Auteur/autrice : Mathieu Bourgais

  • Demain je gagne(rai) au Loto

    De tous temps, l’être humain a cherché à connaître l’avenir. Savoir quel sol sera le plus fertile, quel emplacement sera le plus viable pour construire son habitation, quelle stratégie va utiliser l’armée adverse, quelle nouveauté technologique va percer commercialement ou encore quelle sera la réaction d’une population à une annonce politique. Simuler le futur a donc toujours été au coeur des recherches scientifiques à tous les âges, et l’arrivée des ordinateurs a permi de faire de grandes avancées. On a alors pu prévoir la météo, les mouvements des corps dans l’espace ou les réactions des abeilles à la perte de leur reine. Mais prédire le comportement humain paraissait être une tâche insurmontable.

    Avant de prédire le comportement humain, il fallait déjà l’expliquer. Des siècles de recherches ont été nécessaires pour apporter des morceaux de réponse. La psychologie, la sociologie et la neurologie ont proposé des concepts comme la cognition, les émotions ou les relations sociales. L’informatique a ensuite permis d’appliquer ces notions à de grandes quantités d’humains simulés, permettant de confirmer les intuitions sur ces notions et amenant quelques réponses sur l’avenir. On savait maintenant comment allait évoluer l’occupation des sols agricoles ou comment allaient réagir des votants à certains choix politiques. Enfin, ce que l’on savait, c’est qu’on était capable de reproduire le passé à 80 ou 90 % près, des les meilleurs cas. On pouvait alors extrapoler sur le futur, mais sans jamais pouvoir être entièrement sûr que ce que l’on prédisait allait se produire.

    La recherche en simulation était en pause depuis quelques années. La communauté scientifique pensait en avoir fait le tour et les quelques produits technologiques mis en circulation publiquement n’étaient même plus mis en avant par ceux qui les utilisaient. Sauf que cela importait peu à Mathéo, qui avait fait sa thèse sur ce sujet et qui semblait encore croire à une amélioration possible des résultats. Il était le seul à encore y croire, même dans son propre laboratoire, où il passait un peu pour le savant fou du coin, à qui on avait fini par retirer le maximum de responsabilités, à défaut de pouvoir s’en séparer. Cela lui allait bien, il était déchargé au maximum de ses cours, n’avait pas de doctorants à encadrer et n’était pas obligé de faire acte de présence dans un tas de projets plus ou moins rattachés à son sujet, dans le but d’obtenir des financements. Il avait donc du temps pour travailler sur ses simulations sociales et cela lui allait bien.

    Pour autant, Mathéo n’était pas déconnecté de la réalité. Passer ses journées dans des mondes numériquement simulés ne l’avait pas entièrement emmené dans un autre univers. Son ambition était de faire une simulation parfaite du monde, afin de prévenir et donc d’éviter des catastrophes. Pour y arriver, son idée consiste à récupérer assez de données sur les gens, comme un profilage, grâce aux réseaux sociaux, aux données publiques des instituts de sondage et de statistiques. En réussissant à représenter avec précision la psychologie d’une personne, ses attributs physiques, ses attributs sociaux, sa personnalité et ses relations sociales, on pourrait simuler exactement son comportement dans une situation donnée. Et en recommençant cela sur l’ensemble d’une population, on arriverait alors à reproduire exactement le comportement de toute une foule.

    Mathéo possédait déjà, selon lui, les techniques nécessaires simulant à la perfection la prise de décision d’un être humain. Depuis quelques mois, ses journées tournaient alors autour du problème de la récupération des informations personnelles d’une population. Son idée du moment consiste à extraire un profil psychologique et social à partire des agissements des gens sur les réseaux sociaux. Par dessus cela, il essaye de faire correspondre les données statistiques issues des instituts officiels. Son système de profilage ne fonctionne que sur des zones géographiques de la taille d’une ville, avec au moins 20 000 personnes à profiler. Cela permet de lisser les approximations statistiques et probabilistes imposées par sa méthode.

    Les recherches théoriques terminées, tout le système a été testé sur la ville de Rouen, petite agglomération urbaine de France, où il vit depuis plus de 20 ans. Son ambition est alors de simuler la vie de cette ville sur une journée, puis de vérifier le résultat en comparant la situation de ses humains simulés avec la situation calculée des vrais personnes observées, toujours via les réseaux sociaux et les informations médiatiques. Son profilage vient de se terminer, après une semaine de calcul. Seulement 3 jours de données sur la population observée ont été utilisés car Mathéo n’a pas la puissance de calcul suffisante pour faire plus. Il espère quand même que cela améliorera les résultats obtenus jusque là lors de précédentes recherches, qui n’avaient réussies à simuler l’avenir qu’à moins de 20% près. Mathéo lance son système et simule l’avenir de la ville de Rouen sur une journée avec sa population profilée. Il lui reste à attendre le résultat.

    Comme il l’attendait, il a fallu une semaine pour simuler l’avenir sur 24 heures. Cela lui a laissé le temps de calculer, en parallèle, la situation réelle de la population sur cette journée observée. Il regarde la similitude entre sa simulation et la réalité, et relance même ce calcul pour s’assurer qu’il n’a pas rêvé le résultat. 82% de similitude. Le résultat est sans appel et au-delà des espérances. Comme seconde vérification, Mathéo regarde sa simulation et essaye de trouver des évènements importants qui auraient pu être couverts par les médias locaux ce jour-là. Il trouve un accident de voiture important, un cambriolage qui a mal tourné et un incendie criminel.

    Mathéo se lance à la recherche de ces faits divers plus intensément qu’il ne l’a jamais fait. Comme il a des informations très précises grâce à sa simulation, il ne met pas longtemps avant de tomber sur des articles ou des posts sur les réseaux sociaux concernant ces sujets. Et à chaque fois, la simulation a prédit avec exactitude les faits. Pour Mathéo, c’est une victoire. Il sait maintenant qu’il lui faut plus de moyens pour réaliser ses prédictions plus rapidement, et ainsi prédire l’avenir avant que celui-ci ne s’accomplisse.

    Il le sait, cela passe d’abord par une reconnaissance de ses pairs, ce qui amènera les financements et ouvrira les portes des stations de calcul intensif. Mathéo termine la rédaction d’un article sur sa découverte, où il ne manquait que les résultats, et l’envoie directement au plus grand journal scientifique de son domaine. Rapidement, il reçoit une réponse suspicieuse de l’éditeur. Il complète son article, donne plus de détails sur sa méthode et explicite encore plus ses résultats. C’est suffisant, l’article est accepté, il paraît dans la revue quelques mois après, précédé par une mention indiquant que l’éditeur émet des réserves sur les résultats, qui paraissent à ce moment suspects. Peu importe, Mathéo a réussi son coup, il a attiré les regards vers lui et quelques personnes sont prêtes à lui ouvrir les portes de calculateurs plus puissants.

    Avec ce nouveau matériel, les résultats prometteurs s’enchaînent à toute vitesse si bien que ça ne vaut pas la peine d’écrire un article pour en présenter les améliorations, elles sont déjà battues par l’expérience suivante. Il récupère de plus en plus de données pour son profilage, réalise celui-ci en moins de temps et simule l’avenir plus rapidement. Il en vient, après quelques semaines, à simuler l’avenir de sa ville de Rouen en moins de 24 heures pour la journée du lendemain. Il vient donc de prédire le futur, et avec des taux de similitude dépassant les 95%.

    Mathéo prend conscience de ce qu’il vient de faire, reprend un crayon et giffone quelques calculs sur un brouillon d’article qu’il avait commencé à écrire. Ces calculs, ils les a déjà rapidement fait dans sa tête mais il veut les coucher sur un support, pour les voir et être sûr de ce qu’il comprend. Avec quelques serveurs de calculs supplémentaires, il pourrait simuler un pays comme la France sur une journée, en quelques heures seulement, profilage et simulation comprises. Et avec encore un peu de puissance, ce qu’il est possible de trouver dans un pays développé, on pourrait simuler le Monde en continu, et avec une précision qui frôlerait les 100%.

    Dormir avec ces idées en tête n’a pas été simple mais Mathéo a préféré rentrer chez lui, essayer de se changer les idées et revenir devant ces considérations le lendemain pour ne pas prendre de décision à la légère. Mais au cours de la nuit, une idée lui vient en tête et refuse de partir : avec ce genre de technologie, on devient Dieu. On est capable de prédire le futur, d’éviter des catastrophes, mais aussi de créer des guerres et de dominer le monde. C’est une découverte formidable et dangereuse, une de celles qui change le monde.

    Les calculs sont bons, il en est sûr, mais il veut en avoir le coeur net. Il faut essayer avec une puissance de calcul supérieure, mais pas question de publier les résultats déjà obtenus pour attirer de nouvelles collaborations, une autre personne risquerait de lire les article et de recréer les méthodes ailleurs. La création serait hors de contrôle et Dieu seul sait ce qui pourrait arriver si le monde entier était capable de connaître l’avenir. Mathéo décide alors d’outrepasser les règles, pour la première fois de sa vie. Il envoie des demandes de serveurs au nom de doctorants de collègues, contacte plusieurs entreprises, fait des faux bons de commande. Il sait de toute façon que ces organismes attendent toujours quelques semaines avant de réclamer un paiement, surtout dans une collaboration avec un universitaire. Il n’a qu’à prétexter un besoin urgent et une lenteur administrative pour avoir ce qu’il veut. Il se débrouillera pour payer ce qu’il doit plus tard.

    Chaque nouveau serveur récupéré est aussitôt utilisé. Comme attendu, les progrès sont fulgurants et la réalité rattrape la théorie. Après une semaine de tractations, Mathéo est capable de prévoir le lendemain de la France en 1 heure seulement et après une quinzaine de jours, c’est le monde entier qui est simulé plus rapidement qu’il n’évolue dans la réalité. Mathéo laisse tourner ses simulations en continu, il les réalimente par un nouveau profilage dès qu’il en a un et effectue ses calculs de similitude dès qu’il le peut. Les résultats sont constants, au-delà des 99% sur l’ensemble du monde.

    Mathéo en est maintenant sûr, sa machine peut prédire l’avenir. En fait non, sa machine prédit l’avenir. Reste à savoir quoi faire d’une telle découverte. Et cette décision doit être prise rapidement car les sociétés de serveurs vont venir demander leur argent. C’est alors que vient à Mathéo une idée qu’il n’avait étonnamment pas eu jusque là : que lui arrive-t-il à lui, personnellement, dans le futur. Aussitôt il se demande ce qu’il se passe s’il sait lui-même ce qu’il lui arrive. Peut-il modifier le futur ? Où alors, la simulation a-t-elle réussit à détecter qu’il essaierait de changer l’avenir, et l’a pris en compte dans sa simulation ?

    La seule façon de savoir, c’est de regarder. Mathéo arrête donc la simulation qu’il avait du monde, la plus complète, celle avec le plus de paramètres, donc la plus précise se dit-il. En parcourant les résultats marquant affichés par la machine, il observe des guerres, des crises humanitaires et des catastrophes naturelles. Il se dit alors que la machine vaut le coup d’être utilisé. S’il est le seul à l’utiliser, il pourra l’utiliser pour faire le bien autour de lui et sauver des vies. La solution, c’est de monter une entreprise qui viendrait épauler les associations humanitaires. C’est bon, il sait comment il va pouvoir se servir de sa découverte, quitter son emploi et changer de vie, tout en changeant le monde.

    Il revient à lui en se cherchant dans la simulation, il remonte le temps et regarde ce qu’il lui arrive le lendemain. Pas de doute, il a gagné au Loto. Enfin, il gagnera au Loto. La simulation est si précise qu’elle lui donne les numéros gagnants pour la somme maximale. Il n’en revient pas, lui qui ne joue jamais, la machine lui prédit un destin de grand vainqueur. Il se dit que c’est un signe, un double signe : la machine a correctement profilé sa vie et sa pensée, et cette grosse somme d’argent sera parfaite pour lancer sa société. Mathéo est décidé, il récupère tous ses papiers, tous ses résultats informatiques et ses découvertes et rentre chez lui. En sortant de son bureau, il croise un collègue :

    “Tu t’en vas bien tôt aujourd’hui, et avec le sourire en plus !

    -Demain, je gagne au Loto !

    -Ah non, demain, tu gagneras au Loto ! Enfin, peut-être, qui sait ce que nous réserve l’avenir ?”

    Mathéo a un sourire en coin alors que son collègue continue son chemin vers la machine à café. Car il connaît l’avenir, et que le lendemain, il gagnera au Loto, à coup sûr.

    Ce fameux lendemain, Mathéo n’oublie pas d’aller dans un bureau de tabac valider son ticket gagnant. En rentrant chez lui, il met de l’ordre dans ses affaires, commence à préparer sa future entreprise et envoie un mail indiquant qu’il démissionne de son poste à l’université. Puis il profite de la journée, sans se soucier de rien, à tel point qu’il ne regarde pas le tirage du Loto le soir. Il n’en a pas besoin, il sait déjà qu’il est le gagnant.

    Arrive le jour suivant et Mathéo se rend dans son bureau de tabac pour valider son ticket gagnant et réclamer ses gains. Après avoir scanné le ticket en question, la vendeuse lui dit : 

    “Bravo, vous avez gagné ! Mathéo ne prend pas la peine de répondre, cette dame ne lui a rien appris pense-t-il. Vous êtes au gain de palier 1, voici vos 10 euros.

    -Pardon ? Mathéo a un peu perdu son sourire. Vous devez vous trompez madame, j’ai gagné au Loto.

    -Oui, vous avez gagné, au palier 1. Vous avez 3 chiffres sur 6. Cela fait donc 10 euros.

    -Vous devez vous trompez, revérifiez s’il vous plaît.

    -Je vous assure que vous n’avez que 3 numéros sur 6, vous voyez, le 12, le 27 et le 43. Les trois autres sont faux.

    -Mais ce n’est pas possible, j’ai mis les bon numéros.

    -Monsieur, vous savez que le jeu du Loto est un jeu de hasard ? Si on pouvait prédire les chiffres du Loto, ça voudrait dire qu’on peut connaître le futur. Et si vous voulez mon avis, ça n’est pas près d’arriver.”

  • Un cadeau empoisonné

    C’est un 12 Avril que tout a changé. Pourtant, le 12 Avril était habituellement un jour banal, presque ennuyeux. Le genre de jour où il ne se passe jamais rien, où la routine fait son oeuvre, où il ne fait ni beau, ni froid, où personne n’attend rien. Un jour qui passe sans même qu’on s’aperçoive qu’il soit passé. Un jour calme. Personne n’a d’histoire excitante qui commence un 12 Avril. Mais ça, c’était avant ce 12 Avril. Parce que ce 12 Avril allait tout changer.

    En réalité, l’histoire avait commencé un peu plus tôt que ce 12 Avril. Selon certains, c’était le 8, selon d’autres, c’était le 10. Mais tout le monde est d’accord sur la façon dont cela avait commencé. Un matin, un bruit s’est propagé sur les réseaux sociaux : les clients de la banque Crédit d’Espoir avaient reçu 1 million d’euros sur leur compte dans la nuit précédente. Et très vite, la rumeur est devenue une information, tous les clients de cette banque avaient reçu 1 million d’euros, sans que personne n’ait d’explications. Vers 9 heures du matin, toutes les chaînes de télévision, toutes les radios, tous les moyens d’information étaient en alerte pour couvrir cette nouvelle.

    Rapidement, il a été demandé aux 800 000 clients de cette banque de ne pas dépenser d’argent jusqu’à ce que la situation revienne à la normale. Evidemment, personne n’a suivi cette directive. Et à la mi-journée, toute la France commentait cette histoire. Que faire si on avait touché ce million ? Rembourser ses dettes ? Faire plaisir à ses proches ? Se faire plaisir en achetant une habitation, une voiture, ou en se payant des vacances ? Investir ? Ou alors tout garder de peur qu’on nous réclame de rembourser ce million un jour ou l’autre ?

    Et quand on n’a pas reçu ce cadeau, la situation n’était pas moins éthiquement compliquée. Pour certains, il fallait tout simplement retirer ce million à ceux qui l’avaient reçu, pour les autres, il fallait redistribuer cette somme aux associations, à l’Etat, aux plus pauvres ou à toute la population. Certains pensaient déjà à faire des manifestations contre cette injustice ou à se rapprocher des personnes qu’ils savaient clients de cette banque. Et tout le monde finissait les discussions par s’imaginer avec ce million d’euro, soit en le dépensant, soit en le conservant, soit en l’investissant. 

    Le premier soir, personne n’avait d’information fiable sur les raisons de ce million d’euros magique. Le Crédit d’Espoir n’avait toujours pas commenté officiellement la situation, toutes les banques étaient elles aussi paralysées et le gouvernement allait de réunion en réunion pour trouver une solution. Il se murmurait alors qu’une personne très riche avait fait un don insensé, qu’un pirate informatique avait trafiqué les comptes de la banque ou alors qu’un employé avait fait une mauvaise manipulation. Car la question était aussi de savoir d’où venait tout cet argent et si cet argent était réel, utilisable.

    Sur ce point, les experts ont vite fait voler en éclat les certitudes du peuple. Oui, cet argent était réel et dépensable, ou au moins aussi réel que n’importe quelle somme inscrite sur un compte bancaire stocké informatiquement. Evidemment, il serait compliqué de convertir cette somme en monnaie sonnante et trébuchante mais personne ne compte utiliser 1 million d’euros en pièces de monnaie ou en billets, au moins sur une courte période de temps. Ces sommes d‘argent ne sont donc que des chiffres stockés sur des serveurs et transférés de serveurs à serveurs entre un acheteur et un vendeur. Et c’est comme ça depuis très longtemps. Nous possédons donc autant d’argent que ce qu’un système informatique affiche dans notre compte.

    Quand à savoir d’où vient cette somme, elle n’a pas forcément besoin de venir de quelque part. Normalement, l’argent mis en circulation s’appuie sur une base réelle, par exemple sur l’or. Mais là encore, cela fait bien longtemps que la base en or ne couvre plus la totalité des sommes d’argent mises en jeu. L’argent peut donc être considéré comme partiellement artificiel mais cela n’empêche pas de le dépenser. La seule raison de réguler la quantité d’argent en jeu dans un pays est de contrôler l’économie, et notamment l’inflation. Mais on entrait là dans des considérations trop techniques pour la grande majorité des gens. Non pas que c’était trop compliqué à comprendre, mais l’éducation nationale avait déjà réussi à brider la capacité et la volonté de réflexion de la majorité de la population. 

    En une journée, la situation en France avait déjà changé. Mais ce n’était pas encore le 12 Avril. 24 heures après le démarrage de la rumeur, la situation n’était pas réglée mais tout le monde s’était déjà un peu calmé. Chacun commençait à analyser la situation alors que la télévision nous montrait certains des gagnants ayant déjà dépensé la moitié de leur nouvelle fortune. Ils paraissaient heureux avec leurs nouvelles voitures de luxe, leurs nouvelles maisons, leurs crédits remboursés ou leurs vacances réservées sur des îles paradisiaques. La plupart avaient pris la décision de quitter leur emploi, ou au moins de poser quelques jours de congés pour se donner le temps de la réflexion.

    Moi, je ne faisais pas parti de ces chanceux. Ma compagne non plus d’ailleurs. Forcément, nous avions passé la soirée à en discuter. Forcément, nous avions passé la matinée suivante à en débattre. Notre mot d’ordre était simple : rester calme. Tant mieux pour eux, ils ne nous ont rien pris, et soyons attentifs aux jours qui viennent pour surveiller les mouvements de notre banque. Mais cette position allait voler en éclat plus vite que prévu, et sans que l’on y soit pour quoique ce soit.

    Les heures passant, la rumeur du bug informatique enflait. Aucun communiqué officiel ne sortait mais cela n’empêchait pas les bruits de courir et de s’intensifier. Pour être honnête, la thèse du bug informatique spontané ne tenait pas longtemps debout dès le moment qu’on y réfléchissait un peu. Mais cela n’avait pas d’importance, les gens avaient un bout d’explication, et cela leur suffisait. Il restait à savoir ce que l’on devait faire de cet argent. Le gouvernement continuait ses réunions et annonçait qu’une solution allait venir mais que ça ne servait à rien de prendre une décision dans la précipitation, on y risquait de faire un mauvais choix. Ils ont pris leur temps ; ils ont pris la mauvaise décision.

    C’est donc le matin du 12 Avril que le silence a été brisé par la classe politique. Le président lui-même a pris la parole, en direct sur toutes les chaînes de télévision, toutes les radios et sur internet. Il fallait au moins cela pour ce qui est connu aujourd’hui comme la pire décision de l’histoire du pays. Peut-être même la pire décision de l’histoire de l’humanité. Enfin, là, je commence à reprendre les informations des complotistes et autres pessimistes de tout bord. Toujours est-il que cette prise de parole du 12 Avril a tout changé.

    Le discours est resté célèbre : “ Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, vous n’êtes pas sans savoir que les clients de l’établissement bancaire Crédit d‘Espoir ont reçu sur leur compte la somme de un million d’euros, il y a quelques jours. Après une enquête approfondie, il semblerait qu’un problème informatique indépendant de l’Homme soit à l’origine de cet évènement. Ce constat nous a donc obligé, moi et mon gouvernement, après de nombreuses réunions avec l’ensemble des établissements bancaires français, avec les autorités européennes mais aussi avec des experts économiques, à prendre la décision de laisser cet argent aux personnes qui l’ont touché et qui, pour certains, l’ont déjà dépensé. Mais ce n’est pas tout. Par souci d’équité, et pour prévenir toute délinquance, nous avons décidé de donner 1 million d’euros à chaque français majeur ou dans l’année de sa majorité, n’étant pas client du Crédit d’Espoir. Cette mesure sera soumise dans l’après-midi au vote de l’Assemblée Nationale pour une application la plus rapide possible. Vous serez tenus rapidement au courant des modalités qui seront choisies pour cette mesure inhabituelle. Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, Vive la République et Vive la France.”

    Je ne vais pas mentir, le pays s’est arrêté pour écouter ce discours. Et il nous a fallu quelques secondes après la fin de l’intervention présidentielle pour reprendre nos esprits. En l’espace d’une seconde, chaque Français allait toucher 1 million d’euros. Une somme presque irréelle. Un cadeau inespéré, pas même rêvé, car tellement improbable.

    Jamais une séance de vote à l’Assemblée Nationale n’avait été autant médiatisée et autant suivie. Le pays s’était arrêté une seconde fois ce 12 Avril. Le vote a été limpide et les débats inexistants. Les députés avaient reçu un rapport d’expert leur indiquant que cette somme d’argent nous obligeait à endetter le pays auprès de la banque centrale européenne dans des proportions jamais vues. Mais cela offrait aussi la possibilité de relancer l’économie du pays en injectant une quantité incroyable d’argent. Cela permettait aussi d’éviter tout débordement causé par ce bug informatique magique que personne n’arrivait à expliquer. Et de toute façon, il était politiquement suicidaire, à quelques mois d’une nouvelle élection, de refuser cet argent à la population. Pourtant, il aurait bien fallu le leur refuser.

    Le oui l’a emporté largement et le soir même, les journaux télévisés ont transmis les modalités de cette annonce. Toute personne, de nationalité française, étant majeur ou dans son année de majorité, allait toucher 1 million d’euro sur un compte spécial dans sa banque. Ce compte sera débloqué une fois que des vérifications auront été faites pour s’assurer qu’une personne ne touche pas deux fois cette somme. Enfin, même les personnes n’ayant pas de compte en banque auront cet argent, s’ils se manifestent dans une banque dans les 3 mois suivants ce 12 Avril. Une fois toutes ces formalités passées, ce million d’euros pouvait être librement utilisé, sans être préalablement bloqué par la banque.

    Ce même soir, les commentaires issus des traditionnels micro-trottoirs étaient unanimes : cette mesure allait changer la face du pays, régler le problème de la pauvreté pour de bon et redonner au pays une puissance financière et économique perdue depuis bien longtemps. Et puis les associations allaient aussi certainement en bénéficier avec des dons plus importants, la culture aurait droit à un boom sans précédent et le niveau de vie et de bonheur de la population allaient exploser. Ce dernier point s’est révélé étrangement vrai. Mais pas dans le sens où l’entendaient les passants ce soir-là.

    Ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, c’est que ce soir là, tout le monde était d’accord et tout le monde était content. Les gens de gauches qui expliquaient que la mesure allait avoir des bienfaits sociaux, les gens de droites qui indiquaient qu’avec cet argent, les investissements en bourse allaient pouvoir augmenter, les vieux qui pensaient améliorer leur fin de vie, les jeunes qui se prenaient à rêver de projets impossibles, les couples, les célibataires, le secteur du tourisme, de l’industrie, de l’agriculture, des transports, les hommes, les femmes, les pauvres et même les riches. Personne ne trouvaient rien à redire et on en venait même à se demander pourquoi on y avait pas pensé plus tôt. Pourquoi est-ce que c’est un problème informatique qui devait résoudre tous nos problèmes humains.

    Le lendemain matin, les premiers millions étaient tombés sur les comptes, et les premières conséquences aussi. Comme on pouvait s’y attendre, un grand nombre de personnes a quitté son emploi sur le champ. Un très grand nombre. Un trop grand nombre, dès le premier jour, dès les premières heures. Mais peu de gens s’en sont vraiment inquiétés sur le moment, chacun agissait de façon égoïste en prenant l’argent et en se faisant plaisir. Ce million d’euros arrivait quelques années après une crise économique qui avait sacrément réduit le niveau de vie de chacun, il arrivait donc comme un salut inespéré pour bon nombre de ménages.

    Lorsque je suis arrivé au bureau ce matin-là, je n’étais pas encore millionnaire, comme les collègues que j’ai retrouvé. Et si la matinée n’a pas été très productive, ce n’est pas uniquement à cause des nombreux absents, c’est surtout à cause des discussions que ces absences ont créé. Bien sûr, nous avons tous échangé sur le million que nous allions récupérer mais aussi sur ce qu’allait devenir l’entreprise. Et puis la discussion a vite changé d’échelle. Car nous savions tous que l’ensemble des entreprises de France étaient dans la même situation et que chaque employé se posait les mêmes questions. Après tout, à quoi bon continuer à travailler, maintenant que l’on avait de l’argent ?

    L’après-midi, la plupart des Français avait touché son million, y compris moi et ma compagne. Pour autant, nous sommes restés au travail ce jour là, plus pour discuter et extérioriser nos doutes que pour faire avancer nos tâches professionnelles. Et le soir, lorsque l’on s’est dit au-revoir, cela ressemblait plus à des adieux. On était tous tombés d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas arrêter complètement de travailler, que le Pays ne pourrait pas tourner sans nous et que l’on finirait par s’ennuyer. Mais personne n’était dupe et les belles paroles s’envolèrent bien vite lorsque, chez soi, au calme, nous avons vu ce million d’euro sur notre compte, dans notre poche, dans notre main.

    Le soir, nous avons tellement débattu, moi et ma compagne, que nous en avons presque oublié de manger. Il était d’un coup tellement tard que nous avons décidé de commander à manger plutôt que de préparer un repas. Et puis, après tout, on avait maintenant assez d’argent pour se permettre de commander une pizza, un repas chinois, des sushis ou même un repas gastronomique. Et ce, tous les soirs. Sauf que nous n’étions pas les seuls dans cette situation et que les personnes qui nous livraient habituellement avaient elles-aussi un million de bonnes raisons de rester chez elles à commander leur repas. Après une dizaine d’appels à différentes enseignes, nous nous sommes rabattus sur un plat de pâtes simple, en riant de la situation. Mais c’était déjà les premiers signes de ce qui allait se passer.

    Le lendemain, nous ne nous sommes pas rendus à notre travail afin de discuter au calme de ce que nous ferrions de ces deux millions d’euros. En personnes responsables, il nous est apparu en premier lieu qu’il fallait placer une partie de cette somme sur un compte bancaire. Après tout, nous étions encore jeunes, sans enfant, locataires et heureux comme cela. Nous avons aussi pris la décision de conserver notre emploi mais de voir avec nos employeurs pour réduire notre temps de travail. L’idée était simple, profiter de cet argent pour profiter de la vie, de nos loisirs, mais avoir en tête qu’on ne vit pas toute une vie sur deux millions d’euros. Nous avons aussi choisi de dissocier nos millions, parce qu’on ne sait pas ce que la vie nous réserve comme on dit.

    Nous avons donc appelé notre banque pour prendre rendez-vous et discuter d’un placement avantageux de la majorité de notre nouvelle fortune. Quatre-vingt sept heures d’attente. Voilà ce que nous a répondu la boîte vocale qui nous a accueilli en milieu de matinée. Ce ne pouvait être vrai, et puis après tout, c’était la saison des bugs informatiques. Sauf que non, nous n’étions pas les seuls à vouloir contacter notre agence bancaire immédiatement dans le but de discuter de ces euros tombés du ciel. Dans les rues, des files d’attentes interminables occupaient tous les trottoirs. Jamais je n’avais vu autant de personnes à pied dans les rues, et jamais je n’avais vu aussi peu de voitures sur les voies. Les employés de banque avaient été réquisitionnés par leurs établissements, à la suite d’une note gouvernementale disait-on, mais c’était loin d’être suffisant.

    Et ces files d’attente n’étaient pas que pour les banquiers. Les magasins aussi étaient pris d’assaut, tout comme les commerces de proximité. Sauf que eux n’avaient pas pu réquisitionner leurs employés. Et autant le dire tout de suite, on ne reste pas longtemps agent de caisse ou à la mise en rayon quand on est millionnaire. C’était donc les supérieurs hiérarchiques qui étaient descendus faire face aux clients trop nombreux, trop énervés, trop riches. Ils faisaient ce qu’il pouvaient dans des métiers qui n’étaient pas les leurs, prouvant par la même occasion qu’ils ne connaissaient pas ces tâches.

    L’argent aidant les gens à être patients, on ne déplora que quelques bousculades mineurs en cette matinée, les gens préférant revenir plus tard, un autre jour, pour éviter les problèmes, parce que tous les millions du monde ne réparent pas plus vite un membre cassé. Le problème, c’est que cette situation a duré, plus longtemps que prévu. Elle a même empiré au fil des jours, de moins en moins de gens étant prêt à travailler face à des clients insupportables, alors qu’un million d’euros les attendait. Et les supérieurs hiérarchiques ont suivis, par ordre d’importance. Après cinq jours, les premiers magasins gardaient leurs rideaux baissés. Et cette situation se répétaient ailleurs que dans les magasins : les compagnies de bus n’avaient plus assez de chauffeurs, les société de télécommunications manquaient de techniciens de dépannage, les livreurs ne livraient plus.

    C’est même à ce moment que les métiers invisibles se sont rapidement montrés. Fini le personnel d’entretien, fini les fournisseurs de consommables pour l’administration, fini les standardistes, fini le réapprovisionnement des distributeurs de friandises ou de machines à café en entreprise, fini les vigils, les employés des ports, des péages aux autoroutes, les plongeurs dans les restaurants, les ouvriers sur la voirie, et ainsi de suite. En réalité, tous ces métiers n’ont pas disparu complètement. Certaines personnes continuaient à faire leur travail, mais en renégociant fortement leur contrat et leurs conditions de travail. Et puis il y avait les étrangers, qui n’avaient pas eu droit à ce million d’euros car ils ne sont pas citoyens français. Eux étaient demandeurs d’emploi, et le monde du travail était demandeur de leur main d’oeuvre. Et contrairement à ce que disaient les partis nationalistes d’avant ce 12 Avril, les étrangers n’étaient soudainement pas assez nombreux.

    De mon côté, je regardais la situation de loin, continuant mon travail à mi-temps, cherchant les bonnes adresses pour faire mes courses dans le calme et sans trop dépenser quand même. Parce que forcément, puisque les gens avaient de l’argent, ils fallaient qu’ils le dépense. Et pour les aider, plusieurs industriels avaient décidé d’augmenter les prix, indiquant subir une baisse de production à cause de l’absentéisme dans les usines. La bonne vieille loi de l’offre et de la demande, et des gens subitement prêt à ne pas regarder à la dépense. Sauf que la situation était plus problématique qu’il n’y paraissait et même moi, en observateur extérieur que je me croyais, je n’ai pu comprendre que le point de non retour avait été dépassé depuis bien longtemps.

    Parce que si faire la queue deux heures pour acheter son pain ou ne pas pouvoir aller au cinéma parce que trop peu de salles sont ouvertes et trop de monde est client est embêtant, les vrais ennuis étaient ceux auxquels on ne pensait pas. Les hôpitaux subissaient le même sort, ainsi que les organes de presse, la police, l’école mais aussi l’industrie agricole, les sociétés d’énergies et de télécommunication et même la classe politique et le système bancaire. Avec ces millions d’euro, c’est l’ensemble des institutions qui soutiennent la nation qui s’effondraient, pendant que l’on pestait parce qu’on avait vu quelqu’un doubler deux personnes à la queue d’un supermarché.

    L’Histoire retiendra qu’il aura fallu une semaine et un million d’euros par habitant pour que le pays tombe. Au départ, cela a commencé par quelques émeutes avec des blessés à la clé pour avoir le dernier morceau de fromage, morceau qui se négocia à dix fois son prix initial déjà largement surévalué. Et puis cela s’est reproduit, ailleurs dans le pays, dans une autre région, une autre ville, un autre village. Et les informations qui arrivaient à la population étaient parcimonieuses, mal présentées donc mal comprises. La police ne pouvait réagir partout en même temps et les quelques personnalités politiques restées là n’arrivaient pas à prendre de positions claires. Alors la situation a continué à dégénérer.

    Ailleurs dans le monde, nous nous en rendrons compte bien plus tard en tant que français, la situation avait été plutôt bien analysée. En conséquence, les dirigeants de l’Union Européenne se sont vite réunis pour statuer sur le sort de la France. Des garanties ont été demandées à l’état français, afin d’assurer la sécurité du peuple mais aussi, et surtout, afin d’assurer le remboursement de l’emprunt. En parallèle, les relations commerciales avec la France ont été coupées et une police aux frontières à été instaurée par les pays frontaliers. La situation était devenue incontrôlable et il était hors de question que l’agitation se propage à toute l’Europe.

    C’est à ce moment que le président de l’époque a tenté de reprendre le contrôle en annonçant que l’armée allait être déployée dans les grandes villes afin de ramener le calme. Sauf que l’armée était elle aussi composée d’hommes et de femmes nouvellement millionnaires et donc moins enclins à exécuter les ordres. Les mutineries ont succédé aux désertions en masse et l’armée appelée à ramener le calme n’était pas en condition de simplement se déployer à l’intérieur du pays. De toute façon, la menace militaire avait suffit à mettre le feu aux poudres et à déclencher une violence que l’on ne pensait jamais voir.

    Je me souviens être rentré chez moi en panique ce jour-là. En entendant parler de déploiement militaire, j’avais compris que rien de bon ne pourrait arriver. Sur le chemin, j’ai vu des bâtiments en feu, des gens se battre dans la rue et quelqu’un être balancé d’une fenêtre d’immeuble. Ma compagne était déjà là, à consulter différents blogs, seule source d’information “viable” à ce moment. “Ils appellent à la guerre !” m’a-t-elle dit. Elle parlait de différents groupes politisés qui faisaient du bruit sur les réseaux sociaux. En réalité, aucun groupe n’était capable de diriger quoi que ce soit. C’était chacun pour soi, pour protéger les derniers euros qu’il pouvait nous rester ou pour récupérer ceux que nous avions perdu.

    Parce que oui, il avait fallu moins de deux semaines à certains pour dépenser un million d’euros et se retrouver plus pauvre qu’avant ce 12 Avril. Tous ces nouveaux pauvres avaient le même profil, c’étaient d’anciens pauvres, qui ont remboursé leurs dettes, acheté une nouvelle voiture trop luxueuse, fait l’acquisition d’un appartement, mangé des produits chers dans des proportions gargantuesques, dépensé sans compter. Et à ce moment, ils étaient jaloux de ceux qui avaient encore de l’argent, criant à l’injustice, arguant qu’un bug informatique avait dû leur reprendre cet argent. Et non seulement ils n’avaient plus d’argent, mais ils n’avaient plus de travail et les prix avaient augmentés dans des proportions incroyables. Et leurs anciens emplois étaient maintenant occupés par des étrangers, quand ils n’avaient pas été supprimés pour causes de vacances des patrons.

    Alors, le pays s’est embrasé. Les dernières économies de chacun ont été dépensées dans des armes à feu, pour se défendre, pour reprendre son bien. Je me suis même surpris à moi-même faire l’acquisition d’un pistolet et de quelques balles, sans même savoir comment me servir d’une telle chose. Bien sûr, c’était hors la loi, mais la loi n’avait plus cours depuis bien longtemps, écrasée par quelques euros. Bien évidemment, il n’était plus question d’aller au travail, c’était trop dangereux, simplement pour développer quelques logiciels informatiques dont plus personne n’aurait utilité, au moins à court terme. Mais il fallait continuer à vivre, à se nourrir, et attendre que tout cela passe.

    Les villes se sont vidées au fil du temps, pendant que le nombre de morts augmentait inlassablement. Avec mon épouse, nous sommes partis vivre à la campagne, dans mon village d’enfance, là où la situation était plus calme et où les circuits courts d’approvisionnement nous assuraient de la nourriture au quotidien. Au milieu des vaches, nous étions hors du temps. Nous nous sommes mis au travail dans les champs et finalement, chaque village s’est mis à fonctionner en autonomie. Des circuits d’échanges et de troc se sont mis en place, en évitant soigneusement les centres villes qui continuaient de brûler. Nous étions revenus plusieurs années en arrière sur notre mode de vie, mais nous étions vivants et c’était déjà beaucoup.

    Après quelques semaines, l’Union Européenne a décidé d’envoyer une coalition militaire pour ramener l’ordre dans les centres urbains. Les morts se comptaient déjà en centaines et cette armée extérieure n’allait rien arranger. Elle représentait au contraire un adversaire de plus, un adversaire armé et déterminé qui devenait une raison de combat pour certains. Alors les combats se sont intensifiés, et la France a enterré pour un long moment ses conquêtes sociales, ses avancées sociétales et sa culture de la réflexion héritée de combats bien plus nobles.

    La faillite générale a duré 6 mois, avant que les politiques reprennent leurs positions et que le peuple reprenne ses esprits. Les combats ont continué encore quelques semaines dans les centres villes, puis est venu le moment des comptes. Tout était à reconstruire, au sens propre comme au figuré. Avec mon épouse, nous avons retrouvé notre ancien appartement criblé de balles, vidé de ses meubles, dévasté tout simplement. Les visions choquantes s’accumulaient, confrontant réalité du jour et souvenirs d’une époque qui paraissait dater d’un siècle. Déambuler dans ces rues saccagées, dans ces fragments de mémoires brûlés, était une douleur indescriptible.

    Au bout du compte, si la situation est revenue à la normale, c’est parce que la majorité des millions d’euros avaient été dépensés. Plus rien n’avait de valeur, plus rien n’avait de sens, et la population à retrouver la raison. Il n’y avait plus rien à gagner, plus rien pour lequel se battre, puisqu’il n’y avait plus rien.

    En réalité, il a fallu six autres mois avant que la situation revienne à la normale, que chacun reprenne sa place, que les campagnes arrêtent leur commerce parallèle, que les commerces de proximité rouvrent, que chacun reprenne son travail, qu’on nettoie les rues, que de nouvelles élections soient organisées, que les militaires rentrent dans leurs casernes, que les hôpitaux se désengorgent, que les bouchons reviennent sur les routes et que la météo soit de nouveau le sujet de préoccupation numéro un. Cela ne signifie pas pour autant que tout était rentré dans l’ordre, car rien ne peut effacer ce 12 Avril. De nombreuses familles avaient pleuré leurs morts, et l’ensemble du pays était dans un état lamentable. Mais au moins, la banalité du quotidien avait repris sa place dans les esprits.

    Plusieurs années après, nous avons pu faire le bilan de ce 12 Avril. Après tous les évènements, la pauvreté avait explosé, les inégalités étaient à leur plus haut, et la France est devenu un état sous tutorat de l’Europe, dépendant du bon vouloir des autres pays pour ses contrats commerciaux extérieurs. Un bug informatique avait plongé le pays des lumières dans une obscurité qui mettrait des décennies à complètement se dissiper.

    De mon point de vue personnel, mon couple n’a pas survécu au retour à la normale. Comme beaucoup de personnes, il était devenu compliqué de vivre avec quelqu’un dont la présence ramenait toujours des souvenirs de ce 12 Avril. Mon niveau de vie a drastiquement diminué mais je n’ai eu personne de proche à enterrer. Il fallait simplement passer à une nouvelle vie, pour oublier cette période, oublier ce que l’homme était capable de faire pour quelques euros. Oublier qu’aucune bonne histoire ne commence un 12 Avril.

  • Travail Obligatoire

    “Dis grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler pour vivre quand tu étais jeune ?”

    Depuis qu’elle avait vu son grand-père sur de vieilles photos de famille, la petite Mathilde mourrait d’envie d’avoir des explications. Ses parents avaient bien tenté de lui raconter pourquoi son grand-père apparaissait couvert de crasse et sourire aux lèvres à côté d’une palette de pots de peinture dans un immense bâtiment sans cloison ni décoration, aux murs lointains gris surplombés d’ouvertures lumineuses irrégulièrement jaunies, vaguement délabré, et peuplé de machines d’un autre temps. Mais Mathilde ne voulait pas vraiment les croire. Elle voulait avoir le témoignage originel, comme on lui avait appris à l’école, pour se faire un avis sur une information ayant transitée par le moins d’intermédiaires.

    “Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-père !

    -Bonjour Mathilde.” Jean était assis dans un fauteuil confortable à regarder un programme vidéo quand sa petite fille s’est précipitée dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que la petite Mathilde.

    “Alors grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler ?

    -Calmes-toi un peu Mathilde. Enlève déjà tes chaussures, tu vas salir la maison de ton grand-père.

    -Oh, ce n’est pas bien grave maintenant que j’ai un étoisol.

    -Ce n’est pas une raison papa. C’est une question de respect.

    -Alors, c’est vrai que tu étais obligé de travailler quand tu étais jeune, sinon tu n’avais pas de maison ?

    -Oui, on peut dire les choses comme ça.” Un sourir venait d’éclairer le visage de Jean qui s’était relevé dans son fauteuil pendant que sa petite fille avait sautée sur l’assise du fauteuil d’en face, faisant se soulever une fine couche de poussière. Après avoir salué sa fille Marie qui est aussitôt repartie faire un tour de contrôle de la maison, il reprend son histoire : “tu vois, quand j’étais plus jeune, je passais une bonne partie de mes journées dans une usine et à la fin du mois, je recevais de l’argent en fonction du travail que j’avais fait.

    -Mais tu faisais quoi dans les usines ? Tu surveillais les fabriqueurs ?

    -Dans ce temps là, ça n’existait pas les fabriqueurs. Il y avait des machines que l’on devait contrôler et alimenter. Certaines machines pliaient le métal, d’autres assemblaient des pièces ensembles, d’autres perçaient des trous ou faisaient des soudures. Mais il fallait toujours un humain pour les contrôler.

    -Et c’était quoi ton travail ?

    -Mon emploi consistait à mettre des plaques de métal peintes en entrée de la chaîne de machines et à contrôler que mes collègues étaient bien à leur poste à faire ce qu’il fallait pour qu’à la fin on obtienne des pots de peinture à la bonne taille et qui ne fuient pas.

    -Et tu faisais ça tous les jours ?

    -Presque tous les jours. Je faisais cela huit heures par jour cinq jours par semaine quand j’étais jeune. Et avec l’arrivée des premiers fabriqueurs, je travaillais moins longtemps par jour, puis moins de jours par semaine. La photo que tu tiens dans la main, c’est la dernière palette de pots de peinture que nous avons produite avec des humains et les gens que tu vois sur cette image, ce sont mes collègues de travail de l’époque. Après cette photo, nous ne sommes plus jamais retourné à l’usine.

    -Et vous n’avez plus jamais travaillé de votre vie, vient interrompre Marie.

    -Tu sais que c’est faux ! lance Jean. On s’est mis à faire ce que l’on voulait et on a arrêté d’être esclave du système !

    -Pourquoi tu étais esclave grand-père ?

    -Je n’étais pas esclave comme tu as vu les esclaves dans tes livres d’histoire, parce que j’étais payé pour le travail que je fournissais. Mais nous étions moins libres qu’aujourd’hui. Avant, nous avions tous peur du chômage.

    -C’est quoi le chômage ?

    -Et bien quand j’étais jeune, tout le monde ne travaillait pas. Les gens qui n’avaient pas d’emplois, on disait qu’ils étaient au chômage. Cela veut dire qu’ils avaient un peu d’argent pour vivre mais souvent pas assez et qu’ils étaient des poids pour la société. C’était très mal vu en ce temps là d’être au chômage. On préférait tous avoir un emploi dur, qui nous cassait le dos et pour un salaire de misère plutôt que d’être au chômage.

    -Ça veut dire qu’aujourd’hui, on est tous au chômage ?” La remarque a redonné le sourire à Jean, qui regarde du coin de l’œil sa fille en train de vérifier le contenu de son frigo et de ses placards, ainsi que les versions à jours de ses thermostats intérieurs.

    “-Non, aujourd’hui, le chômage n’existe plus, et l’emploi non plus d’ailleurs. Aujourd’hui, on reçoit une rémunération de citoyen qui nous donne le temps de faire ce que l’on veut comme lire des livres, regarder des films, voyager ou aider les autres. Et si on veut, on peut aller aider des entreprises qui ont besoin d’aide ou aider les services de l’État  et toucher un peu d’argent supplémentaire. On est libre de faire ce qu’on veut. 

    -On est surtout libre de s’ennuyer, relance Marie qui revient dans le salon. Les gens qui se lancent dans la recherche ou les services comme les pompiers, la police ou les médecins ont gardé la même vie qu’avant. Ils gagnent toujours plus d’argent que nous pendant que nous, on se demande bien comment occuper nos journées.

    -C’est bien normal qu’ils gagnent plus, ils font un effort par rapport à nous. Si tu veux, toi aussi tu peux faire cet effort et tu verras si l’argent que tu gagnes en plus compense le temps et l’énergie que tu dépenses au travail. De mon temps, tu n’aurais pas pu t’occuper de Mathilde comme tu l’as fait sur ses années de bébé. Et puis rien ne t’empêche de te lancer dans l’artisanat, ça occupe tes journées, tu fabriques ce que tu veux, tu fais de l’art qui te permets de t’exprimer et si des personnes sont intéressées, tu peux même vendre et te faire un peu d’argent en plus, si tu en as tant besoin.

    -Tu ne te rends même plus compte que tu régurgites le discours officiel. Moi, ce que je vois, c’est que je passe beaucoup de journées à ne pas faire grand chose, et que beaucoup de gens autour de moi pensent la même chose. Si on avait un emploi qui nous donnait une raison de nous lever le matin, les choses seraient bien différentes.

    -Et toi tu régurgites le discours officiel d’il y a 40 ans ! Tu ne peux pas comprendre parce que que tu ne l’as pas vécu mais les politiques, les gens hauts placés et avec du pouvoir, ils se servaient de l’emploi pour contrôler les foules. Oui, l’éducation que ta génération a eu par l’école ne vous a pas préparé à ce nouveau mode de vie et oui, j’ai plusieurs anciens collègues qui se sont un peu ennuyés parfois. Mais regarde ta fille et regarde le monde que l’on a construit pour elle. Elle vivra une meilleure vie que moi et que toi, et il faut peut-être en passer par le sacrifice d’une ou deux générations pour avancer.

    -Et voilà, tu en reviens à ton vieux combat de l’école. Bon, je pense qu’on n’en sortira pas grand chose d’autre et je dois y aller pour ne pas rater mon vol. Tu prends soin de ton grand-père et tu ne l’embêtes pas trop, et toi, tu ne m’embêtes pas trop ma fille avec ta propagande. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école.”

    Marie fais une bise à sa fille et à son père, et retourne dans sa voiture qui démarre et part à toute allure en direction de l’aéroport, à peine a-t-elle refermé la portière.

    ***

    “Dis grand-mère, c’est vrai que tu étais obligée de ne pas travailler pour gagner de l’argent quand tu étais jeune ?

    -Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-mère !

    -Bonjour Arthur.” Mathilde était assise dans un fauteuil confortable, occupée sur un programme interactif de divertissement quand son petit fils s’est précipité dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que le petit Arthur.

    “Alors grand-mère, c’est vrai qu’il t’était interdit de travailler ?

    -Arrêtes de courir partout Arthur et enlève tes chaussures, tu vas mettre de la boue partout dans la maison de ta grand-mère.

    -Oh, ce n’est pas bien grave, j’ai un employé de ménage depuis quelques mois.

    -Ce n’est pas une raison maman. C’est une question de respect.

    -Arthur, viens t’asseoir ici. C’est vrai, quand j’étais jeune, on n’était pas obligé de travailler pour avoir de l’argent. Les usines fonctionnaient toutes seules grâce aux fabriqueurs et elles créaient bien assez de richesses pour tous le pays. Mais si on le voulait, on pouvait faire des études et devenir chercheur ou médecin ou alors donner de notre temps dans les services comme les pompiers ou les ambulanciers et on avait le droit d’avoir un peu plus d’argent en contrepartie. En fait, on pouvait faire ce que l‘on voulait sans se préoccuper de savoir si on aurait assez d’argent pour manger, avoir chaud en hiver et pouvoir nous éclairer la nuit.

    -Oui mais la plupart des gens restaient chez eux à ne rien faire et s’ennuyaient franchement, lance Marc avant de faire le tour de la maison de sa mère pour vérifier que ses employés d’aide à domicile ont bien rempli le frigo et les armoires comme il faut.

    -C’est vrai, et c’est ce qui a conduit à la révolte contre les fabriqueurs que tu as peut-être vu à l’école. Les gens ont attaqué et détruit des usines, ils ont arraché des câbles de calcul qui avaient remplacé les secrétariats, ils ont détruit les voitures et bus autonomes. Et le président a réinstauré l’emploi il y a une bonne trentaine d’années. J’ai eu la chance de ne pas avoir à trop travailler, j’étais déjà pas loin d’être vieille, on ne m’a imposé que 10 heures par semaine. Mais on s’est mis à enlever les fabriqueurs pour redonner de l’emploi dans les usines, on a recréé le travail de taxi, chauffeur livreur ou secrétaire, avec à chaque fois des gens pour les contrôler, ce qui créait plus d’emploi. Par la même occasion, on a remis en service de vieux diplômes, imposant aux gens de faire un certains nombre d’années d’étude pour occuper certains postes, sans lien forcément entre le diplôme et le travail derrière. Mais cela a de fait demandé plus de travailleurs, et ainsi de suite, il a fallu moins de 5 ans pour que la situation redevienne comme avant.

    -Et c’est bien mieux comme ça maman. Bon, je dois y aller, j’ai un vol à ne pas rater. Tu prends soin de ta grand-mère et tu ne l’embêtes pas trop, il faut qu’elle se repose. Et toi, tu ne l’embêtes pas trop avec tes histoires du passé, il a autre chose à penser à cet âge là. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école la semaine prochaine.”

  • Artificielle intelligence

    -Quel âge avez-vous ?

    -47 ans ! répond le monsieur qui fait face à “l’Intelligence Artificielle”.

    Aussitôt, des chariots se mettent en branle sur des rails, des diodes s’allument quand d’autres s’éteignent, des bras robotiques descendent du plafond et le tout produit un ballet assez impressionnant de métal, de câbles, de roues et d’engrenages en tout genre, se déplaçant à toute vitesse sur une surface de plusieurs mètres carrés avec une précision remarquable. La vitre de protection qui donne à voir ce spectacle est tout juste ouverte sur sa jointure avec le plafond pour laisser passer le concert de cette machinerie, un bruit assourdissant dont on pourrait presque déceler une mélodie aléatoire dans le cri des bras robotiques qui fendent l’air. Des billes se mettent à rouler, entrechoquent des portes qui s’ouvrent et redirigent des flux lumineux, et après quelques secondes, que l’on aurait jugé avoir duré quelques minutes, le calme revient. Tout le bazar est figé, le bruit s’étouffe doucement dans la grande pièce où le groupe de visiteurs se tient bien sagement dans le fond, contre le mur, les yeux ébahis et la respiration presque coupée. Puis, la lumière sur le panneau frontal s’allume et le haut parleur énonce, d’une voix typiquement non humaine : “Monsieur, vous mesurez très exactement 177 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”

    Sabrina, la guide du musée des technologies anciennes, invite alors le groupe à passer dans la salle suivante où le cobaye de la séance se met contre le mur, dos à la frise de mesure. Il fait bien très exactement 177 centimètres ce qui est applaudi par le groupe de visiteurs qui entame aussitôt une discussion interne, par chuchotement, autour de la prouesse réalisée par cet engin qui a tout de même plus de 100 ans. Il n’avait fallu que quelques questions comme le prénom, la ville de naissance, le sport pratiqué dans la jeunesse et l’âge pour deviner la taille de la personne qui passait le test. 

    “L’Intelligence Artificielle comme vous venez de la voir en action, est l’ancêtre des systèmes de Raisonnement Automatique que l’on retrouve aujourd’hui partout dans notre vie, explique Sabrina d’une voix qui porte au-dessus du brouhaha ambiant. Comme vous le constatez, c’étaient des systèmes très imposants qui ne pouvaient donc pas être intégrés dans les voitures ou dans les téléphones ni même dans les ordinateurs. Leur programmation était aussi très précise, déplacer une seule pièce d’un petit millimètre et la machine ne fonctionne plus du tout. La machine que nous avons là est d’époque et a nécessité une mise en place qui a duré plusieurs semaines, avec de nombreux ingénieurs et l’aide du R.A., pardon du Raisonnement Automatique.

    – Et ça ne pouvait que donner la taille des gens qui répondaient aux questions ?

    -Non, il existait des Intelligences Artificielles pour répondre à toute sorte de question. Mais oui, chaque machine était spécialisée dans un seul sujet. Par exemple, les services de météorologie disposaient de leur propre Intelligence Artificielle pour annoncer la météo du lendemain, une machine qui s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres en longueur et en largeur, et sur plusieurs étages !

    -Mais qu’est ce qui nous prouve que la machine fonctionne vraiment ? Peut-être que le monsieur est votre complice et que la machine ne fait qu’annoncer la même mesure toute la journée ?

    -Et bien, madame, je peux vous inviter à faire le test vous-même, propose Sabrina.”

    Le petit groupe reprend la direction de la salle précédente et la personne inquisitrice avance devant le petit panneau central, composé d’un micro qui ressort un peu, d’une grille trouée avec une enceinte sonore derrière et d’une petite lumière qui s’allume rouge quand la machine écoute, vert quand la machine émet des sons et s’éteint quand la machine “réfléchit”. Les visiteurs regardent attentivement la machinerie qui est visible spécialement pour le musée et chacun remarque que la configuration est revenue à une position initiale. Alors, la dame démarre le questionnaire et le spectacle recommence. Des bras sur rails se déplacent de gauche à droite, d’avant en arrière, des petits éléments tombent et en poussent d’autres qui déclenchent alors des courants électriques, et ainsi de suite. Et entre chaque question, on devise sur la position de tel ou tel élément, pour savoir s’ils ont la même position que précédemment ou pas, comme pour deviner le secret d’un magicien au travail. Et après la dernière question, après les dernières “réflexions” bruyantes, la sentence tombe de la même voix robotisée :  “Madame, vous mesurez très exactement 164 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”

    Le groupe refait le même sketch que précédemment et le résultat avancé par la machine est encore une fois très exact. Pourtant, cette deuxième testeuse indique qu’elle a menti sur la question de son âge. “Vous n’êtes pas la première à essayer de lui mentir, mais l’Intelligence Artificielle, même si elle semble bien archaïque, est suffisamment bien construite pour le détecter”, explique Sabrina. L’assemblée est impressionnée par la démonstration et termine sa visite en achetant quelques souvenirs, aussi bien du lieu que d’une époque si lointaine vue de cette fin de vingt-deuxième siècle.

    Si l’Intelligence Artificielle est le clou du spectacle du musée international de la technologie ancienne de Paris, d’autres salles et d’autres objets attirent aussi leur lot de remarques d’étonnement. Il y a par exemple le vélo à pédales sur lequel il fallait trouver l’équilibre tout seul tout en avançant par pression sur les dites pédales, qui se trouvaient positionnées à l’opposé l’une de l’autre. Les spéculations vont bon train sur la façon dont on pouvait utiliser cet objet et l’idée qu’il y avait des compétitions sportives utilisant cet engin crée généralement l’hilarité.

    On trouve aussi un écran collé à une boîte que l’on appelait télé-vision. Il s’agissait d’un dispositif sur lequel on recevait un programme visuel qui était prédéfini. Impossible de choisir son programme où l’heure à laquelle voir une émission donnée, on était obligé de faire avec le programme prévu par des grandes sociétés privées. Une salle où les interrogations sont grandes, les visiteurs se demandant comment des gens pouvaient vivre en subissant des programmes qu’ils ne pouvaient choisir. Certains évoquent le fait que ce serait toujours le cas dans certains pays, des états exotiques qu’on ne souhaite pas aller visiter en vacances.

    Même les objets les plus simples du quotidien étaient complètement différents. Le musée dispose d’un authentique para-pluie qui ressemble à s’y méprendre à un ombreur d’aujourd’hui. Sauf que sa fonctionnalité était de protéger de la pluie et non du soleil. Et surtout, il fallait le tenir à la main en s’assurant qu’il soit toujours au-dessus de sa tête, ce qui pouvait faire mal au bras. Mais les technologies de l’époque, notamment dans le textile, ne permettaient pas d’intégrer directement un outil déployable comme c’est le cas de l’ombreur.

    Les livres aussi étaient différents il y a encore cent ans. Le musée dispose d’un authentique livre-à-mots, que le public peut feuilleter. On y trouve l’ensemble des mots de la langue française qui étaient autorisés pendant une année, avec le sens de chacun de ces mots. L’idée qu’une autorité puisse indiquer quels mots sont valides et quels mots ne le sont pas fait froid dans le dos. Comment faisait-on pour parler, allait-on vérifier que les mots que l’on souhaite utiliser sont dans ce livre ? Et est-ce que chaque famille disposait d’un tel ouvrage ? Était-on obligé de l’acheter tous les ans ? Devait-on réapprendre tout son vocabulaire et connaître les centaines de pages et les milliers de définitions par cœur ?

    Le dernier groupe de la journée parti, une jeune fille se trouve toujours à l’accueil, attendant visiblement que Sabrina se libère.

    -Bonjour, je suis Alice, la nouvelle guide et conservatrice assistante du musée. Je me demandais si vous pouviez faire un tour du musée avec moi pour que je sois opérationnelle dès lundi.

    -Enchantée Alice ! répond Sabrina, un franc sourire sur le visage. Laissez-moi fermer le musée au public et nous serons tranquilles pour discuter de ce que vous voulez.

    Les deux conservatrices assistantes font le tour des salles, Alice remplissant son carnet numérique de notes en tout genre, entre les explications historiques concernant les objets, les anecdotes d’une dizaine d’années à ce poste ou encore les informations pratiques pour maintenir ces éléments d’histoire dans leur état. Après quelques heures, ce qui est bien plus long qu’un temps normal de visite, les deux femmes arrivent à la salle finale, celle de l’Intelligence Artificielle.

    -Et comment tout cela fonctionne vraiment ? demande Alice en regardant derrière la vitre de protection.

    -C’est l’Intelligence Artificielle, c’est tout, ça fonctionne, répond Sabrina.

    -Vous n’avez pas plus de détails ? Pourquoi tous ces robots, pourquoi toutes ces billes et ces glissières ? Cela parait tellement fou que quelqu’un ait réussi à transformer tout ça pour inventer le Raisonnement Automatique qui peut fonctionner dans un engin comme celui-là, dit Alice en montrant sa tablette de prise de note sur laquelle s’inscrivent les paroles de la jeune femme sans qu’elle ait besoin de faire quoi que ce soit.

    -Donc vous ne savez pas du tout ? Vous n’avez pas fait de recherches sur les technologies du musées ?

    -Non, je visite le musée depuis que je suis toute petite donc je n’ai pas pensé à faire plus de recherches.

    -Et bien, arrêtez de regarder derrière la vitre de protection, tout ceci n’est que de l’esbroufe. L’Intelligence Artificielle n’a pas besoin de tout cet attirail pour fonctionner.

    -Mais alors, comment cela fonctionne ?

    -Comme le Raisonnement Automatique. La machine dispose en réalité de plusieurs caméras, celles dans les coins de la pièce et dont les gens pensent qu’il s’agit de caméras de sécurité. En analysant les images de ces caméras, un ordinateur est capable de calculer la taille de quelqu’un très précisément, et sans même que cela ne demande de grandes techniques très compliquées. Le fait de poser des questions et de bouger des éléments derrières, c’est complètement inutile. Complètement inutile donc totalement indispensable pour maintenir l’illusion.

    -Mais pourquoi ne pas dire la vérité aux gens ? s’insurge Alice.

    -Vous croyez qu’on payerait une place pour voir un simple ordinateur faire ce qu’il sait faire ? Les gens veulent voir une Intelligence Artificielle des débuts et s’imaginent que c’est une machine étrange qu’on aurait remplacée avec le Raisonnement Automatique. On a changé le nom mais la technologie est la même, tout juste plus précise de nos jours. Au lancement du musée, il y a quelques dizaines d’années, il y avait le même système qui tenait dans un simple téléphone portable. Depuis que cette salle a été mise en place, c’était avant que j’arrive, l’affluence n’a cessé de croître.

    -La machinerie que l’on voit ne sert donc à rien du tout ?

    -Je vous l’ai dit : complètement inutile donc totalement indispensable.

  • Désobéissance (f)utile

    “Il y avait un stop là !

    -Oui, je sais.

    -Et tu l’as grillé !

    -Oui, je sais. Mais il n’a rien à faire là ce stop. C’était un céder le passage avant et c’était bien comme ça. Mais voilà, une poignée de gens aux poches pleines d’argent a arrosé la mairie pour mettre un stop, pour que ça soit plus sûr. Sauf que personne ne sort de ce lotissement, que la visibilité est bonne, qu’il n’y a jamais eu d’accident et qu’un céder le passage ferait très bien l’affaire.

    -Sauf que ce n’est pas à toi de décider des lois. Il y a un stop, tu dois t’arrêter et c’est tout.

    -Non, ce stop est idiot et on doit se battre contre les lois idiotes. Ce que je fais, c’est de la désobéissance civile, pour changer les choses et montrer qu’on ne se laisse pas mener par le bout du museau.

    -Tu t’entends là, Monsieur Luther King du carrefour de la rue du 8 Mai ? Tout le monde s’en moque de ce que tu fais et ça ne changera rien. Tout ce que tu risques, c’est d’avoir un accident avec un pauvre vieux qui conduit une voiture de luxe et qui n’hésitera pas à t’enfoncer pour le moindre accrochage. Tout ça pour gagner deux malheureuses secondes.

    -Ce n’est pas une question de temps gagné, c’est une question de principe. Et si quelqu’un sort de ce lotissement au moment où je passe, ce qui n’est pas arrivé une seule fois en 15 ans que je passe ici quotidiennement, j’aurai largement la visibilité nécessaire pour le repérer à temps, m’arrêter et le laisser passer, comme si c’était un céder le passage, le stop est donc inutile.

    -Et qu’est ce que tu espères obtenir ?

    -Je ne sais pas, mais je ne me laisserai pas faire. Au mieux, ma désobéissance est remarquée, elle est rejointe par d’autres personnes et on change les choses. Au pire, il ne se passe jamais rien. Je n’ai donc rien à perdre.

    -De toute façon, j’ai bien compris que je n’arriverai pas à te faire changer d’avis.”

    Le carrefour entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai à Montigny a changé de nombreuses fois de signalisation au cours de son histoire. La rue du Lieutenant Aubert a toujours été une route importante, traversant le village d’un bout à l’autre et le reliant au reste du réseau national. Elle est, de ce fait, fortement empruntée aux horaires de pointe, le matin et le soir, par les habitants des villages alentour qui passent par l’autoroute pour atteindre leur lieu de travail.

    La rue du 8 Mai est une des routes perpendiculaires à la rue du Lieutenant Aubert qui a été créée il y a une cinquantaine d’années pour permettre d’accéder à un nouveau lotissement d’habitations, qui a démarré une nouvelle politique d’aménagement pour attirer des retraités fortunés qui ont alors relancé la vie de commerce du village. La rue a commencé par un stop à son extrémité, donnant la priorité aux automobilistes de la rue principale. Puis les conseils municipaux successifs ont cherché des moyens de ralentir la traversée du village, officiellement pour réduire la dangerosité de la cohabitation avec les piétons environnants, officieusement parce que les nouveaux habitants trouvaient l’environnement trop bruyant à leur goût.

    Des trottoirs plus larges sont apparus, puis des réhausseurs sur les voies avant un changement de signalisation et même de tracé global de la rue, la faisant passer d’une ligne parfaitement droite à un ensemble de chicanes, obligeant les conducteurs de passage à réduire sensiblement leur vitesse sur le tronçon. En parallèle, la zone s’est vue être de plus en plus occupée par les habitants, surtout les plus jeunes, qui ont redécouvert un moyen de parcourir leurs rues sans risquer d’être renversés par un véhicule.

    La touche finale a été le changement de signalétique au croisement avec la rue du 8 Mai, modifiant la priorité des voies et ajoutant des céder le passage sur la grande rue. La mesure a été au centre des discussions des utilisateurs, elle ne restera en place que 5 ans, avant de se transformer en panneaux stop, obligeant les automobilistes à l’arrêt complet pour laisser la priorité à la sortie du lotissement.

    Thomas a connu tous ces changements, tout comme son ami Alexandre. Cela fait plus de vingt ans qu’ils habitent un village voisin et empruntent cette route en tant qu’automobiliste, d’abord comme passager puis récemment comme conducteur. Mais c’était la première fois qu’Alexandre se trouvait comme passager de Thomas sur cette rue du Lieutenant Aubert, traversant ce carrefour que Thomas emprunte quotidiennement en s’appliquant à ne pas respecter la signalisation avec laquelle il est en désaccord. Cela lui arrive de croiser d’autres automobilistes, voire quelques passants, dont il brave toujours le regard réprobateur. Et si quelqu’un venait à sortir du lotissement au moment où Thomas arrivait, bien sûr qu’il s’arrêterait. Mais depuis 4 ans qu’il conduit, cette situation ne s’est jamais produite.

    La discussion entre les deux amis de longue date n’a rien changé dans le comportement de Thomas. Ce n’était d’ailleurs pas le but d’Alexandre, qui sait bien que son ami sait être entêté dans ce genre d’opinion qui, finalement, importe peu. Les semaines ont défilé, se recopiant les unes les autres autour de ce croisement entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai, et il a fallu un retour de soirée pour que les deux amis y repassent ensemble, toujours avec Thomas dans le rôle du conducteur.

    “ Attends, je te coupe, tu as vu là ? questionne Thomas.

    -Quoi, où ?

    -Là, le panneau !

    -Oui, c’est un stop, je sais. Et je sais que tu ne vas pas t’y arrêter, on en a déjà discuté tu sais ?

    -Non, regarde mieux, en dessous ! Il y a un nouveau panneau !

    Contrôle fréquents

    -J’ai changé les choses ! dit Thomas avec une pointe d’ironie tout en grillant le carrefour car personne ne sort du lotissement.

    -Et tu en es fier ? 

    -Ma désobéissance civile a fait changer les choses !

    -Tout ce que ça a changé, c’est qu’il y aura plus de contrôles de police et que tu risques de perdre ton permis tout en prenant des tonnes d’amendes.

    -Nan, ça fait deux semaines que le panneau est en place et je n’ai vu aucun policier. C’est juste un panneau pour faire peur.

    -Et tu comptes faire quoi maintenant ?

    -Je compte bien continuer. J’ai obtenu un petit changement, c’est la preuve que pour combattre les lois idiotes, il faut y désobéir.

    -Tu as conscience que ce que tu fais est globalement inutile ?

    -Oui. Mais ça ne m’empêchera pas de continuer.”

  • Liberté oubliée

    Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket captive suffisamment l’audience et le signal vient d’être donné, subtilement depuis l’autre bout de la salle. Nina sort de son sac à dos posé entre ses jambes une casquette aux couleurs des Alouettes Bleues de Vendée qu’elle enfile aussitôt après avoir activé un dispositif en métal faisant tout le tour de l’intérieur du couvre-chef. Puis elle sort discrètement une grenade oubliette, bien dissimulée dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant de son sweat shirt ample à capuche. Elle relève la tête, regarde devant elle et observe une nouvelle fois son frère réaliser le signal convenu. Elle en est sûre, elle est prête, elle doit déclencher sa grenade oubliette et ainsi effacer la mémoire du Maire. Un panier à 3 points est marqué par les Alouettes Bleues, le public se lève pour célébrer, Nina prend une grande respiration, ferme les yeux et détend ses mains crispées autour de l’arme qu’elle dissimule. Elle ne déclenche pas sa grenade, ouvre les yeux et range soigneusement l’engin dans son sac, avant de jeter un regard à son frère, lui signifiant qu’elle renonçait à l’opération.

    “ Je peux au moins savoir pourquoi tu as désobéi ?

    – Parce que j’en ai marre de cette vie ! répond Nina.

    -Voilà, c’est tout ce qu’elle a voulu me dire depuis tout à l’heure, enchaîne Martin, le frère de Nina.

    -Mais ce n’est pas une raison ! martèle Pierre. Tu le sais comme tout le monde ici, une occasion de la sorte ne se reproduira pas avant plusieurs mois. C’est le travail de tout le monde que tu as jeté à la poubelle, sur un coup de tête, et c’est insupportable.

    -Sauf que ce n’est pas un coup de tête. J’en ai marre de vivre dans la clandestinité, de faire attention dès que je sors dans la rue. Je n’en veux plus de cette vie que je n’ai pas choisie. Je ne veux pas être une terroriste.

    -On va faire comme si personne ici n’avait rien entendu. Tu vas retourner dans tes quartiers et je viendrai avec ton frère pour en discuter calmement. Tu sais que nous faisons cela pour la liberté, que nous ne sommes pas des terroristes, c’est l’État qui nous donne ce nom dans les médias et que nous ne nous arrêterons pas de si tôt.”

    Nina est retournée dans sa chambre, après avoir remis son sac à dos piégé qu’elle n’a pas déclenché à l’armurerie des Défenseurs de la Liberté. Elle est calme et déterminée, sûre d’elle et de son choix, attendant les remontrances de son frère et de son chef de corps. Elle connaît déjà leurs arguments et sait comment y répondre. Sa décision est prise et elle ne reviendra pas dessus.

    “ Alors, on fait quoi maintenant ?

    -Vous, je ne sais pas mais moi, je m’en vais d’ici.” La phrase fait l’effet d’une bombe pour Pierre et Martin, qui avaient déjà prévu leur discours moralisateur.

    -Et tu vas où ? s’inquiète Martin.

    -Je vais me rendre à la police et demander à bénéficier du programme de retour à la citoyenneté.” Cette annonce laisse un blanc.

    -Et tu vas faire quoi après ? Tu n’as que 16 ans et tu n’as jamais rien connu d’autre que la vie parmi nous.

    -Non, c’est faux ! J’ai connu la vie avant, j’en ai quelques souvenirs et je sais que c’était mieux.

    -Mais c’était avant ! intervient Pierre dans la discussion de famille. C’était avant que l’Etat passe les lois de sécurité et interdise la liberté d’opinion politique. C’était avant que tes parents meurent pour la liberté à nos côtés. Tu te rends compte qu’en nous quittant, tu acceptes de perdre ta liberté ?

    -Et toi, tu te rends compte qu’en vivant dans l’illégalité, on n’est pas libre ! rétorque aussitôt Nina.” La réponse a fait l’effet escompté et Martin se trouve obligé de mettre à la porte son chef pour continuer la discussion avec sa soeur plus calmement.

    -Tu te rends compte qu’en faisant cela tu nous mets tous en danger et que tu risques d’être la cible d’attaques de la part du groupe ?

    -Sérieusement Martin ? Tu sais que je ne serai un danger pour personne. J’ai déjà tout prévu, j’irai dans une autre ville pour qu’on ne puisse pas me retracer. Et je ne compte pas vous dénoncer, je veux juste vivre ma vie sans avoir à devoir mener des attaques pour effacer la mémoire des gens.

    -Tu sais que ces attaques sont essentielles pour faire passer notre message. Le peuple doit savoir que ces lois liberticides ne garantissent pas leur sécurité, parce qu’aucun gouvernement ne peut promettre une totale sécurité.

    -Et pour ça, on doit effacer dix ans de la mémoire de civils qui n’ont rien demandés ?

    -Non, on doit effacer la mémoire des personnes médiatiques et tu le sais, il peut y avoir des dommages collatéraux.

    -Oui je le sais, mais je ne le supporte plus. Et je ne supporte plus cette vie où tout ce que je fais doit d’abord être validé par un supérieur hiérarchique.

    -Et donc on arrêtera de se voir ?

    -Oui, mais on pourra toujours rester en contact par le biais de messageries cryptées. Ou alors tu me suis.

    -Je te comprends mais je ne peux pas rejoindre ce gouvernement qui a tué nos parents. Tu vas me manquer petite sœur.”

    Comme elle l’a annoncé, Nina quitte les Défenseurs de la Liberté, prend plusieurs bus qui utilisent encore des tickets en papier sans empreinte numérique pour arriver jusqu’au centre de réinsertion à la citoyenneté de Rouen. C’est un des plus gros centre du pays dans lequel on retrouve aussi bien des condamnés pour des faits classiques, des condamnés pour terrorisme ou d’anciens membres des Défenseurs de la Liberté venus se rendre de leur plein gré. Le centre de réinsertion propose un accompagnement avec des cours de citoyenneté mais aussi des formations professionnalisantes pour pouvoir se réinsérer le plus rapidement possible dans la société française.

    Nina a tout prévu en avance et demande à être hébergée dans le centre, ce qui ne peut lui être refusé à son âge. Elle explique à l’employé d’accueil avoir été embrigadée dans le groupement terroriste par ses parents et y avoir passé tout son temps à l’arrière, coupée du monde extérieur, et donc incapable de comprendre qu’elle était dans le mauvais camp. Ses affaires sont fouillées minutieusement, elle est elle-même inspectée, avant d’avoir le droit à une chambre en échange d’un formulaire administratif qui représente son examen d’entrée. Elle doit y indiquer des informations sur la cellule qu’elle a quittée et n’a aucun mal à justifier l’imprécision des données qu’elle écrit avec l’argument de la fuite non prévue et surtout de la première sortie en 10 ans hors des murs de sa prison.

    Elle a droit à un premier entretien au bout de trois jours, dans une grande pièce lumineuse, entourée d’une dizaine d’inconnus et d’une femme bien apprêtée, là pour conduire le premier cours de citoyenneté. Sur les murs bicolores, blancs dans leur moitié inférieure, jaune pastel dans leur moitié supérieure, sont accrochés plusieurs portraits des précédents présidents et des ministres de la sûreté intérieur, accompagnés par plusieurs papiers sous verre, de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen aux récentes déclarations pour la sécurité de l’humanité signées ces 10 dernières années. On trouve aussi quelques citations célèbres comme “la liberté amène le désordre” ou “la sécurité prévaut sur toutes les autres valeurs”, ainsi qu’une frise chronologique des évènements créateurs de la République Sûre : du couronnement de Napoléon à la signature des accords de Lyon, interdisant la liberté d’opinion politique pour mettre fin à l’incertitude des élections et ainsi barrer le chemin des partis extrémistes.

    Nina connaît bien tout cela, tout comme les statistiques données par l’enseignante de citoyenneté pour justifier les lois anti-liberté au profit d’une république plus sûre. Bien sûr que le principe d’élection démocratique crée trop de doute, et impose des changements trop importants trop régulièrement. Bien sûr que les gens peu éduqués ont un poids trop fort dans ce processus, créant un risque d’amener les extrêmes au pouvoir. Tous ces arguments, les Défenseurs de la Liberté les connaissent et les enseignent aux plus jeunes de leurs rangs. Les autres participants aussi ont l’air d’avoir entendu ces discours un bon millier de fois, à l’école, dans les médias ou lors des réunions d’information politiques organisées dans les mairies pour tenir au courant les citoyens de la politique en cours décidée par le chef de l’État.

    Ce premier cours se solde par un questionnaire individuel qui permettra de personnaliser les futures leçons puis par un tour de table des participants. Dans la salle, il y avait donc plusieurs voleurs, dont un homme expliquant que c’est la misère qui l’a conduit à de telles incivilités, quelques injures à personnes responsables du maintien de la sûreté et un homicide involontaire dû à une conduite manuelle sur une zone réservée aux véhicules autonomes. Nina est la seule de ce groupe de nouveaux à avoir fui les Défenseurs de la Liberté et cela impressionne beaucoup ses collègues du jour. Elle a déjà rencontré dans les couloirs du centre d’autres anciens terroristes mais elle ne veut pas s’approcher d’eux pour ne pas entretenir une vision nostalgique des dix dernières années.

    “ Tu es là ?

    -Oui, comment ça va ? écrit Martin

    -Bien, ne t’inquiètes pas, tout va bien. J’ai déjà démarré les leçons de civilisation et de citoyenneté et j’ai fait un bilan de mes compétences professionnelles. Je vais me diriger vers un poste administratif, secrétaire ou gestionnaire des archives, un truc comme ça.

    -Et ce n’est pas trop dur de les entendre raconter leur propagande à longueur de journée ?

    -On s’y fait, je crois. Tu sais, il suffit d’apprendre et de réciter à l’identique pour qu’ils soient contents alors je m’exécute.

    -Tu penses en avoir pour combien de temps à rester enfermée avant de pouvoir sortir du centre ?

    -Comme j’ai de bonnes notes, ils pourraient m’accorder une permission d’un week-end après 6 mois de stage, donc dans quelques mois si tout va bien.

    -Ça serait bien si on pouvait se voir. Depuis que tu es partie, l’ambiance est loin d’être au top. Sophie et Richard se sont fait arrêter et certains ont commencé à t’accuser de trahison.

    -Il faut que je te laisse, je dois aller à la cérémonie du réconfort présidentiel. Tu sais que ce n’est pas moi, et cette connexion que nous avons est sécurisée, j’en suis certaine. À la prochaine !” conclut Nina en veillant à bien se déconnecter du réseau protégé qu’elle utilise pour garder le contact avec son frère.

    Les semaines passent et se ressemblent au centre de réinsertion à la citoyenneté et c’est le but ; les participants entrent dans une routine pacifique, dans un cadre lumineux, avec des enseignants souriants qui ne font que de légères variations du même thème à chaque nouvelle leçon. L’idée est de remplir la tête des élèves avec des pensées citoyennes pour qu’ils n’aient plus à réfléchir par eux même, pour leur propre sécurité et celle de la République. En parallèle, des activités sont proposées afin d’acquérir des compétences qui permettront le placement dans un emploi à la sortie du stage de réinsertion.

    Nina a choisi d’apprendre à gérer des archives plutôt que d’occuper un poste de secrétariat. Elle suit donc des formations sur le classement des données, leur protection mais aussi leur analyse par le biais d’outils numériques capables de synthétiser des documents pour en donner le sens à retenir, sans qu’une personne humaine n’ait à les consulter. Elle aurait préféré un emploi plus pratique, dans la mécanique ou la robotique, mais le centre lui a indiqué qu’il n’y avait plus de postes libres dans ces milieux. Il est donc impossible de se former à ces métiers, l’État optimisant ses ressources en main d’œuvre. Et il est dangereux de demander plus de liberté.

    “ C’est bon, j’ai ma permission pour le week-end prochain dans deux semaines !

    -Le week-end du 26 ?

    -Oui ! Je pars le samedi matin et je dois être rentrée le dimanche soir. J’ai eu des supers notes en citoyenneté et histoire de France donc ils me laissent la permission avec deux semaines d’avance.

    -Ça tombe mal, je ne vais pas pouvoir monter te voir, j’ai une opération le dimanche 27 et je ne vais pas pouvoir la reporter.

    -C’est pas grave, c’est moi qui vais descendre ! Comme je reçois un peu d’argent pendant le stage, j’ai assez pour payer le train si je m’y prends maintenant. Prépare-toi à me voir débarquer le 26 au midi et je resterai dormir chez toi le soir.

    -Par opération, je voulais dire qu’il y a un match de basket et que le député sera là.

    -Et bien ça sera l’occasion pour qu’on discute de ça aussi. Tu ne crois pas qu’il serait temps que tu te ranges et que tu arrêtes de te mettre en danger comme ça ?

    -Ils ont donc réussi à te retourner la tête. Tu sais pourquoi je me bats.

    -Non, ils ne m’ont pas retourné la tête. On en discutera de vive voix ensemble, quand je serai chez toi.”

    Nina a pris le train comme prévu, sans bagage pour être sûre qu’on ne lui ait pas mis de mouchard. Elle arrive chez son frère peu après midi et ils décident tous les deux de faire un tour en ville pour discuter de tout et de rien. Pour Martin, c’est une occasion de sortir de chez lui et d’arrêter de penser à son opération du lendemain. Pour Nina, c’est l’occasion de profiter de sa liberté passagère, avant de reprendre les discussions sérieuses dans la soirée.

    “ Tu ne m’as pas raconté comment Sophie et Richard se sont fait prendre, démarre Nina.

    -Ils sont partis en opération et se sont fait prendre.

    -Comment ? Qu’est ce qui les a trahi ? Je n’ai pas entendu parler d’un attentat dans ta région ces derniers mois.

    -Ils ont été trahis par les protections mémorielles. Les agents de sûreté se sont mis au détecteur de métaux et arrêtent toute personne avec un dispositif métallique dans un chapeau ou une casquette. C’est après l’arrestation qu’ils choppent la grenade oubliette et nous envoient en prison.

    -Et demain, tu vas faire quoi ? Si tu n’utilises pas de protection mémorielle, toi aussi tu vas oublier les 10 dernières années, s’inquiète Nina.

    -Je sais… Et faire cette opération sans protection amplifierait l’attaque, les autorités seraient incapable de trouver  le coupable. Je verrai demain devant la salle ce que je fais mais je dois réaliser cette attaque, quoi qu’il en coûte. Cette dictature a trop duré !

    -Écoute, je suis d’accord avec toi, le monde qui nous est proposé dehors est loin d’être parfait. Ils veulent que j’abandonne toute idée de liberté et c’est monstrueux. Les derniers mois que j’ai passé ont été durs parce qu’il a fallu que je combatte leurs idées horribles, tout en leur faisant croire que je les suivais. Et à force qu’ils me le répètent, je sais bien que quand je sortirai du centre dans 6 mois, il y a un risque pour que je rentre dans le rang et ça me fait peur. Mais te perdre dans une attaque terroriste après tout ce que tu as fait ces dix dernières années, ça me fait encore plus peur. Tu mérites de vivre librement, pas de finir en prison ou d’oublier 10 ans de ta vie.

    -Pour vivre librement, il faut faire cette opération ! martèle Martin. S’en prendre à un député, ça ne s’est jamais fait. Ce serait immense et ça forcerait tout le monde à sortir du status quo, ça fera bouger les choses, c’est sûr.

    -Je crois qu’on ne tombera pas d’accord, conclut Nina dépitée. Je dois repartir demain matin, je me lèverai tôt. Tu seras libre de faire ce que tu veux après.”

    La nuit est passée et il est déjà 9h30 quand Martin ouvre les yeux. Il bondit de son lit et découvre la chambre de Nina vide. Sa sœur est partie sans lui dire au revoir. Martin se ressaisit et se prépare pour une journée qui tourne déjà en boucle dans sa tête. Sauf que ses affaires ont bougé : il manque son sac à dos, un sweat à capuche avec poche ventrale et la grenade oubliette. La casquette avec protection mémorielle est toujours à sa place avec le billet pour le match de l’après-midi.

    Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket vient tout juste de démarrer et l’équipe locale prend une petite avance qui amène le public à donner de la voix. Nina aperçoit de l’autre côté du terrain son frère, assis au milieu de gens debout, balayant son regard dans la salle. Elle sort discrètement la grenade oubliette, bien dissimulé dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant du sweat shirt ample à capuche qu’elle a emprunté à son frère. Elle sort son téléphone portable et envoie un message à son frère : “prends soin de moi, je vais avoir 10 ans à rattraper”. Elle attend que le message soit reçu, observe son frère regarder son téléphone portable, serre la grenade dans ses mains, ferme les yeux et oublie qu’elle a failli abandonner sa liberté.

  • Souvenirs de Monsieur J.

    Cela faisait un sacré moment que j’étais en cabane lorsque j’ai rencontré Monsieur J. pour la première fois. En fait, cela faisait assez longtemps pour que tout le monde dans l’établissement connaisse mon nom. Et si j’en avais quelque chose à faire, cela ferait certainement aussi assez de temps pour que je connaisse les noms de tout le monde. Mais je préférais ne pas les connaître, ne pas les croiser, ne pas les imaginer. Je n’allais quand même pas devenir ami avec des tueurs, des voleurs ou des violeurs. Et j’étais bien dans mon confort personnel, loin de l’agitation causée par de jeunes fous avides de liberté.

    Je n’étais pas non plus seul, isolé dans mes cinq mètres carrés. En arrivant, j’avais clairement fait comprendre aux autres que j’avais envie d’être au calme mais que s’il le fallait, je n’hésiterai pas à faire disparaître une lame dans l’abdomen de la personne qui vient m’importuner. Et avec ma stature et mon regard sourcils froncés, ce genre de messages passe plutôt bien. J’avais gagné le respect et la renommée du type qu’on n’emmerde pas, à qui on dit bonjour et qui peut vous filer un coup de main si vous avez été sympa avant. J’avais même noué des relations avec certains de mes camarades, histoire de faire passer le temps un peu plus rapidement, mais sans jamais m’attacher à quoi que ce soit. On se rendait des services mutuellement, on se surveillait les uns les autres et il arrivait qu’on passe du temps à discuter ensemble, plus par habitude que vraiment pour se dire les choses.

    Je m’étais fait une raison : j’attendais la mort ici, doucement. Et si elle n’arrivait pas, j’irai l’attendre ailleurs quand on ne me voudra plus dans ces murs. Mes journées n’avaient donc aucun but, et j’étais incapable de dire quel jour on était. Le quotidien était monotone, monochrome. Mon temps libre, je le passais à lire, sans chercher à comprendre. Je m’étais fait une raison en attendant ma sentence : j’avais mérité ma nouvelle maison et il valait mieux oublier l’espoir, cela me ferait oublier mes peurs. Les premiers mois, j’ai continué à espérer, un peu, sans trop y croire. Maintenant, cela faisait assez longtemps pour que je ne me souvienne plus du dernier jour où j’ai eu peur.

    J’aimerais dire que cette histoire commence comme toutes celles du même genre, par une nuit sombre, agitée, où la pluie et le vent jouent une symphonie lugubre sur les barreaux de ma fenêtre, ponctuée par les coups de tonnerre. Une de ces nuits où on ne trouve pas le sommeil, pour quelques raisons que ce soit, mais souvent une raison mystique ou religieuse. Sauf que je dormais bien, apaisé par la lourdeur du quotidien et sachant que c’est le jour qui est le plus dangereux dans cet endroit. Les éléments pouvaient être déchaînés, une force supérieure pouvait s’énerver au point de faire trembler la terre, le plus grand des risques restait une attaque par un imprudent fou, juste après le repas de la mi-journée.

    Cette histoire a donc commencé de jour, en fin d’après-midi, une journée où le beau temps s’était conjugué avec la chaleur. Le travail était fini et chacun avait une petite heure de temps libre, qui consiste souvent à passer du temps en cellule, mais avec la porte ouverte. Je commençais à lire mon livre du moment quand le vieux Peter, dit “cramé”, un anglais qui était là depuis trop longtemps et dont les neurones ne se touchaient plus, a hurlé : “Une souris !”

    Il est sorti en trombe de sa chambre, courant dans le couloir en continuant de crier, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les voisins. Peter s’est arrêté dans les bras de Frank, le gardien présent à ce moment là, lui expliquant, paniqué, qu’il avait vu une souris courir dans sa chambre, et dévorer ses gâteaux. La plupart des résidents sont sortis, suivant la conversation ainsi que le duo retourner vers le lieu du crime pour observer les dégâts. Et comme on pouvait s’y attendre, il n’y avait rien. Le vieux Peter a eu beau faire de grands gestes, personne n’a rien vu. Par mesure d’hygiène, toutes les cellules ont été fouillées, ce qui m’a arrêté dans ma lecture. Au mieux, quelques trous minuscules ont été trouvés, mais aucun animal.

    Les jours suivants, ce possible arrivant clandestin a été au coeur des discussions de chacun. Et dans un vase clos, ce genre de bruit finit très vite par se mélanger avec son propre écho, faisant de l’hallucination d’un fou une réalité prenant des proportions sans commune mesure. Si bien qu’avant la fin de la journée, ce mystérieux nouveau camarade avait un nom, Monsieur J. Selon la rumeur, il s’agissait en fait du fantôme d’un détenu décédé à cet endroit il y a plusieurs décennies. L’histoire faisait mention d’un homme à qui personne ne parlait et qui aurait été tué par les surveillants lors d’une nuit sombre, humide et bruyante. Il reviendrait donc hanter sa dernière habitation, pour des raisons et des buts qui différaient d’un couloir à l’autre, d’un conteur à l’autre.

    Personnellement, je me mettais à l’écart de ces questions. J’en avait vu passer des rumeurs sans queue ni tête, et j’en verrai passer d’autres. C’est le lot de la vie dans ces conditions, où certains donnent encore de la liberté à leur imagination. Moi, je laissais ça pour les autres, me tenant simplement au courant pour toujours paraître comme celui qui sait tout dans le coin. Et alors que le bruit commençait à retomber, quelle ne fut pas ma surprise, en rentrant dans ma chambre un après-midi, de tomber nez à nez avec Monsieur J. en personne, en chair, en os et en poils, sur le sol de mon dortoir personnel. 

    Il se tenait face à moi, scrutant le moindre de mes mouvements, prêt à déguerpir à tout instant. De mon côté, je ne bougeais pas, j’essayais de comprendre. Personne ne criait dans le couloir, aucunes autres preuve de l’existence de Monsieur J. n’avait fait surface aux conversations des repas, et rien ne semblait avoir bougé dans ma chambre. En fait, j’étais plutôt en train de me demander s’il ne s’agissait pas d’un coup monté par des surveillants qui auraient voulu essayer leurs nouvelles matraques sur mon dos. Mais non, aucun gardien à l’horizon, et aucun signe d’effraction dans ma chambre.

    La nouvelle question qui me venait en tête était de savoir si cette souris, je dis souris mais cela aurait bien pu être un mulot ou un rat, je n’ai aucune idée de la différence entre tous ces rongeurs, était bien réelle ou si c’est mon esprit fatigué qui me jouait un sale tour. Le plus doucement possible, j’ai fait un pas et j’ai commencé à me baisser. Monsieur J. ne bougeait alors plus du tout et pourtant, son regard avait changé : il était pétrifié. Je me suis arrêté dans mon mouvement, comme si je ne voulais pas le faire fuir. Sans trop réfléchir, j’ai attrapé un paquet de gâteaux secs qui trainait, j’ai coupé un petit morceau de l’un des biscuits et j’ai repris ma manoeuvre, tendant cette fois-ci le mets bien en évidence.

    Monsieur J. a alors retrouvé sa mobilité, en commençant par son nez et ses moustaches.Tout son corps a semblé s’apaiser à la vue de cette nourriture. J’ai continué mon approche jusqu’à avoir ma main à une poignée de centimètre de mon colocataire clandestin qui restait toujours sur sa position. J’ai lâché le morceau de biscuit sur le sol et Monsieur J. s’est empressé de l’attraper avant de décamper à toute vitesse sous mon lit. Je suis resté un court instant figé, ne sachant quoi faire ni quoi penser. Et puis je me suis relevé et ai repris le cours de mon morne quotidien, finissant le gâteau dont Monsieur J. avait embarqué une partie.

    J’avais beau faire semblant, ce rongeur était entré chez moi et je n’arrivais pas à me le sortir de la tête. J’ai bien essayé de lire le livre qui trainait sur ma table de chevet mais rien n’y faisait, mon esprit quittait l’histoire à chaque ligne, repensant à cette rencontre impromptue. La lumière s’est éteinte et le sommeil mis du temps à arriver. Le temps que j’arrête de penser à cette petite bête.

    Le lendemain, dès le réveil, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé. Il manquait un gâteau dans l’emballage et des miettes traînaient sur le sol mais impossible de savoir si c’était moi qui avait mangé le biscuit ou si un animal m’en avait pris un morceau. La routine quotidienne a ensuite vite repris le dessus, m’emmenant des douches à la cantine, en passant par la cour de promenade et l’atelier. Je ne laissais rien paraître, pour ne pas donner de conversations aux autres, mais j’étais encore plein de questionnements.

    Finalement, je suis retourné dans ma chambre. Il n’y avait rien. Il n’y avait personne. C’était complètement normal et pourtant, je m’attendais à y retrouver Monsieur J., qu’il soit une création de mon esprit ou bien un rongeur gourmand. Je me suis alors installé sur mon lit et ai repris la lecture de mon livre du moment là où je l’avais laissé la veille. 

    Soudainement, au milieu du boucan des dernières allées et venues de la journée dans le couloir, un petit bruit a percé en dessous de mon matelas. J’ai instantanément arrêté ma lecture pour focaliser mon attention sur ce son, et savoir si je perdais la tête. Le léger grattement a repris aussitôt et Monsieur J a pointé le bout de son nez au milieu de mon lieu de vie, balayant son regard dans la pièce pour vérifier qu’aucun danger ne guettait. Après quelques pas, il s’est retourné, m’a regardé et s’est de nouveau statufié, comprenant que je l’avais vu. J’avais envie d’en savoir plus sur lui, de savoir d’où il venait, et pourquoi il venait là. Mais je savais qu’il ne pouvait pas me répondre, ou au moins pas dans un langage que je serai en mesure de comprendre. J’ai donc refait comme à notre première rencontre.

    En me levant du lit pour aller chercher un biscuit, je lui faisais peur ; je me trouvais entre lui et sa porte de sortie. Si je l’ai vite compris, j’ai aussi vite compris que son plus gros danger résidait de l’autre côté de ma porte d’entrée. S’il était vu, par un garde ou un camarade, ce serait de nouveau panique générale et chasse au monstre. Je crois que je n’ai jamais réfléchi aussi vite pour trouver une solution et préserver la vie de Monsieur J. En balayant mon regard sur le bazar m’entourant, j’ai vu l’heure sur un vieux radio-réveil. Dans 10 minutes, ce serait fermeture des portes pour la nuit. J’ai donc passé les dix minutes les plus longues de ma vie à faire semblant de lire pour que les gens du dehors ne remarquent rien d’anormal, tout en faisant assez de bruit pour que la souris soit apeurée à l’idée de bouger.

    La sonnerie a retentit, les portes se sont fermées, Monsieur J ne courait plus aucun danger. J’ai aussitôt repris mon mouvement vers mon garde-manger, toujours avec la plus grande délicatesse possible. Je ne sais pas comment mais Monsieur J. a eu l’air de comprendre ma manoeuvre, s’écartant doucement du chemin de mes pieds, sans pour autant partir au loin. J’ai pris un biscuit, en ai coupé un morceau, l’ai posé devant lui et comme la veille, il s’en est régalé. Sauf que cette fois-ci, il est resté un petit instant avant de partir comme un voleur. Cela n’a duré que quelques secondes, mais j’avais l’impression qu’il me disait merci.

    Nous ne nous étions vus que deux fois, et de façon très brève. Mais, pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression d’avoir communiqué avec quelqu’un, échangé, établi un lien. Cela est très étrange car je m’étais promis, en entrant ici, que je ne m’attacherai à rien ni personne, parce que ça n’en valait pas la peine, parce que je n’en valait plus la peine. Et maintenant, voilà que j’avais de la compassion pour un animal qui ne faisait rien d’autre que m’aider à réduire mes stocks de nourriture. 

    Au fil des jours, une nouvelle routine s’était mise en place dans ma journée. Monsieur J. a tout seul compris qu’il valait mieux venir me visiter un peu plus tard, le temps que tout le monde soit rentré chez soi définitivement pour la journée. Il a aussi compris qu’il pouvait rester, que je ne lui ferais pas de mal. Alors il est resté, un peu plus longtemps chaque jour. Je m’arrangeais aussi à lui donner de plus petits bouts de biscuits pour l’obliger à passer du temps avec moi. On ne se disait rien, je le regardais simplement venir, réclamer sa nourriture, manger et repartir. Mais ces quelques instants étaient devenus le point central de ma journée.

    Après une semaine, Monsieur J. n’était pas à son rendez-vous journalier et pourtant, je ne me suis pas inquiété. Après tout, il était libre, lui. Par conscience, j’ai quand même déposé un morceau de biscuit sur le sol de ma chambre, pour m’aider à dormir avec sérénité. Le matin, mon premier réflexe fut de regarder sous mon lit pour voir si mon ami était venu me rendre visite. Et il était venu, ne laissant derrière lui que quelques miettes, un peu plus que d’habitude, sûrement dû à l’obscurité de l’heure de sa visite.

    De nouvelles habitudes avaient été prises à la suite de cette nuit, sans que nous ayons eu besoin de nous en entretenir formellement. Chaque jour, mon ami venait me rendre visite, soit en me tenant compagnie, soit en passant tardivement récupérer son bien. Cette situation avait eu des répercussions inattendues : j’étais devenu le plus gros mangeur de biscuits de toute mon aile  de résidence, et peut-être même de tout l’établissement. C’est même le préposé au magasin qui me l’a fait remarquer, préparant même un paquet en me voyant arriver, sans même que j’ai besoin de lui demander. Après tout, j’avais fais quelques économies en travaillant ici, je pouvais bien les dépenser pour un ami.

    Ma vie avait changé. En quelques semaines, ma routine était bouleversée et j’avais même recommencé à penser, à m’inquiéter, à réfléchir… à vivre. Le changement a été si fort que je recommençais même à sourire, tout seul, ouvrant un peu mon visage dans la journée, en pensant à Monsieur J., et que cela faisait parler la rumeur dans les couloirs. Je n’en avais que faire et pour dire vrai, je n’écoutais pas vraiment ces discours qui indiquaient que j’avais trouvé un moyen de sortir. D’une certaine façon, ils avaient raison, j’avais trouvé mon échappatoire, celui qui permettait à mon esprit de s’évader.

    Le problème avec les rumeurs qui grandissent, c’est qu’elles finissent par prendre corps et devenir des vérités dont on n’arrive plus à remonter la source. Cela s’est donc matérialisé, un jour où je suis rentré plus tôt de la cantine. On y avait servi des brocolis dont je n’avais jamais été un grand fan, j’avais donc mangé plus vite, content de retrouver ma chambre et peut-être mon ami. Ma chambre n’était en effet pas vide de monde, mais pas avec des personnes que je voulais voir.

    En entrant dans le couloir, j’ai vu deux agents faire le guet devant ma porte, ouverte. J’ai tout de suite compris que j’avais le droit à ce que l’on appelle une visite inattendue. Et la première de mes pensées a été pour Monsieur J. C’est pour lui que j’ai forcé le pas, noirci mon regard et préparé mes poings. Les deux guets m’ont demandé de m’arrêter, se mettant sur mon passage. Ils ne m’ont ralenti que de quelques secondes, chacun ne faisant que la moitié de mon poids, et de mon âge. C’étaient certainement la première fois qu’ils devaient se mettre en face de l’un d’entre nous, puisque je ne les connaissais que très peu. Ils n’ont pas réussi à me contenir.

    J’ai mis un pied dans ma chambre et ils étaient deux à la retourner. Le plus proche de moi, Luc, s’occupait de mon armoire. Il avait renversé tous les paquets de biscuit que j’avais en avance, les vidant sur le sol pour s’assurer que rien n’était dedans. Je n’ai pas eu le temps d’observer d’autres détails, ni même de reconnaître mon deuxième agresseur. Luc s’est tourné de surprise vers moi, me voyant entrer, et il a fait la connaissance de mon poing droit. J’ai mis dans ce coup toute la rage que j’intériorisais car j’avais bien compris qu’ils m’enlevaient Monsieur J. avec leur descente. Le choc a été impressionnant, bruyant, balançant Luc au sol et envoyant une grosse décharge électrique dans tout mon bras.

    Je n’ai pas eu le temps de ressentir autre chose, car c’est sur moi que la suite des coups s’est abattue. Je savais que j’avais franchi une ligne rouge, mais je devais évacuer ma rage physiquement pour ne pas exploser. Je n’avais pas connu de sentiments aussi intenses depuis bien des années, et je m’en serais bien passé.

    Evidemment, j’ai été placé à l’isolement pendant quelques temps, pour “me laisser réfléchir à mon geste” comme ils m’ont dit. La seule pensée que j’ai eu a été pour Monsieur J. Au fil des heures, ou des jours, j’ai un peu perdu le compte, j’ai fait le deuil de mon ami. Je ne le reverrai plus, je ne partagerai plus de moments avec lui. Et puis, en y pensant, j’ai compris qu’il ne fallait pas être triste. Il n’était pas mort, il était vivant et libre. En réalité, il était devenu immortel car son souvenir pourra me suivre pendant le reste de mon séjour ici, et même une fois dehors.

    Je suis retourné dans ma chambre, qui avait été impeccablement rangée, étrangement rangée. J’ai même eu l’impression que les murs avaient été repeints, plus sombre qu’avant. Les gardiens ne m’avaient pas lâché d’un mètre et ils ne me laissèrent pas me réapproprier mon espace de suite ; Luc resta à la porte pour me demander des explications. Je ne lui en ai pas donné. Il m’a expliqué que c’était leur travail de faire des fouilles au hasard et qu’ils avaient eu vent d’un changement de comportement récent qui aurait pu indiquer toute sorte de chose, dont une tentative d’évasion. Je lui ai dit qu’ils s’étaient trompés. Et c’est tout.

    Avec mon geste, j’avais regagné le respect et la crainte de ceux qui commençaient à raconter des histoires sur mon dos. J’étais aussi d’un coup revenu dans l’oeil des gardiens. Je savais donc qu’au moment où Luc sortait de ma chambre, les gardes se relayeraient devant mon guichet pour contrôler régulièrement et furtivement mes agissements. J’ai donc attendu le bon moment puis j’ai regardé sous mon lit. La petite porte d’entrée de mon camarade à quatre pattes avaient été murée. Il ne me rendrait donc jamais plus visite en personne, en chair, en os et en poils.

    Mais il ne m’a pas quitté et il ne me quittera jamais. Car désormais, chaque fois que je mange un biscuit, c’est en compagnie des souvenirs de Monsieur J.