qui cuit dans le four. 

    -Je suis nulle.” La sentence est tombée avec gravité, comme un fait immuable qui ne supporte aucune discussion. Mais Timo avait envie de discuter.

    -“Tu sais que ce n’est pas vrai ?

    -J’ai fini dernière ! Tu as vu la course ou pas ? J’ai fini dernière !

    -Tu as fini huitième.

    -Sur huit !” Naya semblait ne pas vouloir en démordre en jetant ce qui ressemble à ses dernières forces dans cet argumentaire. Après un instant de silence que le temps lui-même a respecté en suspendant son cours, Timo reprend.

    -“Et tu as fait quel temps ?

    -Peu importe, je suis nulle, une déception comme ils disent à la télévision. Quatre ans de travail pour ça. Quatre ans pour me faire battre par 7 filles qui ont commencé la course il y a deux ans tout au plus.

    -Tu as fait 46 secondes et 34 centièmes.

    -Et alors, qu’est ce que ça change ? C’est au moins deux secondes derrière la septième concurrente.

    -C’est le record du monde naturel de la discipline, répond Timo qui vient s’asseoir auprès de sa compagne pendant que le gratin de courgettes chauffe lentement dans le four. C’est proprement exceptionnel.” 

    Naya n’a plus la force de répondre, elle essaye d’assimiler l’information tout en rejouant sa course dans sa tête. Elle revoit son départ devant toutes les autres puis chacune des concurrentes lui passer devant sans qu’elle ne puisse rien faire, sans que son corps accepte d’accélérer. À mesure que ses nerfs se détendent, elle commence à ressentir de nouveau la douleur ; la plante de ses pieds brûle, ses chevilles et genoux semblent rouillés, comme si les os reposaient directement les uns sur les autres, ses mollets sont durs comme du béton et ses cuisses ont des spasmes de contradiction irréguliers. Naya finit par rompre le silence qui s’est de nouveau installé :

    -“Peu importe, les gens ne vont pas retenir ça. Ils vont simplement se souvenir que j’ai fini dernière.

    -Mais qu’est ce qu’on en a à faire de l’avis des gens ? Naya, tu t’entraînes 5 jours par semaine, quelle que soit la météo ou ton état physique. Tu fais des sacrifices immenses pour t’astreindre à une hygiène de vie irréprochable. Tu n’oublies jamais un anniversaire et tu es toujours là pour aider, même ton père malade tu surveilles son traitement et ses rendez-vous médicaux. Les gens normaux peuvent bien penser ce qu’ils veulent, tu es une personne exceptionnelle.

    -Et je fais tout ça pour perdre !

    -Naya, tu viens de finir huitième de la finale du 400 mètres femmes aux Jeux Olympiques ! Ça veut dire que sur Terre, il n’y a que sept femmes qui courent plus vite que toi. Et encore, les filles qui t’ont battues sont toutes augmentées. Tu as encore le courage de faire de la compétition au naturel, à la seule force de tes jambes. Lors du changement de réglementation autorisant les augmentations cybernétiques, tu aurais pu faire comme toutes les autres, te faire greffer des puces de puissance dans les cuisses ou les mollets, te rajouter des lubrificateurs dans les chevilles ou les genoux. Mais non, toi tu as choisi de continuer comme tu l’as toujours fait, en crachant tes poumons et en transpirant. Et en te battant, en travaillant, tu as réussi à te qualifier en finale des Jeux Olympiques, éliminant plusieurs filles à moitié robots sur le chemin. Pour finalement battre un record vieux de presque cent ans. Et avec ça, je suis sûr que des dizaines d’enfants vont admirer ce que tu as fait, ta ténacité, ton courage, ta force de caractère, ton exploit. Tu viens de montrer que le travail acharné peut te sortir de la normalité. Crois moi, tu peux être fière de toi.

    -Merci. Merci d’être là, toujours à côté de moi. Je ne pourrais pas faire tout ça si tu ne m’aidais pas au quotidien. Rien que me faire à manger, je ne sais pas si j’y arriverais, si j’en aurais la force au quotidien.” Une odeur se fait sentir dans la chambre d’hôtel, quelque chose semble en état de carbonisation.

    -“Mince, le gratin de courgettes ! Et bien, tu vois, même moi je ne sais pas si je sais vraiment te faire à manger, s’exclame Timo en rigolant tout en sortant du four un plat en verre recouvert d’une couche noire et solide de fromage brûlé dont s’échappe une fumée agressive. Désolée madame la championne mais pour ce soir, je propose un repas des plus commun : on va commander des pizzas !”

    Trois jours après la finale, il tombe une très fine pluie sur le terrain d’entraînement du 400 mètres très tôt le matin. Naya est là, les jambes encore endolories, prête à reprendre son travail naturel.

  • Liberté surveillée

    “C’est une interview très particulière que nous allons vous proposer ce soir. Vous le voyez, je ne suis pas dans les studios habituels mais dans un hangar désaffecté à la demande de celui que nous appellerons Franck, là aussi à sa demande. Il apparaitra grimé d’un masque intégral et vous l’entendrez avec une voix modifiée pour préserver son anonymat et protéger sa famille. Il a aussi tenu à ce que cet entretien soit diffusé en direct ce que nous avons accepté après avoir consulté une série de documents qu’il nous a transmis. Ce soir, nous allons évoquer avec Franck des faits très graves de surveillance et d’influence de la population par les services de l’État, des faits qui sont de nature à remettre en cause notre démocratie.”

    Sur les écrans de télévision apparait un homme assis sur une chaise très simple, dans un hangar froid. Il est simplement habillé d’un t-shirt qui était surement blanc lors de son achat mais qui apparait dans des tons gris clairs aujourd’hui, accompagné d’un pantalon en jean qui a perdu de son éclat au niveau des cuisses et des genoux. Sa tête est intégralement couverte par un masque en silicone le rendant indiscernable sans l’empêcher pour autant de parler ou de regarder autour de lui.

    “Ce soir, je serai Franck. Je suis docteur et ingénieur en informatique et j’ai travaillé pour les services de renseignement de l’État français pendant plus de 15 ans, ce dont je vous ai apporté la preuve en amont de notre rencontre.

    -Tout à fait Franck, vous n’avez pas à le préciser. Les documents que vous nous avez transmis seront mis en accès libre à la suite de cette émission, expurgés de toutes informations qui pourraient causer du tort personnel à vos anciens collègues bien évidemment.

    -Ma tâche principale était de travailler à un système de surveillance et de sécurisation automatique du territoire national par analyse statistique des données produites en continue par la population.

    -Vous faisiez une intelligence artificielle.

    -Pour le dire vite, c’est ça. L’idée de ce système était d’apporter plus de sécurité pour la population française tout en gardant les données et leur traitement uniquement pour les services de l’État, donc sans que cela puisse être utilisé à des fins commerciales par une quelconque entreprise privée. C’est dans la continuité de la loi de sécurisation de la vie publique votée par le parlement en 2069 où une clause permettait aux services de renseignements intérieurs de recourir au système de leur choix sans avoir à en référer à qui que ce soit, mais à arrêter ce système sur ordre du parlement au besoin.

    -C’est cette loi qui a généralisé l’installation de caméras à détection de comportements suspects mais aussi des lecteurs bluetooth pour tracer les smartphones dans la rue ou les boîtes mémoires dont nos voitures sont aujourd’hui toutes équipées, tout cela pour notre sécurité.

    -Et c’est à moi que l’on a confié la tâche de mettre au point le service qui permettrait aux renseignements intérieurs de monitorer presque instantanément le comportement de chaque individu sur notre sol. Je ne vais pas forcément beaucoup rentrer dans les détails techniques parce que cela risque d’être ennuyeux …

    -Et les gens auront certainement du mal à vous suivre.

    -mais je pense qu’il est intéressant que vous compreniez comment fonctionne le système que j’ai mis au point.”

    Malgré l’envie de ne pas s’éterniser dans des détails techniques que seule une poignée de personnes était capable d’apprécier, Franck s’est étalé longuement sur le fonctionnement du système E-Maginot. Son objectif principal est de deviner à l’avance les comportements de la population sur le territoire français et en particulier de repérer les individus à l’attitude dangereuse. Pour cela, le système récupère l’ensemble des données produites par chaque personne passant dans son filet : conversations téléphoniques, messages échangés numériquement, passage devant des caméras de surveillance, publications sur internet, mouvements bancaires. En utilisant ces données, un algorithme calcule des états comportementaux qui permettent de catégoriser la population de façon assez grossière ; on sait où vous mangez, quel véhicule vous utilisez pour vous déplacer, quelle est votre couleur préférée, qui sont vos amis et ce que vous pensez de vos voisins. La machine sait tout de ce qui traverse votre esprit et le classe dans différentes catégories. Cela est ensuite utilisé pour indiquer si vous êtes dangereux ou non.

    E-Maginot a mis plusieurs années à être opérationnel car les défis techniques sont très nombreux entre la collecte des données, le stockage et le traitement de ces informations en quantité massives, les calculs à réaliser pour classer les comportements de façon correcte et enfin le choix final de la dangerosité, souvent guidé par des changements dans les habitudes de vie. Très rapidement, il est apparu que le comportement humain reste imprévisible sur un temps long ; deviner ce que va faire quelqu’un dans l’heure qui vient est assez simple alors que deviner ce qu’une personne pensera un an plus loin est presque impossible car tout ceci est impacté par des facteurs environnementaux, des guerres, des évènements climatiques, une crise économique, une nouvelle chanteuse à la mode où une affaire judiciaire glauque. Alors le système a été configuré en entonnoir : on fait un premier tri pour ne conserver que les profils à potentiel dangereux, puis on trie encore sur ces profils pour repérer ceux qui pourraient passer à l’action rapidement sur lesquels le système va concentrer son attention, éplucher la moindre information jusqu’à calculer exactement les pensées de la personne. Si ces pensées calculées sont classées comme posant un problème pour la sécurité de la population, le système calcule une prédiction des actions à venir de la personne, heure par heure, de sorte à interférer avec sa journée sans même qu’elle ne s’en rende compte pour enfin l’interpeller avant qu’elle ne passe à l’acte.

    “Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi à vos explications mais j’ai l’idée générale de ce E-Maginot.

    -Il a fallu plusieurs années de travail à différentes équipes d’ingénieurs, toutes sous mon commandement, pour obtenir un système opérationnel en temps réel que nous avons pu tester sur de vrais cas de troubles à l’ordre public.

    -Et vous dites que ce système a été mis en service.

    -Il est en service au moment même où nous parlons. Voilà 10 ans qu’il tourne sans s’arrêter, de façon complètement dissimulée pour la population. Il a fallu passer quelques lois pour changer les procédures judiciaires et ainsi valider l’arrestation de personnes avant la commission d’actes malveillants mais ce n’est pas vraiment le genre de détails dont on parle dans le journal du soir.

    -Je prends note, rétorque la présentatrice qui mène l’entretien.

    -Désolé, ce n’est pas contre vous. Tout cela est même fait en connaissance de cause par des gens haut placés qui ont une idée des sujets qu’il faut amener dans l’espace public et de ceux sur lesquels on préfère ne pas créer de débats.

    -Dans les documents que vous nous avez fourni, vous avez les statistiques d’utilisation de ce E-Maginot et les résultats semblent prodigieux.

    -En effet, ils le sont.”

    Les tableaux succèdent aux courbes, dans une mise en forme qui démontre leur véracité face aux éléments de communications traditionnels des médias. C’est austère, en noir sur fond blanc, mais c’est très clair ; E-Maginot empêche plusieurs dizaines d’attentats terroristes par an depuis sa mise en place. Les résultats impactent aussi les délits plus mineurs avec une baisse significative des actions violentes dans la société qui coïncide avec la mise en place de ce système automatique. De l’autre côté, on note de nombreuses procédures judiciaires pour des faits non commis mais avec de nouvelles preuves qui ne laissent pas d’échappatoires aux accusés. Les années passant, on repère aussi le perfectionnement du processus qui fournit les pensées de chacun, des pensées corroborées par les coupables eux-mêmes. L’amoncellement de données chiffrées donne l’impression que la machine est devenue infaillible, qu’on ne peut pas s’en cacher et qu’elle a apaisé la population.

    “Ne pensez-vous pas que ce soit un problème de faire des intelligence artificielles aussi développées ? 

    -Le problème n’est pas de faire une intelligence artificielle si développée qu’elle arrive à profiler un humain, le problème c’est de créer des humains si peu développés qu’ils peuvent être profilés par une intelligence artificielle. Dès le départ du projet, les espoirs étaient grands et les personnes aux commandes ont bien compris qu’il fallait garder secret de tels travaux. C’est pour cette raison que je suis la seule personne à avoir une vue d’ensemble de tout le système, la seule personne qui comprend l’intégralité de son fonctionnement, qui sait comment l’améliorer, le paramétrer, le faire évoluer.

    -Et on vous a demandé de le faire évoluer.

    -Oui, c’est pour cette raison que je prends la parole ce soir. La machine est programmée pour repérer les personnes dangereuses, et on pense tous savoir ce qu’est une personne dangereuse.

    -C’est quelqu’un qui peut blesser ou tuer les autres, ou s’en prendre à leurs biens.

    -Sauf que tout ceci est programmé dans E-Maginot. La machine n’a aucun moyen de savoir ce qu’est le danger, a priori. Certains politiciens du parti de La Bonne République m’ont alors demandé d’utiliser la machine à des fins électorales.

    -Racontez-nous comment ça se passe. Comment des personnalités politiques peuvent vous demander ça ?

    -La Bonne République avait déjà la majorité au parlement et les nouvelles élections se profilaient avec beaucoup d’incertitudes, notamment suite à leur politique budgétaire assez peu en faveur de la population et des plus démunis. Quelques uns ont eu vent du système E-Maginot et ont imaginé l’utiliser pour faire tourner l’élection dans leur sens de sorte à garder leur poste et poursuivre leurs politiques en cours. Ils ont rencontré le directeur des services de renseignements intérieurs qui a enregistré leur conversation, raison pour laquelle je connais tous ces détails.

    -On précise que vous ne nous avez pas transmis cet enregistrement, c’est donc votre version, sans preuve.

    -Leur point de vue est que les élections tous les 5 ans apportent trop de chaos politique, ils ont besoin de quelques mandats de plus pour mener à bien leur vision du désengagement de l’État dans les affaires des grands groupes privés, ce qu’ils semblent sincèrement estimer comme une bonne chose. Mais avec les revirements incessants de l’Assemblée Nationale, aucun parti n’arrive à mener ses projets à leurs termes et le pays fait du surplace. Leur demande était donc de s’assurer que leur parti allait remporter l’élection à venir, celle d’il y a 4 mois, en utilisant E-Maginot pour mieux cerner les électeurs.

    -Comment c’est possible ? E-Maginot ne fait qu’arrêter les gens dangereux.

    -Et si voter contre La Bonne République était dangereux ?

    -Ça ne l’est pas !

    -Pour vous, non. Mais si on l’indique comme tel à la machine, alors elle le croira. L’idée était alors de repérer les votants des autres camps pour ensuite prendre des actions contre eux s’ils étaient trop nombreux.

    -Et vous avez participé à cela ?

    -Non ! Mon chef m’en a parlé, en tournant sa demande vers une sorte de sondage plus précis, mais sans plus. J’ai refusé car j’ai très bien compris que ces résultats allaient être utilisés à mauvais escient.

    -Pour manipuler une élection.

    -Pour truquer une élection ! Pour empêcher la démocratie de s’exprimer ! Et pourtant, j’étais plutôt un électeur de La Bonne République !

    -Qu’est ce qu’il s’est passé après votre refus ?

    -Si je suis le seul à connaître parfaitement tous les rouages, je ne suis pas le seul à savoir utiliser le système. Ils ont donc fait sans moi et ils ont manipulé le fonctionnement de E-Maginot pour identifier les intentions de vote de chacun, puis ils ont détaillé les pensées des votants contre La Bonne République. Ils ont pu cibler leur campagne électorale avec des outils que n’avait pas l’autre camp. Mais ça ne s’est pas arrêté là, ils ont aussi utilisé le système le jour du vote pour empêcher des personnes d’aller voter, en arrêtant des lignes de transport en commun ciblées sur quelques lieux et quelques heures, en créant quelques catastrophes domestiques ou en insinuant de manière indirecte des réunions de famille.

    -Et tous ces faits sont consignés dans les documents que vous nous avez transmis, les preuves sont là.

    -Je prends la parole aujourd’hui pour dénoncer ces agissements. Notre démocratie n’en est plus une. Maintenant, rien n’empêche le parti au pouvoir de trafiquer l’élection d’une manière complètement transparente, invisible, pour les citoyens.

    -En le révélant, vous espérez que cela génère une prise de conscience de la part du public ?

    -C’est en effet ce que j’ai en tête. Mais je ne peux pas m’arrêter à cela. Voilà 6 mois que je travaille à saboter ma création, à intégrer des virus indétectables, à préparer des incendies des salles de serveurs, à détruire tous les plans techniques que j’ai en ma possession, de sorte à ce que tout cela arrive en ce moment même, pendant que je vous parle. E-Maginot est en train de s’auto-détruire et si mes collègues m’entendent en ce moment, ils comprennent un peu mieux pourquoi plus rien ne fonctionne et pourquoi ils passent un mauvais moment au bureau.

    -Attendez,vous avez fait quoi ?

    -J’ai lancé la destruction de E-Maginot. Je sais bien que c’est un crime qui me vaudra d’être traité comme un terroriste.” Franck plonge sa main droite dans la poche de son pantalon et en sort un cachet. “Sans moi, il leur faudra de très nombreux mois, peut-être même des années pour recréer ce système, et des sommes d’argent colossales.

    -Vous comptez vous suicidez ?

    -Je compte libérer la France !”

    Franck lève partiellement son masque pour gober la pilule qui trônait dans la paume de sa main. La présentatrice est complètement interloquée par la scène tout comme les quelques techniciens présents dans l’entrepôt, dont la porte d’entrée explose au même moment. Une colonne de forces armées anti-terroriste pénètre dans le bâtiment, annoncée par les rayons lumineux des lampes torches accolées aux canons de leurs fusils et leurs ordres de mise à couverts vociférés dans ce grand espace qui résonne.

    “C’est du sucre !” Franck n’en revient pas. il se concentre sur ce qui se trouve dans sa bouche, occultant le bruit autour de lui. C’est une pilule de sucre qui se trouve sur sa langue, et non le cachet de cyanure qu’il est pourtant sûr de s’être procuré. Une main gantée de kevlar le prend par l’épaule et le propulse face contre terre. “Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’acte terroriste détectée par E-Maginot !” Franck comprend immédiatement, le système l’a identifié comme un individu dangereux, ses actions à venir ont donc été prédites et des actions de prévention ont été déclenchées, tout cela de manière automatique. Son cachet de cyanure a donc été remplacé par du sucre sans qu’il ne s’en aperçoive, et il comprend que toutes ses manipulations pour détruire son travail n’ont été possibles que pour le laisser s’enfoncer, lui faire croire qu’il avait le contrôle. La machine est donc toujours là, toujours opérationnelle, et quelqu’un d’autre en prendra la direction.

    Lors de son interrogatoire, Franck n’a eu qu’une seule question pour son supérieur : 

    “Comment vous m’avez trouvé ? J’avais tout fait pour être indétectable par le système le jour de mon interview.

    – Vous étiez filmé pourtant. C’est même vous qui avez demandé et insisté pour que votre intervention soit retransmise en direct.”

    LiberteSurveille
  • Une jolie fleur

    Encore raté ! Après 6 mois d’essais, Lilly n’arrivait pas à créer autre chose qu’une longue tige fine avec quelques feuilles minuscules, presque comiques. Bien loin de la splendeur et la magnificence des pétales rougeoyants qui apparaissent sur cet ancien prospectus trouvé au fond du grenier, roses comme le soleil couchant de l’Hiver à leur base et s’éclaircissant vers l’orange sanguin du soleil couchant d’Été à leur bout. Il avait fallu une récolte un peu moins fournie pour que Lilly et Diego aient le temps d’aller fouiller sous le toit de la maison qu’ils habitaient depuis quelques mois et découvrent tout un tas de vieilleries, dont cette vieille affiche au papier abîmé mais aux photos encore très colorées.

    Le titre a tout de suite attiré l’attention de Lilly : Recensement botanique du jardin de la Gare de Barentin, 20 Avril 2107. C’était donc un appel qui avait plus d’un siècle, une époque où il y avait déjà des gares mais elles étaient visiblement accompagnées de jolis jardins. Aujourd’hui, cette Gare de Barentin ne renvoie à rien, tout du moins Lilly n’a jamais entendu parlé d’une localité de ce nom là autour d’elle. Mais elle n’a jamais beaucoup voyagé.

    Surtout, Lilly a fait des études de biologie agricole, elle est cultivatrice pour la communauté de Nancy Ouest, une zone de plus de 200 000 personnes à nourrir. Car, malgré toutes les avancées technologiques, l’humain est toujours obligé de se nourrir et cela se fait plus que jamais avec des productions maraîchères que l’on contrôle le plus possible ; l’élevage a fortement diminué faute de place et de régularité dans la production. Avec les progrès de la science, il est désormais possible de faire pousser des légumes quand on veut, comme on veut, et à la vitesse que l’on veut, même s’il arrive que les calculs ne soient pas bons et que certaines semaines soient moins fournies que prévu.

    Malgré son relatif jeune âge, Lilly est directrice de la centrale de cultivation de sa zone, un poste auquel on n’accède habituellement pas avant 35 ans et une dizaine d’années d’expérience. Mais Lilly avait des résultats impressionnants à l’université et la zone de Nancy a connu une forte épidémie virale qui a décimé la population, ouvrant des opportunités professionnelles à celles et ceux qui ont traversé la tempête. Diego n’avait aucune raison de ne pas la suivre, il a d’ailleurs rapidement retrouvé une occupation dans une brigade locale de sauveteurs urbains.

    Une directrice de centrale de cultivation, c’est une personne très importante puisqu’elle manipule génétiquement les graines conservées dans le stock de la centrale pour avoir la meilleure production possible pour les semaines à venir. Cela signifie prendre en compte la météorologie à venir, la qualité des sols, les capacités de productions énergétiques, mais aussi les envies et besoins de la population, qu’ils soient dictés par des politiciens nationaux ou par des associations locales. Et quand on est directrice, on travaille aussi à essayer de développer de nouvelles graines pour anticiper toutes les situations possibles, pour améliorer les graines existantes, pour être utile à la communauté. 

    Ces manipulations génétiques s’effectuent avec un modificateur de génome, une machine qui permet de séquencer un ADN, de regrouper cette séquence en différents gènes puis de modifier ce génome avec des séquences que l’on prend dans une banque de données ou que l’on crée à la main. Toute la difficulté réside dans le fait que les gènes ont tendance à être dépendants les uns des autres, en modifier un va en impacter un autre et afin de changer un élément macroscopique d’une plante, il va falloir modifier en même temps plusieurs endroits du génome.

    Lilly était habituée à ces manipulations, sachant à peu près quels emplacements du génome correspondent à une résistance au froid, à un besoin moins grand en eau ou à une résistance à certaines maladies. Une partie de son travail consistait à essayer de nouvelles séquences, faire quelques pousses de test et documenter les résultats. Elle avait fini par s’installer un laboratoire à domicile, dans le garage de sa maison, pour pouvoir faire des essais au moment où les idées lui viennent, même si c’est de nuit ou sur un jour férié. Elle avait récupéré un ancien modificateur de génome qui allait partir à la décharge alors qu’il était encore tout à fait fonctionnel, simplement moins pratique que les nouveaux modèles.

    En trouvant son affiche poussiéreuse dans son grenier, Lilly a surtout redécouvert que, par le passé, les plantes pouvaient afficher de superbes couleurs dans ce qui s’appelait des fleurs. En discutant autour d’elle, surtout avec des personnes âgées, elle a compris que ce n’était certainement pas une vue d’artiste mais bien une réalité : avant il y avait des fleurs dont la seule utilité était d’être jolies, colorées. Les autorités ont doucement fait disparaître ces massifs de fleurs au profit de cultures utiles afin d’assurer que la population soit convenablement nourrie. Et, petit à petit, toutes les fleurs ont disparu, remplacées par des plantes au feuillage très vert, mais sans beaucoup de différence ou de flamboyance. Au point où elles sont devenues un mythe, une légende, un songe éphémère dont on dit qu’il n’existe que dans des contrées lointaines et exotiques.

    C’est au milieu d’une nuit bien calme à l’extérieur mais très mouvementée à l’intérieur de son crâne que Lilly s’est mise en tête de recréer des fleurs, par manipulation génétique. Il suffisait de trouver la bonne combinaison, les bons endroits, et une plante aurait pu retrouver la capacité de déployer un panache majestueux. Lilly a ainsi démarré son étude chez elle, une graine à la fois, sur son temps libre. En utilisant une base de graines rapides, elle pouvait faire un essai, le planter et observer les premiers résultats en quelques jours seulement, ce qui lui permettait de faire beaucoup d’essais en peu de temps.

    Sauf que Lilly n’a aucune idée d’où se situent les gènes responsables de la couleur, ni même à quoi ils doivent ressembler. Elle a bien ce joli dessin, mais quelle est la traduction de ce fabuleux feuillage aux reflets vermillons ? C’était certainement la résultante de l’environnement de cette fleur, une stratégie était donc de reproduire un génome qui aurait été parfaitement adapté aux conditions de cette époque, avec une température globale plus basse de 4 à 5 degrés et des sols beaucoup plus humides.

    Les premiers jours, il fallait déjà réussir à ce que la graine soit viable, c’est-à-dire qu’elle puisse sortir de terre, grandir et produire des bourgeons, avec des feuilles. Dans son travail habituel, c’était une tâche classique pour Lilly mais avec les modifications qu’elle faisait là, avec beaucoup de hasard, l’intégrité même de la plante était remise en cause et les premiers essais sont restés longtemps sous terre. Pas de quoi enterrer les espoirs d’une directrice de centrale de cultivation, d’autant plus lorsqu’elle a été habituée aux résultats scolaires de très haut niveau. La patience, c’est la clé dans ce métier.

    Les premiers embryons de branches sont apparus après deux semaines d’essais. La routine prise par Lilly consistait à faire un essai génétique le soir, en rentrant de sa journée de travail, pour le planter et le laisser dans la nuit. Le lendemain matin, on pouvait déjà avoir une première idée du résultat, ce qui permettait de réfléchir pendant la journée. Le soir, le test de la veille avait déjà poussé et il était très souvent déjà mort. Mais on pouvait voir ce qui s’était passé, quels étaient les problèmes, tenter de les corriger et relancer un cycle de 24 heures.

    Chaque semaine voyait son lot d’améliorations, sans pour autant voir une quelconque couleur pointer le bout de son nez. Mais petit à petit, les plantes grandissaient, prenaient de la force, vivaient quelques heures supplémentaires ; Lilly y passait aussi plus de temps, quelques minutes par jour, et quelques heures les jours où son emploi ne l’accaparait pas. Ses conversations tournaient autour de ce projet un peu fou, un projet personnel dont elle ne révélait pas tous les contours à ses collègues de peur d’avoir des soucis avec sa hiérarchie sans pour autant trop savoir pourquoi fabriquer des fleurs de couleur serait un problème. Même Diego était obligé d’écouter les monologues de sa compagne sans vraiment comprendre la moitié des mots et concepts techniques apparaissant dans le flot de paroles.

    Après 6 mois, les plants étaient capables de tenir sur la durée et les pots s’entassaient dans le petit laboratoire privé quand ils n’allaient pas dehors, ralentissant leur croissance en accord avec la course journalière du soleil. Mais toujours aucune couleur autre que le vert de la photosynthèse sur les quelques feuilles sorties de maigres bourgeons. Lilly avait beau faire preuve de patience, il lui arrivait de s’emporter et d’envoyer au rebut toutes les pousses en cours ; 6 mois à faire des essais quotidiens sans savoir si on va dans la bonne direction, sans voir de progrès réels face à l’objectif principal, c’est long. Cela devenait surtout un défi personnel pour Lilly qui avait la ferme conviction qu’elle pourrait le faire, elle en a les capacités, elle en est sûre.

    Sans vraiment y prêter attention, 6 autres mois se sont écoulés et Lilly a multiplié les expérimentations, faisant des essais étonnants pour tenter sa chance. Elle fait même des pots “normaux” en suivant son protocole scientifique le plus à la lettre possible, des pots qui sont désormais capables de vivre sur le long terme en autonomie. Et en parallèle, il y a les pots “mutants” dans lesquels les modifications sont plus aléatoires, amenant à quelques tiges plus horizontales ou plus grosses, des bourgeons plus nombreux ou plus allongés. Mais toujours aucune couleur s’approchant du rouge, du orange ou du rose. Au mieux, ce sont des feuilles un peu blanchies qui semblent rosées sous la lumière blafarde de la salle de bain. Car désormais les plantations ont envahi l’habitation de Lilly ; il y en a partout au point où certaines pousses mortes ne sont détectées qu’après plusieurs jours dans un état desséché.

    Lilly vient justement de passer la nuit à faire le tour de toutes ses plantes, décidant de mieux les ranger, de les classer, reprenant ses notes pour y mettre de l’ordre jusqu’à ce que le sommeil la rattrape et la fasse s’effondrer sur son canapé. Elle sait qu’elle pourra dormir, le lendemain est un jour d’inventaire à la centrale de cultivation ce qui est un jour chômé pour quelqu’un de son rang.

    En se réveillant, alors que le soleil est déjà haut derrière les nuages, Lilly est frappée par le silence qui l’entoure. Il n’y a aucun bruit dans la maison, rien ne bouge, juste des tiges clairsemées de feuilles vertes à perte de vue. Et puis une feuille de papier sur la table à manger de la cuisine.

    “ Salut Lilly, 

    Je t’écris parce que cela fait déjà quelques mois que tu ne me réponds plus vraiment, et quelques semaines que tu ne m’écoutes plus non plus. J’espère au moins que tu prendra le temps de me lire.

    J’ai toujours aimé ta prise d’initiative, ta force de conviction. Tu as été capable de me montrer que je pouvais me dépasser, aller plus loin que je ne l’aurais jamais imaginé. Sans toi, je serais sûrement resté sans ambition, avec une petite activité de bagagiste ou d’agent de propreté sur voirie, mais certainement pas un chef de brigade chez les sauveteurs urbains.

    Mais voilà quelques semaines que j’ai le sentiment d’être devenu un étranger dans ta vie. Et depuis quelques jours, je crois que tu es devenue une étrangère dans mon cœur. Je te vois t’afférer à tes plantes, c’est fantastique, mais cela me laisse de côté. 

    J’ai pris mes affaires et je vais partir quelques jours me changer les esprits. Je ne sais pas si je vais revenir ici, je ne sais pas si je vais revenir vers toi. Je te donnerai de mes nouvelles pour ne pas te laisser dans l’attente, si jamais tu devais m’attendre. 

    Je te souhaite de recréer ta fleur mais je sais déjà que, lorsque tu l’auras fait, tu essaieras d’en faire d’autres, de toutes les couleurs. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de vivre cela à tes côtés.

    En te souhaitant le meilleur, 

    Diego”

    Lilly ne lâche pas la lettre, s’y accrochant comme à la dernière branche qui l’empêcherait de sombrer dans le vide. Le sol se dérobe sous ses pieds, ses jambes fléchissent, l’obligeant à retourner s’asseoir sur le canapé. Elle relit la lettre, en boucle, machinalement, sans vraiment s’attacher aux mots, sans vraiment comprendre le sens de chaque phrase mais en intégrant bien ce qui est écrit.

    Après quelques minutes, sa tête est toujours remplie d’un bruit blanc qui l’empêche de former une pensée mais son rythme respiratoire est revenu à un niveau normal, son cœur ne semble plus vouloir exploser sa cage thoracique. Sans vraiment savoir quoi faire, sans savoir comment reprendre son quotidien immédiat, Lilly pause la lettre sur la table basse, entre deux pots de plantations mutantes qui forment une étrange ramification de très fines branches rachitiques. Comme par habitude, en réflexe, Lilly finit par se lever pour aller dans son garage, son laboratoire privé, pour faire sa vérification du matin son carnet à la main.

    Sur une étagère, à droite en entrant dans la pièce, un pistil jaune clair est apparu au bout d’une branche assez droite, verticale, debout à 25 centimètres au dessus de la terre. Il y a un pétale qui accompagne cette nouveauté, un unique pétale tout droit, dans le prolongement de la tige. Un pétale bleu, avec quelques larmes blanches pour le décorer. Ce ne sont pas les couleurs recherchées ; c’est tout de même une jolie fleur.

    Lilly
  • C’est de l’art

    “C’est très illégal ce que tu peins là !

    -Et tu aimes ?

    -Beaucoup.”

    On vivait une période nouvelle depuis quelques mois et le passage de la loi Merteau sur la légalisation de l’art. Il y avait désormais deux types d’art en France : l’art légal et les œuvres illégales. Cela a été présenté comme une avancée sociale et la population l’a plutôt acceptée. Un ou une artiste qui se soumet au cahier des charges mis en place par le parlement pouvait devenir fonctionnaire pour son travail artistique. Les autres n’étaient que de dangereux fauteurs de trouble qui mettaient en péril la stabilité de l’État et méritaient de lourdes amendes ou un emprisonnement, en fonction de la gravité des faits commis.

    Cette loi touchait toutes les formes d’art, chacune avec un cahier des charges précis tout en respectant certaines règles de base : 

    1/ Le sujet d’une œuvre doit être clair et ne pas aller à l’encontre de l’État

    2/ Une œuvre abstraite ne doit pas maquiller son propos

    3/ Aucune technique de dissimulation ne doit être utilisée

    Dans la musique, on scrutait les paroles mais aussi le ton, les instruments utilisés et même le mixage pour les enregistrements. Dans la peinture, on regardait le sujet, la composition et le choix des couleurs. Au cinéma, chaque coupe était disséquée, chaque plan analysé, chaque mouvement de caméra commenté. Et il en était de même pour la sculpture, la danse, la bande dessinée ou la littérature. Bien sûr, il était toujours possible de faire ce que l’on souhaitait dans la sphère privée, même si cela pouvait quand même jouer contre vous en cas de procès comme on venait tout juste de le découvrir à travers un fait divers médiatisé. Mais pour exposer au public, il fallait le sceau de l’État.

    Marine peignait depuis une quinzaine d’années déjà et elle avait eu l’occasion d’exposer quelques-unes de ses œuvres avant la nouvelle législation. Ce n‘était pas la question d’en tirer un revenu mais plutôt de montrer à d’autres personnes ce qu’elle faisait, puisque les autres semblaient apprécier. Sur ses tableaux, Marine met ce qu’elle a en tête, dans un style mettant un peu d’abstraction sur un sujet concret, des scènes sorties de songes qui n’évoquent rien d’autres que des émotions, des sentiments, que chaque spectateur est libre de projeter. Des toiles qui manquent de clarté au regard de la nouvelle loi.

    Car lorsque la loi est entrée en vigueur, un comité de contrôle artistique a fait le tour de tous les musées et toutes les galeries recensées afin de faire le tri sur ce qui était désormais autorisé ou non. Les œuvres de Marine se sont retrouvées dans le mauvais tas, elle a tout juste eu le droit de les récupérer pour leur éviter le feu. Puisqu’elles avaient été produites et exposées avant la nouvelle réglementation, Marine ne risquait rien. Mais elle savait que l’État ne validait pas son travail, la poussant dans la clandestinité ce qui lui allait assez bien, elle qui a toujours eu cet esprit légèrement rebelle, prête à se défendre pour maintenir sa liberté.

    Pour Rudolf, l’État n’a pas eu besoin d’effectuer un contrôle formel ; quand on chante qu’un cocktail molotov défend mieux la liberté qu’un bulletin de vote, quand on hurle que la police ne fait pas peur même quand elle fait preuve de violence, quand on joue des solos de guitare qui miment des bruits d’armes à feu, on sait qu’on n’est pas du bon côté dans ce genre de loi. Quelques personnes ont tenté des révoltes par la musique, sur de grandes scènes, dans de grands festivals. Tous ont été matés en quelques jours seulement, refroidissant tous les producteurs et organisateurs de donner suite à ces revendications.

    Mais pour Rudolph, jouer son Rock ‘n Roll était une question vitale ; il n’en tirait pas un revenu suffisant pour se passer de son emploi à faire de la paperasse pour une société d’assurances mais il ne pouvait s’en passer sous peine de perdre sa raison de vivre. Bien sûr il avait Marine qui lui donnait de nombreuses raisons de se lever et d’avoir des projets, mais il ne pouvait pas renoncer à cette musique qui lui permettait d’exprimer le fond de ses tripes, qui était sa boussole depuis plus de vingt ans.

    “Tu vas les exposer quelque part ? relance Rudolph.

    -J’ai bien envie, celui-là termine ma série sur les insectes. J’ai des contacts pour des expositions clandestines mais ça reste risqué. Si la police débarque, je n’ai pas trop de moyens de m’échapper.

    -Tu crois vraiment que la police va débarquer dans une exposition ? Tu en trouve une sur le thème des animaux, tes insectes y seront à leur place et l’ensemble ne devrait pas être d’une charge politique trop forte pour faire déplacer une troupe de flics.

    -Je ne sais pas, il parait qu’il y a eu des arrestations la semaine dernière à une exposition sur les paysages autour de la Seine, répond Marine. 

    -Au pire, tu envoies tes toiles mais toi tu n’y vas pas. Si tu signes sous un pseudonyme, ils ne pourront pas remonter jusqu’ici. Ça c’est quelque chose que je ne peux pas faire, si je ne me présente pas, il n’y a pas de concert.

    -Oui mais toi, désolé de te le rappeler, tes concerts se font devant 20 personnes et en à peine plus d’une heure. Les expositions de peinture, c’est toujours sur 4 heures et ça attire beaucoup plus de monde.

    -Et alors ? rétorque Rudolph

    -Et bien tu n’es pas très dangereux. Ça fait au moins 3 semaines qu’on n’a pas entendu parler d’un concert arrêté par la police, même sur les réseaux de communication clandestins.

    -Donc tu vas venir m’écouter mardi prochain si ça ne craint pas ?

    -Non, je vais t’attendre le soir et te préparer une tisane pour t’aider à dormir pendant que tu me raconteras comment tu as allumé l’étincelle de la rébellion auprès de tas vingtaine de spectateurs saoulés à la bière tiède, répond Marine, un sourire en coin.

    -Et c’est pour ça que je t’aime.”

    ***

    Voilà déjà deux heures que le public déambule dans l’arrière boutique de Chez Yvan, Meuble d’antan, un antiquaire qui tient boutique dans le centre-ville depuis plus de deux décennies, un commerçant chic, toujours souriant, prêt à rendre service et qui n’hésite pas à proposer un coin de son entrepôt pour permettre à des créateurs et créatrices illégaux de montrer, et pourquoi pas vendre, leur travail. Sur les trois premières éditions depuis la loi Merteau, la clientèle d’Yvan a répondu présent, une clientèle qui a les moyens de mettre de l’argent dans l’art et en profite pour se sentir un peu rebelle, tout en étant ouvertement en faveur de la nouvelle législation qui apporte de la stabilité. Parce que les gens du peuple n’ont pas les armes intellectuelles suffisantes pour apprécier l’art à sa juste valeur, ce qui les amène à mal interpréter les intentions des auteurs et autrices. Enfin, c’est au moins ce qu’on se raconte pour se convaincre que ce n’est pas une censure autoritaire.

    Pour Marine, c’est la première fois qu’elle met son travail face au regard du public depuis la nouvelle loi. D’ailleurs, les discussions à voix basses sont autant sur l’analyse des toiles en elles-mêmes que sur les raisons pour lesquelles un tel travail n’a pas été légalisé. On cherche à comprendre ce qu’il y a de rebelle dans cet aigle majestueux aux couleurs criardes, dans ce troupeau de cerfs en lisière de bosquet ou encore dans ces insectes aux courbes entremêlées. De son côté, Marine est loin d’être sereine, surveillant les regards, les conversations, les mouvements des mains, imaginant un agent infiltré sous chaque manteau.

    Avec la nouvelle réglementation, il est tout à fait possible de faire valider ses toiles individuellement, sans pour autant devenir artiste d’État. C’est un processus long de plusieurs mois où vous obtenez une mention sans plus d’explications indiquant que votre travail est légal ou non. Tous les artistes exposés chez Yvan cette soirée-là se sont passés de cette étape administrative ; ce sont des artistes qui créent et qui veulent un retour du public rapide. Dans quelques mois, leur esprit sera sur un autre sujet.

    L’exposition se termine et plusieurs personnes ont pris le contact de Marine, l’invitant déjà à d’autres expositions ou lui donnant des idées de travaux qui pourraient devenir des commandes. Pas de ventes dans l’immédiat mais une soirée agréable à discuter peinture, comme on le faisait avant. Jusqu’à la porte de sortie de l’antiquaire, où attend une patrouille de forces de l’ordre, service des Arts, qui effectue un contrôle inopiné. Il n’y a nulle part où fuir, la rue est bouclée, et Marine n’a pas envie de prendre de coups alors qu’elle sait que, quoi qu’il arrive, elle passera la nuit en garde à vue, au minimum.

    “Ils m’ont fait une offre, lance Marine qui vient de rentrer chez elle, raccompagnée par Rudolph qui est venu la chercher au poste de police.

    -Comment ça ? questionne Rudolph. 

    -J’ai eu un rappel à la loi, j’ai passé une nuit horrible, mais je ne suis pas plus inquiétée pour le moment, pas de procédure judiciaire, pas d’amende, et pas de prison.

    -Leur offre, c’est de te faire passer une nuit horrible pour t’éviter la prison ? Ils sont encore plus idiots que ce que je croyais !

    -Non, leur offre c’est de me recruter comme artiste d’État.

    -Pardon ?

    -Oui, tu as bien entendu, ils veulent m’embaucher comme artiste d’État, ils veulent que mes peintures deviennent légales et soient exposées officiellement, et ils veulent me payer pour ça, c’est le préfet en personne qui est venu me faire la proposition.

    -Et quelle est la contrepartie ? s’inquiète Rudolph. Tu vas devoir peindre exactement ce qu’ils te disent de peindre ?

    -Non.” Marine marque une pause. “Ils te veulent en échange.

    -Comment ça ? Ils veulent que je devienne aussi un artiste d’État ? Jamais !

    -Non, ils veulent que je te dénonce, ils veulent t’arrêter à un concert. Ils estiment que ta musique est dangereuse, que d’appeler les gens à l’insurrection est trop grave. Pour citer le préfet, quelques insectes en peinture sont totalement inoffensifs, une chanson qui appelle à prendre sa liberté sur les autorités ça peut allumer une étincelle.”

    Rudolph prend le temps de digérer cette information dans un silence qui se fait pesant, silence régulièrement interrompu par le bruit des métros aériens qui passent non loin.

    “Et qu’est ce que tu comptes faire ? demande calmement Rudolph.

    -Tu sais ce que j’ai toujours dit, notre combat contre ce gouvernement sera sûrement plus efficace de l’intérieur. C’est là qu’on peut avoir du poids, influencer les décideurs et finalement créer de vrais changements sur la durée. Mais je ne m’étais jamais imaginée que tu en serais la contrepartie.

    -Qu’est ce que je risque ? Le préfet t’a dit ce qu’ils veulent me faire ?

    -Il a laissé peu de doutes, il veut t’empêcher de chanter et de diffuser ta musique. 

    -Ça veut dire la prison …

    -… ça veut dire la prison, reprend Marine, dépitée et à bout de forces.

    -Tu as combien de temps pour donner ta réponse ?

    -L’offre est valable tant que je ne me fais pas attraper en récidive ou que tu ne te fais pas arrêter.

    -On ne va pas prendre de décision là, à chaud. Je vais te préparer à manger, toi tu vas te reposer. En fait, on ne va pas prendre de décision, tu vas prendre une décision, je n’ai pas mon mot à dire. Tu n’as même pas à me dire ce que tu choisiras, je ferai en conséquence de ce que tu veux faire, ce que tu estimes le mieux pour toi. On est plus forts que ces gens-là, si il faut que je fasse de la prison pour que tu aies une chance de changer les choses de l’intérieur, je l’accepterai.

    -Et là tu ne me dis pas qu’une fois à l’intérieur, je vais rentrer dans le moule comme les autres, que mes jolis idéaux vont s’envoler face à la sécurité de la situation ?

    -Non, je ne te le dis pas, je ne te le dis plus. Tu le sais. La situation est trop importante pour que j’essaye de te convaincre d’aller à l’encontre de ce que tu as dans le cœur. C’est ça défendre la Liberté et l’Amour.”

    ***

    Marine se tient devant la première œuvre de sa nouvelle série, portant sur des objets du quotidien transformés en images de songes. Ce premier tableau est une collection d’instruments de musiques, une harpe, une flûte et quelques tambours, qui semblent flotter dans un espace rempli de vagues de couleurs emmêlées. Elle y apporte les derniers détails, les dernières touches, celles que l’on ne remarque que lorsqu’elles manquent.

    Rudolph est prêt à monter sur scène. Il jette un regard à la salle, aucun policier en vue. Mais il sait que s’ils sont là, il le sent, ils n’interviendront qu’après quelques notes, pour caractériser le flagrant délit. Il échange un regard complice avec ses collègues musiciens, esquisse un sourire en repensant à Marine, et se lance sur scène en faisant hurler sa guitare de toute la liberté qu’elle peut exprimer.

    CestDeLArt
  • Temps perdu

    Qu’est ce que je fais là ? Des robots explorateurs ont découvert des ruines “étranges” qui ne correspondraient à rien de connu et c’est moi qu’on envoie sur le terrain pour superviser les fouilles d’un jeune premier. C’est vrai que sur Terre, nous n’avons plus rien à découvrir, même si des historiens un peu pointilleux vous diront que le découpage de l’Histoire en 4 grandes périodes est un peu grossier et qu’on peut toujours trouver de nouveaux détails qui éclairent notre compréhension des changements d’époque. Mais chez nous, les archéologues, on sait que la Terre ne réserve plus de grandes découvertes, c’est pour cela qu’on y envoie les jeunes se faire la main dès qu’un robot explorateur remonte quelque chose. Et cette fois-ci, c’est moi qu’on envoie jouer les chaperons.

    L’appel indique une zone au centre de l’ancien continent Eurasie, loin de tout, entouré de forêts et de plaines. Il est évoqué une forteresse en brique, avec des tours de garde et une clôture là où on s’attendrait à trouver un mur d’enceinte. En arrivant sur place, j’ai pu constater que le camp était déjà monté, juste à l’extérieur de la zone de recherche, devant un immense bâtiment qu’on devine être une entrée. 

    La première description laisse à penser qu’on a en face de nous une ferme à viande, certainement la plus grande jamais trouvée, qui daterait de la fin de la période “Empire Britannique”. La construction massive nous indique que nous ne sommes pas dans la période “Non Installé”, l’utilisation massive de briques indique que nous ne sommes pas sous “l’Empire Romain” et les méthodes de construction ne correspondent ni à l’ère des “Corporations”, ni à l’ère moderne. On est donc en face d’une construction de la période “Empire Britannique”, et l’idée d’une ferme massive à viande pourrait correspondre à la période des guerres mondiales, une époque où le niveau de la population mondiale était élevé et où on était encore obligé de consommer des animaux pour avoir notre compte de protéines.

    Cela réduit la période à 400 années, entre -1000 et -600, ou dans le calendrier de l’époque, entre 1650 et 2050. Voilà pour les constatations élémentaires, des conclusions auxquelles est arrivé Franck, qui est peut-être sur son premier chantier de fouille mais qui n’a pas oublié de réviser ses bases. Il a d’ailleurs déjà envoyé les premiers scanners et drones pour mieux appréhender la zone, que ce soit par une vue aérienne ou en ayant connaissance de ce qui se trouve dans le sol.

    Les premières constatations visuelles corroborent nos hypothèses : une voie ferrée unique qui rentre dans la structure et qui se divise à l’intérieur pour assurer un déchargement rapide sans encombrer la venue des convois suivants, une clôture simple en fils barbelés, précédée d’un fossé qui était peut-être rempli d’eau, servant à éviter que les animaux s’échappent, et de grandes zones de stockage, quasiment toutes détruites aujourd’hui mais dont subsiste les fondations et quelques traces de murs. La zone est immense, presque un kilomètre carré à première vue, et on a du mal à en distinguer les bords depuis l’entrée. On aperçoit ça et là quelques bâtiments plus gros encore partiellement debout, une statue étrange comme fin de la voie ferrée, et quelques pierres noires se dresser bien droites à 50 centimètres du sol.

    ***

    Le scanner est revenu et on se rend mieux compte de la taille de l’installation avec une vue du dessus ; c’est tout simplement gigantesque avec des centaines d’abris, chacun assez grand pour contenir près d’une centaine de personnes. Surtout, les premières datations relatives indiquent que certains quartiers sont un tout petit peu plus récents, comme si cet endroit était sorti de terre très rapidement mais avait été agrandi en continu jusqu’à l’arrêt de son utilisation, et le tout sur une période d’à peine 5 ans. Pourquoi aurait-on construit une immense ferme pour ne l’utiliser que cinq années ? Le cas ne devient pas beaucoup plus intéressant mais cela donnera au petit un peu de matière à réfléchir, ce qui arrivera aisément à le motiver.

    Après tout, la Terre reste la planète de naissance de l’humanité, savoir ce qui s’y est produit ne peut jamais être une mauvaise chose. C’est d’ailleurs à cause de cette planète que nous avons le décompte de temps que nous utilisons encore aujourd’hui, pour les heures, les jours et les années. C’est d’ailleurs plutôt étrange d’avoir un cycle de vie parfaitement synchronisé avec l’endroit où on se trouve, et j’ai déjà l’impression d’avoir encaissé le voyage supra-luminique. C’est sûrement pour ça que le tourisme terrestre ne décroit pas, même 632 ans après être parti habiter ailleurs.

    Pendant que Franck fait des relevés dans ce que nous appelons pour le moment les enclos, j’ai pris l’initiative de scanner les environs plus large de l’infrastructure. Il y a notamment la question de savoir où étaient logés les employés de cet abattoir, qui vivaient certainement un peu à l’écart, dans des baraquements plus cossus. J’ai aussi relevé les inscriptions que l’on trouve sur les petites pierres noires, qui sont souvent par groupe de 3 et trop bien taillées pour être anodines. J’ai remarqué plusieurs fois les mêmes mots mais seule la traduction d’un expert m’éclairera vraiment. Seulement, les experts en langues anciennes de plus de 1000 ans, ça ne court pas la galaxie.

    Et puis il y a ces deux bâtiments effondrés de part et d’autre à la fin de la voie. En les nettoyant et en faisant des relevés chimiques, j’y ai trouvé des traces de poudre explosive. Le reste de cet endroit est soit rasé très proprement, soit en ruine du fait du temps, mais jamais démoli. Il se pourrait donc que cette ferme ait été victime d’une des guerres mondiales, je pense notamment à la guerre de 4 ans ou à la guerre de 6 ans, finissant bombardée pour couper les vivres d’un peuple. Ce serait assez inhumain mais qui sait vraiment de quoi est capable l’être humain.

    Le problème avec cette période de l’histoire est l’utilisation du papier pour consigner les choses. Avec le temps, tout cela disparaît et il ne reste que les pierres, qu’on n’a alors pas pensé à graver abondamment. Même l’ère des “Corporations” est plus bavarde, avec ses quantités folles de données numériques dont on peut perdre une partie importante sans tout oublier pour autant. Un scanner indique tout de même un bâtiment un peu plus loin encore en bon état et avec des pièces qui ne sont pas vidées. C’est peut-être l’occasion de trouver quelques ustensiles de cet âge.

    ***

    Ce qui est étrange, c’est que les baraquements de stockage sont soit trop petits pour accueillir des vaches, soit trop grands pour accueillir des porcs, qui étaient les deux animaux les plus consommés à cette époque. Comme si les personnes qui avaient fabriqué cet endroit s’étaient appliquées à faire des allées bien droites, bien propres, bien ordonnées, et des enclos de mauvaise taille. Et les relevés chimiques ne correspondent pas non plus à ce qu’on devrait trouver avec ce genre d’animaux.

    J’ai envoyé Franck faire de nouveaux relevés sur ces pierres noires qu’on trouve même au bord d’un petit lac ou à l’entrée d’une clairière, parfois même un peu à l’extérieur des barbelés. Les premières traductions ne sont pas arrivées mais on m’a assuré qu’elles étaient attribuées à quelqu’un de compétent. Dans quelques jours on devrait avoir les premières réponses à nos questions.

    De mon côté, je suis parti un peu à l’écart, quelques centaines de mètres plus en avant, visiter un endroit qui pourrait représenter la ville des travailleurs, dévoilé par le scanner plus large de la zone. Le plan indique des bâtiments presque identiques, datant de la même période relative que la ferme, en brique et sur une zone assez grande. En faisant le tour du mur d’enceinte lui aussi en brique partiellement effondré à cause des affres du temps, je trouve ce qui semble être une entrée officielle, couronnée d’une inscription dessinée dans le métal que j’envoie aussitôt pour traduction.

    Dans l’enceinte de cette structure, plusieurs maisons hautes en briques, qui contrastent avec ce qui reste des baraquements de la ferme. Ce sont des bâtiments encore imposants malgré leur délabrement partiel, organisés comme dans une ville, avec des places, des rues, et des numéros aux portes. En passant la tête par une fenêtre, j’ai pu confirmer le scanner : il n’y a plus rien dedans si ce n’est quelques restes de meubles ici ou là. De ma propre expérience, ces habitations paraissent tout de même étranges dans leur conception ; on peut reconnaître les habitations des maîtres et celles des employés de bas étage. Et là encore, les datations indiquent une création rapide avant un abandon tout aussi soudain.

    ***

    Je décide d’aller explorer le bâtiment du fond qui contiendrait encore des objets exploitables et j’emmène avec moi Franck. Cela lui fera un bon exercice et une paire de bras armée d’un cerveau sont toujours utiles, d’autant plus que le mystère s’épaissit.

    Le choc, l’horreur.

    Dans ce bâtiment qui a conservé son toit, gardant ses trésors à l’abri de la pluie, des restes de vêtements et d’objets du quotidien, humains, par centaine, entassés sous des panneaux d’inscriptions, entourés de centaines de photographies. Par professionnalisme, je relève ce que je peux, j’envoie des empreintes bio-chimiques pour confirmation, je scanne les textes que j’envoie aussitôt pour traduction. 

    On m’a d’ailleurs indiqué ce matin avoir trouvé quelques unes des langues des inscriptions : de l’anglais, du polonais et de l’allemand. Le fronton du second camp fortifié disait d’ailleurs “le travail rend libre”, les inscriptions sur les pierres noires sont encore en travail, quelques mots semblent plus compliqués à traduire précisément. Mais les textes que j’ai devant moi sont plus clairs et ne laissent aucun doute.

    Ce ne sont pas des enclos à bêtes, ce sont des humains qu’on gardait là, dans des conditions horribles et par millier, attendant la mort et le travail forcé. Je me souviens maintenant de ces légendes qu’on entend parfois passer, dont on ne sait jamais d’où elles viennent. Elles disent qu’il y avait eu pire que la guerre et qu’on avait exterminer une population dans des camps dédiés, pour d’obscures raisons idéologiques. Dans le milieu académique, tout le monde avait fini par expliquer que c’était au mieux de la propagande s’appuyant sur quelles exactions commises en temps de guerre, au pire des fariboles sans fondement. C’est de l’histoire dont je foule les fondations.

    Je reprends mes relevés au fur et à mesure que les traductions arrivent, et je sais maintenant quoi regarder. Des lacs et des prairies avec de grandes quantités de traces de cendres organiques, des bâtiments avec des traces de grandes brûlures, et quelques molécules d’un gaz n’ayant rien à faire ici. Les preuves sont formelles, et les textes se chargent de donner les détails sordides.

    Face à cette horreur, je n’ai qu’une seule chose à faire : prendre des preuves consciencieusement, effectuer les relevés les plus précis possibles, consigner toutes ces découvertes et diffuser très largement ce savoir. Pour que l’humanité n’oublie plus jamais que l’Homme a été capable des pires atrocités qu’il soit.

  • Pari perdant

    “Nous y sommes ! Une minute à jouer, trois points à remonter et les Faucons de Paris iront jouer leur première Super Finale de Ligue Européenne de Robotball. 

    -Mais ils ont tout le terrain à remonter Philippe et un seul temps mort pour arrêter le chronomètre. Et face à la meilleure défense de la saison, toutes conférences confondues, je dois dire que ce ne sera pas facile.

    -Vous avez raison Patrice. Les Abeilles de Berlin connaissent cette situation, ils savent comment fermer le jeu. Mais tant que la sirène n’a pas retenti, tout est possible, c’est ça la beauté du Robotball !”

    Le score est de 26 pour les Abeilles à 23 pour les Faucons dont c’est la première année, en plus de vingt ans d’existence, qu’ils arrivent à ce niveau de la compétition, en finale de conférence Ouest.

    “Mais c’est n’importe quoi ! lance Alexandre. Tu vas voir, ils vont nous jouer le coup de la remontée fantastique et du touchdown de dernière seconde tout ça pour avoir leur moment de gloire au journal télévisé.

    -Moi ça me va franchement, répond Lucas.

    -Parce ce que tu supportes les Parisiens maintenant ?

    -Non, parce que j’ai mis un billet sur leur victoire et que ça pourrait bien me rendre riche !

    -Quoi, tu as parié sur du Robotball ? Tu sais quand même que tout ça c’est truqué ?

    -Oui oui, c’est truqué par le complot mondial des balles en métal de 20 kilos et il n’y a que les imbéciles pour aimer ce sport. Maintenant concentre-toi … oh, t’as vu cette passe folle ? Et tu vois, elle n’a pas été attrapée alors que ça aurait été une super action à montrer sur les réseaux si tout ça était truqué.

    -Arrête de raconter n’importe quoi, ce sont des robots qui jouent ! Ces robots sont tous programmés par des humains ! Tout ce que tu vois est calculé à l’avance dans les bureaux de la ERL où ils ajustent le scénario du match à l’avance comme ça ils créent de belles actions, de belles histoires avec des équipes nulles qui deviennent championnes l’année d’après, des matchs serrés pour que les gens restent devant leur écran. Regarde, le stade est plein à craquer et tout le monde retient son souffle parce qu’il reste très peu de temps mais que la situation peut être retournée. Et je te le garantis, le retournement n’arrivera pas avant la toute dernière seconde pour créer un moment dont les gens se souviendront et dont ils auront envie d’acheter des t-shirts ou des tasses. Regarde l’histoire de ce sport, il y a eu un attentat à Madrid et paf, les Taureaux sont champions l’année suivante. Un grave incendie en Grèce et ce sont les Lions d’Athènes qui gagnent. Et là, des inondations monstres en Allemagne et les Abeilles de Berlin qui remportent le championnat 2 fois en 3 ans, et là en route vers leur deuxième finale de suite.

    -Pas toujours, les Renards de Belgrade ou les Albatros de Dublin ont gagné sans qu’il ne se passe rien avant dans leur pays.

    -Et bien tu vas voir, il y a eu de grosses grèves en France il y a 1 an et là on va faire repartir la consommation du pays.

    -Et comment t’expliques les nouveaux robots tous les ans, et les robots aux capacités différentes les unes des autres. Regarde le numéro 85 des Faucons, il a fait une saison énorme à la course et là il roule sur le match alors que son remplaçant, le 74, est clairement moins bon.

    -Mais c’est de la poudre aux yeux, on organise des transferts, on rajoute des robots nouveaux soi-disant meilleurs pour les équipes faibles et on en envoie certains à la retraite pour organiser le grand spectacle. Comme ça tout le monde y croit et ça rappelle l’époque où c’était encore les humains qui jouaient à ces sports.

    -Peut-être que tu as raison mais n’empêche que ce “grand trucage” va me ramener un peu de caillasse supplémentaire parce que les Abeilles, que ce soit écrit ou non, n’arrivent pas vraiment à arrêter nos Faucons.”

    Au même moment, Sergio Pantanero, le président de la Ligue Européenne de Robotball, suit le déroulée de la rencontre depuis le siège de Londres où ses nombreux amis sont venus pour célébrer l’évènement, tous accrochés à la remontée folle proposée par l’équipe Parisienne. Le fils d’un de ses bons amis s’approche discrètement et lui demande :

    “Alors, qui va gagner ?

    -Je ne sais pas, répond Sergio un sourire en coin.

    -Sérieusement, qui va gagner ? On sait tous que c’est toi qui décide de tout ça. Tu me le dis, je place un pari rapidement et je me fais un peu d’argent, c’est tout.

    -Sérieusement, je ne sais pas. Le truc qu’on raconte dans la presse, c’est la vérité. Ce sont des gens bien plus compétents que moi qui donnent des caractéristiques aux robots et ensuite, il y a un grand calcul de l’ordinateur, un truc aléatoire, qui est fait en début de saison et qui est mis à jour pendant les matchs, en direct. J’avoue que je ne comprends pas tout mais je n’ai aucun accès au résultat. Je me dois de garantir le sérieux de notre ligue si je ne veux pas faire fuir les investisseurs.

    -D’accord mais je place mon pari sur qui ? Fais vite parce qu’on approche de la dernière action.

    -Moi, j’ai parié les Faucons de Paris.”

    ***

    “Il ne reste que deux mètres à parcourir et 12 secondes sur l’horloge. La tension est à son comble, que vont faire les Faucons ?

    -Philippe, je crois que c’est évident. Le 85 de leur côté en est à plus de 4 mètres et demi de moyenne par course sur ce match. Même quand on savait qu’il allait courir et par où il allait courir, les Abeilles n’ont pas pu l’arrêter.

    -Mais puisque c’est la tactique la plus évidente, est-ce que ce n’est pas la plus certaine Patrice ? Je veux dire, les Abeilles vont s’y attendre, comme nous, et vont se tenir prêt.

    -Non Philippe, pas quand on a un joueur de ce niveau là. Il faut courir et les Faucons auront réussi un incroyable retour.

    -Nous allons vite être fixés, les joueurs sont en place. Et c’est parti, la balle dans les mains du 17 qui transmet au 85 … oh non, c’est une feinte, ce sera une passe ! C’est lancé vers le 45 … et c’est intercepté ! Incroyable ! Le 27 Allemand est sorti de nul part et oui, c’est bien lui qui à le ballon ! Il reste 4 secondes au chronomètre mais c’est fini, les Faucons ont perdu le ballon, ils sont éliminés sur ce choix stratégique dont on reparlera !

    -Oui Philippe, on en reparlera et pour longtemps. Et à celles et ceux qui disent que tout ceci est truqué, qui aurait pu prédire une action de la sorte ! La course était évidente ! Mais les Faucons n’ont pas couru !

    -Comme vous le dites Patrice et ce sont donc les Abeilles de Berlin qui iront en Super Finale défier les Lièvres de Kiev pour le titre cette année. Un dénouement plein de surprises qui clôt un match dont on se souviendra longtemps.”

  • Mauvais perdant

    “Oui, je suis en faveur d’une France où le travail employé ne représenterait pas la base sociale et sociétale du pays.”

    C’est sûr qu’en commençant ainsi, le ton était donné. En même temps, on savait à quoi s’attendre avec Ahmed Mahjrid, et les choses n’ont sûrement pas changé. S’il est sorti de nulle part à quelques mois de l’élection, c’est par sa présence scénique qu’il est monté médiatiquement. Que ce soit sur internet, à la télévision, à la radio ou dans les journaux, il a toujours été clair, calme et plein d’authenticité ; des valeurs qui ont surpris au milieu de tous les discours politiques si aseptisés et si convenus et dont les mensonges fuitent à chaque respiration entre les mots.

    “Ce que vous ne comprenez pas, c’est que les gens n’ont pas besoin du travail salarié, employé. On va faire un petit jeu : je donne 1 million d’euros par mois à toute personne qui n’a pas d’emploi salarié. À votre avis, en combien de temps le taux de chômage dépasse les 80% de la population active ? Et à votre avis, qui en aura quelque chose à faire de ce taux de chômage à ce moment-là ?”

    Le débat était évident avant même d’avoir commencé. D’un côté, Ahmed, et ses idées venues de nulle part et qui pourtant semblaient logiques à de plus en plus de personnes, dans la posture de celui qui explique sa vision. Et en face, j’étais réduite à le laisser faire, écouter ses propositions et placer quelques éléments de mon discours quand la parole m’était donnée. Il ne servait à rien de l’attaquer sur ses propositions, les journalistes s’en chargeaient déjà et il avait réponse à tout, et depuis plusieurs semaines. 

    Nous n’arrivions tellement pas à le déstabiliser sur son discours que tout le monde s’est mis à chercher dans sa vie privée, dans son passé, dans son CV, pour trouver une faille. Mais il n’y avait rien. En tout cas, rien qui ne le faisait perdre pied, rien qui ne pouvait l’empêcher de gagner des voies, rien qui ne pouvait l’empêcher d’atteindre le second tour.

    “L’être humain a autre chose à faire de sa vie que d’échanger sa santé mentale et physique sur quarante ans contre de l’argent qui ne sert qu’à alimenter un système qui ne profite qu’à ceux qui le dirigent.”

    Tout ce qu’il disait ce soir-là, il l’avait martelé tout au long de la campagne. Et même si tout cela était vrai, la plupart des gens ne voulaient y croire, car c’est tout le système en place depuis des siècles qui s’en trouverait à terre. Bien sûr que la plupart des emplois de notre pays pouvaient être donné à des machines exécutant sans cesse le même protocole. Et on arrivait à un moment où, technologiquement et scientifiquement, on pouvait même avoir des machines sophistiquées, capables de s’adapter, de communiquer et de s’auto-organiser. Des machines bien plus rentables car elles ne mangent pas, ne dorment pas, ne font pas grève, n’ont pas d’arrêt maladie ou de congé maternité. Bien sûr, elles s’usent et peuvent casser mais là aussi, d’autres machines auraient pu s’en occuper. De cette façon, la plupart des emplois de bas niveau de connaissance pouvaient être remplacés par des machines. Et cela représentait en réalité une masse d’emploi considérable. Une masse de personnes ne possédant pas les qualifications nécessaire pour occuper des postes plus élevés, postes qui de toute façon ne sauraient être suffisants en nombre. Et voilà qu’à force de l’écouter, je me met à employer ses arguments et sa rhétorique.

    “La richesse sera créée par les robots comme elle est créée aujourd’hui par les employés de bas niveau. Toutes les chaines de productions continueront de produire, et même avec une meilleure qualité et plus de quantité. Ce produit représentera une valeur marchande ce qui signifie que de l’argent sera créé. Cet argent créé n’a plus qu’à être redistribué à la population qui s’en servira pour acheter les objets et services produits par des machines.”

    C’est simple, efficace, limpide. En fait, on s’est tous demandé, en l’écoutant parler, pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt. Alors, la France s’est divisée en deux camps : ceux qui ont accepté ce projet, et ceux qui ont estimé que c’était trop beau pour être vrai, ou pour être possible. Mais le premier camp a pris beaucoup plus d’importance que ce que tout le monde pensait parce que plus on y réfléchit, et plus cela parait logique. Après-tout, lorsque l’on est à la retraite, on ne produit plus de richesse et on vit sur une somme qui nous est donnée. On ne va pas au travail et pourtant, ça ne pose aucun problème.

    “Ce programme, c’est aussi pour en finir avec la dictature de l’argent et redonner la liberté à tout le monde.

    -Parce que tout le monde n’est pas libre monsieur Mahjrid ? lance l’un des journalistes qui pense avoir trouvé une brèche.

    – Non monsieur, aujourd’hui tout le monde n’est pas libre. Quand vous crevez de faim dans la rue, vous n’êtes pas libre. Quand vous devez faire vivre une famille sans avoir les moyens de vous chauffer, vous n’êtes pas libre. Quand vous êtes obligé de passer vos journées à faire une tâche monotone, qui n’a pas de sens et qui vous casse en deux pour pouvoir payer une place de cinéma à vos enfants, vous n’êtes pas libre.”

    Forcément, Ahmed avait haussé le ton. La pauvreté, c’est son cheval de bataille. Ses principes sont simples : combattre la pauvreté et donner de la connaissance pour amener à la liberté et au respect de chacun.On dirait un slogan politique comme un autre, très idéaliste, mais porté par Ahmed, par sa conviction et par son air de monsieur tout-le-monde, on ne peut douter de son honnêteté. C’est aussi ça sa force, il est un homme du peuple, un homme qui a connu la pauvreté, qui a connu les grands bureaux, un homme qui a rencontré aussi bien les associations que les banquiers, et aussi à l’aise dans la conversation avec toutes ces classes sociales différentes. Il a le langage du peuple mais l’argumentaire du prince de Machiavel. Et c’est ce qu’il lui a permis de prendre des voies partout, aussi bien dans les classes populaires qui se sont identifiées que dans les classes supérieures qui ont adhéré au discours.

    “Pourquoi le pays s’effondrerait avec un revenu universel pour tous ? Parce que personne n’irait travailler ? Donc vous acceptez l’idée que le travail salarié n’est pas essentiel à la vie ? Enfin, passons. Le revenu qui serait donné aux personnes leur permettra de vivre décemment, de se loger, de se nourrir, d’avoir accès à l’information, à la communication et de pouvoir se chauffer. Il n’est pas question ici de faire vivre tout le monde dans le luxe et l’opulence, ou dans le centre des plus grandes villes. Il est question de mettre fin à la pauvreté et de donner aux gens le droit de choisir la vie qu’ils souhaitent. Ça ne veut pas dire que cette vie leur sera offerte. S’ils veulent être médecin, ils devront faire les études nécessaires. S’ils veulent une voiture plus jolie, un plus grand appartement ou un objet technologique dernier cri et hors de prix, ils auront toujours la possibilité de se trouver des emplois salariés à leur niveau pour augmenter leurs revenus, sur la période qu’ils auront décidé, dans les conditions qu’ils auront choisi. Mon projet ne met pas fin au travail employé, il le fait passer du statut d’outils de torture à outils permettant d’augmenter son niveau de vie.”

    Les mots sont durs mais ils font mouche. Et moi, en face, je ne peux rien dire. Je suis la candidate qui représente cet ancien régime, cette ancienne société qui a peur du changement. Et en même temps, je vois bien que le changement est nécessaire et les propositions d’Ahmed font sens. Elles ne sont certainement pas les seules et Ahmed est le premier à le concéder, ce qu’il propose, c’est justement une proposition de société. Pas la vérité, pas la société parfaite, mais une société en accord avec son temps, avec ses technologies. Et contre cela, je fais semblant d’être contre, de trouver ça insensé et je répète que notre pays à besoin de stabilité dans un monde passablement instable. Je défends le fait qu’il existe une hiérarchie dans notre société et qu’elle est là pour maintenir l’ordre. Je maintiens que la structure actuelle est la bonne, elle a simplement besoin de quelques modifications mais pas d’être rasée. Et pourtant, j’ai du mal à y croire. En fait, je n’y croit plus lors de ce débat télévisé mais je feins, comme je l’ai souvent fait en politique, parce que c’est en mettant de l’eau dans son vin qu’on arrive à contenter le plus de personnes.

    “Non, le revenu universel que je propose ne signifie pas que tout le monde va toucher la même somme d’argent. Il y aura différentes façon d’augmenter son revenu, réparties en différentes classes comme il est expliqué dans mon programme mais je vais y revenir puisque vous semblez ne pas en avoir pris connaissance. Tout d’abord, il y aura les travailleurs qui pourront réaliser des emplois faiblement qualifié et toucheront ainsi un complément négocié avec l’entreprise en fonction de leur tâche. Ensuite, il y aura les propriétaires qui sont les personnes possédant des biens immobiliers. Ces personnes toucheront un revenu supplémentaire en fonction de l’argent générée par leur possession. S’ils possèdent une usine par exemple, ils toucheront une partie de l’argent produit par cette usine. On trouve ensuite les chercheurs qui sont les personnes ayant réalisé des études au-delà de la limite obligatoire. Pendant leur temps de recherche, et en fonction du niveau, ils toucheront un complément. Ce complément disparaîtra après un délai sans travail scientifique effectué. Cela signifie aussi que les étudiants au delà de la limite obligatoire seront dans cette classe. La classe des artistes, qui regroupe aussi les artisans, seront des personnes qui pourront toucher un complément en fonction de la valeur qu’ils créent. Si vous êtes fabricant de paniers en osier, vous toucherez quelque chose pour chaque panier en osier vendu. Enfin, il y a la classe des secours où vous toucherez un complément si vous faites partie des pompiers ou de la police, par exemple. Et si vous vous demandez dans quelle case se trouve votre métier, je vous invite à aller voir dans mon programme, vous trouverez l’information à coup sûr.”

    Là encore, il avait raison. Dans son programme, tout était détaillé et personne n’était laissé de côté, que ce soit les métiers de la justice ou encore de la santé, les militaires ou l’éducation. Tout le monde était représenté et s’il pouvait y avoir des discussions sur les montants de ces bonus, le montant du revenu de base ou encore le dessin des différentes classes, le principe paraissait tout simplement couler de source. Ce principe permettait aussi à chacun d’être maître de sa vie, en étant un moment artisan, puis pompier ou policier avant de décider de faire des études dans le domaine de son choix. Et si vous souhaitez prendre votre temps, juste rester chez vous, vous cultiver, passer du temps en famille ou simplement vous reposer, vous le pouvez. Avec ces principes, l’idée du chômage serait obsolète. Et pas de panique sur la perte de production, notamment pour la nourriture ou l’énergie. Toutes ces tâches seront prises en charge par des machines qui sont déjà opérationnelles et que l’on laisse aujourd’hui dans les laboratoires d’étude pour sauver artificiellement l’emploi.

    “Bien sûr que ce genre de programme entraînerait de grands changements dans la société. Mais c’est le but de tout cela. La deuxième étape, après l’éradication de la pauvreté, c’est l’amélioration de l’accès à la connaissance et à la culture et cela passe par une modification de notre système éducatif.”

    Comme attendu, la soirée tourne au récital pour Ahmed. Non pas je sois ridicule en face, qu’il m’humilie et que j’en sorte politiquement affaiblie. Mais les faits sont là, il rebondit sur toutes les attaques, déroule ses idées, en clair, il marque des points. Parce que même s’il est arrivé en tête des votes au premier tour, il sait que toute la classe politique s’est liée derrière moi ou a décidé de s’abstenir. Il n’a personne de son côté, aucun réservoir de votes. À ce moment, il est donné perdant dans les sondages mais la marge reste faible. Et je sais déjà que, quoi qu’il arrive, il a gagné. Ses idées sont passées, au moins en partie et dans une part non négligeable de la population.

    “L’école sera comme aujourd’hui obligatoire jusqu’à 16 ans. La grande différence, c’est qu’elle aura pour but d’instruire les enfants à la liberté, la démocratie, au sens critique, à la réflexion et non plus à obtenir des compétences pour un futur métier. Ces compétences techniques, ils pourront les apprendre après 16 ans, en faisant des filières spécialisées, s’ils le souhaitent. De ce fait, il n’y aura plus besoin d’avoir tel ou tel diplôme pour réussir dans la vie. L’école leur aura appris à apprendre, à s’intéresser aux choses, à s’ouvrir l’esprit mais aussi à débattre, à échanger des idées et à remettre en cause l’ordre établi. Le but est d’avoir des citoyens libres de faire ce qu’ils souhaitent, et conscients de leur situation, de la situation du monde. Des personnes capables de réfléchir sans réciter bêtement ce qu’ils ont entendus ça et là.”

    C’est là l’autre cheval de bataille d’Ahmed. L’autre penchant important de sa proposition qui est nécessaire pour que le tout fonctionne et soit cohérent. Parce qu’on ne change pas une société si on ne change pas ses enfants. C’est aussi le seul point faible qu’il concède à son programme : le monde proposé ne sera pas en adéquation avec les générations qui sont aujourd’hui dans le monde du travail. Oui, il y aura quelques années de transition, peut-être même une dizaine, et ces moments ne seront pas agréables à vivre de l’intérieur. Il le sait et il le dit. Mais ce qu’il énonce aussi, c’est que ces quelques temps terribles serviront à créer un monde bien meilleur. Le résultat en vaut la chandelle. Mais cela laisse encore sceptique assez de monde pour me donner la victoire.

    Le reste du débat a permis d’aborder tous les sujets, de la situation extérieure aux conditions carcérales, de la façon de rendre la justice à des positions de société. Tous les sujets ont amené le même résultat : l’idée de base d’Ahmed se répercute partout, ouvrant vers une société plus équilibrée, plus libre et plus réfléchie. Une société nouvelle qu’il présente volontiers comme la société de demain et que l’on se refuse d’atteindre à l’heure actuelle. Moi, j’ai tenu ma ligne de la campagne, prônant pour plus de justice, plus de sécurité, essayant de contenter toutes les couches de la société mais farouchement opposée à cette proposition de balayer des siècles d’une société basés sur l’emploi, société que l’on avait même débilisé volontairement pour la garder sous contrôle d’une élite qui ne l’était que par la puissance financière. Oui, nous vivions dans une société où les personnages de télé-réalité sont plus connus que les scientifiques, où la moindre question de société peut-être considérablement influencée par un fait divers mal traité par un journaliste dont le seul but est d’attirer le plus de monde possible, parfois au détriment de l’information. Oui, nous vivons dans une société où des gens meurent dans la rue pendant que d’autres payent des chambres d’hôtel plusieurs milliers d’euros, où les personnes étrangères sont priées de s’intégrer sans qu’on ne leur laisse une chance de partager leur culture, où la couleur de peau ou le nom de famille influencent vos chances de réussite plus que les connaissances que vous possédez. Tout cela, tout le monde le sait mais une bonne partie préfère l’ignorer pour vivre sans remords. Une partie suffisante pour me donner la victoire et le poste de Présidente de la république française.

    Et me voilà, dans mon bureau, à l’Elysée. Le débat public commence à prendre de l’ampleur sur la question de la redistribution des richesses, sur l’utilisation de robots en milieux agricoles et sûr le rôle véritable de l’école. Pour beaucoup de mes conseillers, ce n’est qu’un bruit de fond, un remous d’une élection qui aura vu un inconnu damer le pion à des sommités politiques. Depuis, Ahmed est reparti, comme il était venu. Il m’a appelée, le soir du résultat, comme c’est de coutume, pour me souhaiter bon courage, simplement. Je lui ai demandé ce qu’il ferait, s’il serait joignable pour intégrer de hautes positions, lui permettant d’influencer le cours des choses. Il m’a simplement répondu : “J’ai déjà tout dit et je sais que vous avez écouté”. J’avais déjà écouté. J’ai déjà réécouté. Mais je vais recommencer, encore une fois.