“Dis grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler pour vivre quand tu étais jeune ?”
Depuis qu’elle avait vu son grand-père sur de vieilles photos de famille, la petite Mathilde mourrait d’envie d’avoir des explications. Ses parents avaient bien tenté de lui raconter pourquoi son grand-père apparaissait couvert de crasse et sourire aux lèvres à côté d’une palette de pots de peinture dans un immense bâtiment sans cloison ni décoration, aux murs lointains gris surplombés d’ouvertures lumineuses irrégulièrement jaunies, vaguement délabré, et peuplé de machines d’un autre temps. Mais Mathilde ne voulait pas vraiment les croire. Elle voulait avoir le témoignage originel, comme on lui avait appris à l’école, pour se faire un avis sur une information ayant transitée par le moins d’intermédiaires.
“Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !
-Bonjour grand-père !
-Bonjour Mathilde.” Jean était assis dans un fauteuil confortable à regarder un programme vidéo quand sa petite fille s’est précipitée dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que la petite Mathilde.
“Alors grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler ?
-Calmes-toi un peu Mathilde. Enlève déjà tes chaussures, tu vas salir la maison de ton grand-père.
-Oh, ce n’est pas bien grave maintenant que j’ai un étoisol.
-Ce n’est pas une raison papa. C’est une question de respect.
-Alors, c’est vrai que tu étais obligé de travailler quand tu étais jeune, sinon tu n’avais pas de maison ?
-Oui, on peut dire les choses comme ça.” Un sourir venait d’éclairer le visage de Jean qui s’était relevé dans son fauteuil pendant que sa petite fille avait sautée sur l’assise du fauteuil d’en face, faisant se soulever une fine couche de poussière. Après avoir salué sa fille Marie qui est aussitôt repartie faire un tour de contrôle de la maison, il reprend son histoire : “tu vois, quand j’étais plus jeune, je passais une bonne partie de mes journées dans une usine et à la fin du mois, je recevais de l’argent en fonction du travail que j’avais fait.
-Mais tu faisais quoi dans les usines ? Tu surveillais les fabriqueurs ?
-Dans ce temps là, ça n’existait pas les fabriqueurs. Il y avait des machines que l’on devait contrôler et alimenter. Certaines machines pliaient le métal, d’autres assemblaient des pièces ensembles, d’autres perçaient des trous ou faisaient des soudures. Mais il fallait toujours un humain pour les contrôler.
-Et c’était quoi ton travail ?
-Mon emploi consistait à mettre des plaques de métal peintes en entrée de la chaîne de machines et à contrôler que mes collègues étaient bien à leur poste à faire ce qu’il fallait pour qu’à la fin on obtienne des pots de peinture à la bonne taille et qui ne fuient pas.
-Et tu faisais ça tous les jours ?
-Presque tous les jours. Je faisais cela huit heures par jour cinq jours par semaine quand j’étais jeune. Et avec l’arrivée des premiers fabriqueurs, je travaillais moins longtemps par jour, puis moins de jours par semaine. La photo que tu tiens dans la main, c’est la dernière palette de pots de peinture que nous avons produite avec des humains et les gens que tu vois sur cette image, ce sont mes collègues de travail de l’époque. Après cette photo, nous ne sommes plus jamais retourné à l’usine.
-Et vous n’avez plus jamais travaillé de votre vie, vient interrompre Marie.
-Tu sais que c’est faux ! lance Jean. On s’est mis à faire ce que l’on voulait et on a arrêté d’être esclave du système !
-Pourquoi tu étais esclave grand-père ?
-Je n’étais pas esclave comme tu as vu les esclaves dans tes livres d’histoire, parce que j’étais payé pour le travail que je fournissais. Mais nous étions moins libres qu’aujourd’hui. Avant, nous avions tous peur du chômage.
-C’est quoi le chômage ?
-Et bien quand j’étais jeune, tout le monde ne travaillait pas. Les gens qui n’avaient pas d’emplois, on disait qu’ils étaient au chômage. Cela veut dire qu’ils avaient un peu d’argent pour vivre mais souvent pas assez et qu’ils étaient des poids pour la société. C’était très mal vu en ce temps là d’être au chômage. On préférait tous avoir un emploi dur, qui nous cassait le dos et pour un salaire de misère plutôt que d’être au chômage.
-Ça veut dire qu’aujourd’hui, on est tous au chômage ?” La remarque a redonné le sourire à Jean, qui regarde du coin de l’œil sa fille en train de vérifier le contenu de son frigo et de ses placards, ainsi que les versions à jours de ses thermostats intérieurs.
“-Non, aujourd’hui, le chômage n’existe plus, et l’emploi non plus d’ailleurs. Aujourd’hui, on reçoit une rémunération de citoyen qui nous donne le temps de faire ce que l’on veut comme lire des livres, regarder des films, voyager ou aider les autres. Et si on veut, on peut aller aider des entreprises qui ont besoin d’aide ou aider les services de l’État et toucher un peu d’argent supplémentaire. On est libre de faire ce qu’on veut.
-On est surtout libre de s’ennuyer, relance Marie qui revient dans le salon. Les gens qui se lancent dans la recherche ou les services comme les pompiers, la police ou les médecins ont gardé la même vie qu’avant. Ils gagnent toujours plus d’argent que nous pendant que nous, on se demande bien comment occuper nos journées.
-C’est bien normal qu’ils gagnent plus, ils font un effort par rapport à nous. Si tu veux, toi aussi tu peux faire cet effort et tu verras si l’argent que tu gagnes en plus compense le temps et l’énergie que tu dépenses au travail. De mon temps, tu n’aurais pas pu t’occuper de Mathilde comme tu l’as fait sur ses années de bébé. Et puis rien ne t’empêche de te lancer dans l’artisanat, ça occupe tes journées, tu fabriques ce que tu veux, tu fais de l’art qui te permets de t’exprimer et si des personnes sont intéressées, tu peux même vendre et te faire un peu d’argent en plus, si tu en as tant besoin.
-Tu ne te rends même plus compte que tu régurgites le discours officiel. Moi, ce que je vois, c’est que je passe beaucoup de journées à ne pas faire grand chose, et que beaucoup de gens autour de moi pensent la même chose. Si on avait un emploi qui nous donnait une raison de nous lever le matin, les choses seraient bien différentes.
-Et toi tu régurgites le discours officiel d’il y a 40 ans ! Tu ne peux pas comprendre parce que que tu ne l’as pas vécu mais les politiques, les gens hauts placés et avec du pouvoir, ils se servaient de l’emploi pour contrôler les foules. Oui, l’éducation que ta génération a eu par l’école ne vous a pas préparé à ce nouveau mode de vie et oui, j’ai plusieurs anciens collègues qui se sont un peu ennuyés parfois. Mais regarde ta fille et regarde le monde que l’on a construit pour elle. Elle vivra une meilleure vie que moi et que toi, et il faut peut-être en passer par le sacrifice d’une ou deux générations pour avancer.
-Et voilà, tu en reviens à ton vieux combat de l’école. Bon, je pense qu’on n’en sortira pas grand chose d’autre et je dois y aller pour ne pas rater mon vol. Tu prends soin de ton grand-père et tu ne l’embêtes pas trop, et toi, tu ne m’embêtes pas trop ma fille avec ta propagande. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école.”
Marie fais une bise à sa fille et à son père, et retourne dans sa voiture qui démarre et part à toute allure en direction de l’aéroport, à peine a-t-elle refermé la portière.
***
“Dis grand-mère, c’est vrai que tu étais obligée de ne pas travailler pour gagner de l’argent quand tu étais jeune ?
-Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !
-Bonjour grand-mère !
-Bonjour Arthur.” Mathilde était assise dans un fauteuil confortable, occupée sur un programme interactif de divertissement quand son petit fils s’est précipité dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que le petit Arthur.
“Alors grand-mère, c’est vrai qu’il t’était interdit de travailler ?
-Arrêtes de courir partout Arthur et enlève tes chaussures, tu vas mettre de la boue partout dans la maison de ta grand-mère.
-Oh, ce n’est pas bien grave, j’ai un employé de ménage depuis quelques mois.
-Ce n’est pas une raison maman. C’est une question de respect.
-Arthur, viens t’asseoir ici. C’est vrai, quand j’étais jeune, on n’était pas obligé de travailler pour avoir de l’argent. Les usines fonctionnaient toutes seules grâce aux fabriqueurs et elles créaient bien assez de richesses pour tous le pays. Mais si on le voulait, on pouvait faire des études et devenir chercheur ou médecin ou alors donner de notre temps dans les services comme les pompiers ou les ambulanciers et on avait le droit d’avoir un peu plus d’argent en contrepartie. En fait, on pouvait faire ce que l‘on voulait sans se préoccuper de savoir si on aurait assez d’argent pour manger, avoir chaud en hiver et pouvoir nous éclairer la nuit.
-Oui mais la plupart des gens restaient chez eux à ne rien faire et s’ennuyaient franchement, lance Marc avant de faire le tour de la maison de sa mère pour vérifier que ses employés d’aide à domicile ont bien rempli le frigo et les armoires comme il faut.
-C’est vrai, et c’est ce qui a conduit à la révolte contre les fabriqueurs que tu as peut-être vu à l’école. Les gens ont attaqué et détruit des usines, ils ont arraché des câbles de calcul qui avaient remplacé les secrétariats, ils ont détruit les voitures et bus autonomes. Et le président a réinstauré l’emploi il y a une bonne trentaine d’années. J’ai eu la chance de ne pas avoir à trop travailler, j’étais déjà pas loin d’être vieille, on ne m’a imposé que 10 heures par semaine. Mais on s’est mis à enlever les fabriqueurs pour redonner de l’emploi dans les usines, on a recréé le travail de taxi, chauffeur livreur ou secrétaire, avec à chaque fois des gens pour les contrôler, ce qui créait plus d’emploi. Par la même occasion, on a remis en service de vieux diplômes, imposant aux gens de faire un certains nombre d’années d’étude pour occuper certains postes, sans lien forcément entre le diplôme et le travail derrière. Mais cela a de fait demandé plus de travailleurs, et ainsi de suite, il a fallu moins de 5 ans pour que la situation redevienne comme avant.
-Et c’est bien mieux comme ça maman. Bon, je dois y aller, j’ai un vol à ne pas rater. Tu prends soin de ta grand-mère et tu ne l’embêtes pas trop, il faut qu’elle se repose. Et toi, tu ne l’embêtes pas trop avec tes histoires du passé, il a autre chose à penser à cet âge là. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école la semaine prochaine.”




