Auteur/autrice : Mathieu Bourgais

  • Travail Obligatoire

    “Dis grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler pour vivre quand tu étais jeune ?”

    Depuis qu’elle avait vu son grand-père sur de vieilles photos de famille, la petite Mathilde mourrait d’envie d’avoir des explications. Ses parents avaient bien tenté de lui raconter pourquoi son grand-père apparaissait couvert de crasse et sourire aux lèvres à côté d’une palette de pots de peinture dans un immense bâtiment sans cloison ni décoration, aux murs lointains gris surplombés d’ouvertures lumineuses irrégulièrement jaunies, vaguement délabré, et peuplé de machines d’un autre temps. Mais Mathilde ne voulait pas vraiment les croire. Elle voulait avoir le témoignage originel, comme on lui avait appris à l’école, pour se faire un avis sur une information ayant transitée par le moins d’intermédiaires.

    “Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-père !

    -Bonjour Mathilde.” Jean était assis dans un fauteuil confortable à regarder un programme vidéo quand sa petite fille s’est précipitée dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que la petite Mathilde.

    “Alors grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler ?

    -Calmes-toi un peu Mathilde. Enlève déjà tes chaussures, tu vas salir la maison de ton grand-père.

    -Oh, ce n’est pas bien grave maintenant que j’ai un étoisol.

    -Ce n’est pas une raison papa. C’est une question de respect.

    -Alors, c’est vrai que tu étais obligé de travailler quand tu étais jeune, sinon tu n’avais pas de maison ?

    -Oui, on peut dire les choses comme ça.” Un sourir venait d’éclairer le visage de Jean qui s’était relevé dans son fauteuil pendant que sa petite fille avait sautée sur l’assise du fauteuil d’en face, faisant se soulever une fine couche de poussière. Après avoir salué sa fille Marie qui est aussitôt repartie faire un tour de contrôle de la maison, il reprend son histoire : “tu vois, quand j’étais plus jeune, je passais une bonne partie de mes journées dans une usine et à la fin du mois, je recevais de l’argent en fonction du travail que j’avais fait.

    -Mais tu faisais quoi dans les usines ? Tu surveillais les fabriqueurs ?

    -Dans ce temps là, ça n’existait pas les fabriqueurs. Il y avait des machines que l’on devait contrôler et alimenter. Certaines machines pliaient le métal, d’autres assemblaient des pièces ensembles, d’autres perçaient des trous ou faisaient des soudures. Mais il fallait toujours un humain pour les contrôler.

    -Et c’était quoi ton travail ?

    -Mon emploi consistait à mettre des plaques de métal peintes en entrée de la chaîne de machines et à contrôler que mes collègues étaient bien à leur poste à faire ce qu’il fallait pour qu’à la fin on obtienne des pots de peinture à la bonne taille et qui ne fuient pas.

    -Et tu faisais ça tous les jours ?

    -Presque tous les jours. Je faisais cela huit heures par jour cinq jours par semaine quand j’étais jeune. Et avec l’arrivée des premiers fabriqueurs, je travaillais moins longtemps par jour, puis moins de jours par semaine. La photo que tu tiens dans la main, c’est la dernière palette de pots de peinture que nous avons produite avec des humains et les gens que tu vois sur cette image, ce sont mes collègues de travail de l’époque. Après cette photo, nous ne sommes plus jamais retourné à l’usine.

    -Et vous n’avez plus jamais travaillé de votre vie, vient interrompre Marie.

    -Tu sais que c’est faux ! lance Jean. On s’est mis à faire ce que l’on voulait et on a arrêté d’être esclave du système !

    -Pourquoi tu étais esclave grand-père ?

    -Je n’étais pas esclave comme tu as vu les esclaves dans tes livres d’histoire, parce que j’étais payé pour le travail que je fournissais. Mais nous étions moins libres qu’aujourd’hui. Avant, nous avions tous peur du chômage.

    -C’est quoi le chômage ?

    -Et bien quand j’étais jeune, tout le monde ne travaillait pas. Les gens qui n’avaient pas d’emplois, on disait qu’ils étaient au chômage. Cela veut dire qu’ils avaient un peu d’argent pour vivre mais souvent pas assez et qu’ils étaient des poids pour la société. C’était très mal vu en ce temps là d’être au chômage. On préférait tous avoir un emploi dur, qui nous cassait le dos et pour un salaire de misère plutôt que d’être au chômage.

    -Ça veut dire qu’aujourd’hui, on est tous au chômage ?” La remarque a redonné le sourire à Jean, qui regarde du coin de l’œil sa fille en train de vérifier le contenu de son frigo et de ses placards, ainsi que les versions à jours de ses thermostats intérieurs.

    “-Non, aujourd’hui, le chômage n’existe plus, et l’emploi non plus d’ailleurs. Aujourd’hui, on reçoit une rémunération de citoyen qui nous donne le temps de faire ce que l’on veut comme lire des livres, regarder des films, voyager ou aider les autres. Et si on veut, on peut aller aider des entreprises qui ont besoin d’aide ou aider les services de l’État  et toucher un peu d’argent supplémentaire. On est libre de faire ce qu’on veut. 

    -On est surtout libre de s’ennuyer, relance Marie qui revient dans le salon. Les gens qui se lancent dans la recherche ou les services comme les pompiers, la police ou les médecins ont gardé la même vie qu’avant. Ils gagnent toujours plus d’argent que nous pendant que nous, on se demande bien comment occuper nos journées.

    -C’est bien normal qu’ils gagnent plus, ils font un effort par rapport à nous. Si tu veux, toi aussi tu peux faire cet effort et tu verras si l’argent que tu gagnes en plus compense le temps et l’énergie que tu dépenses au travail. De mon temps, tu n’aurais pas pu t’occuper de Mathilde comme tu l’as fait sur ses années de bébé. Et puis rien ne t’empêche de te lancer dans l’artisanat, ça occupe tes journées, tu fabriques ce que tu veux, tu fais de l’art qui te permets de t’exprimer et si des personnes sont intéressées, tu peux même vendre et te faire un peu d’argent en plus, si tu en as tant besoin.

    -Tu ne te rends même plus compte que tu régurgites le discours officiel. Moi, ce que je vois, c’est que je passe beaucoup de journées à ne pas faire grand chose, et que beaucoup de gens autour de moi pensent la même chose. Si on avait un emploi qui nous donnait une raison de nous lever le matin, les choses seraient bien différentes.

    -Et toi tu régurgites le discours officiel d’il y a 40 ans ! Tu ne peux pas comprendre parce que que tu ne l’as pas vécu mais les politiques, les gens hauts placés et avec du pouvoir, ils se servaient de l’emploi pour contrôler les foules. Oui, l’éducation que ta génération a eu par l’école ne vous a pas préparé à ce nouveau mode de vie et oui, j’ai plusieurs anciens collègues qui se sont un peu ennuyés parfois. Mais regarde ta fille et regarde le monde que l’on a construit pour elle. Elle vivra une meilleure vie que moi et que toi, et il faut peut-être en passer par le sacrifice d’une ou deux générations pour avancer.

    -Et voilà, tu en reviens à ton vieux combat de l’école. Bon, je pense qu’on n’en sortira pas grand chose d’autre et je dois y aller pour ne pas rater mon vol. Tu prends soin de ton grand-père et tu ne l’embêtes pas trop, et toi, tu ne m’embêtes pas trop ma fille avec ta propagande. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école.”

    Marie fais une bise à sa fille et à son père, et retourne dans sa voiture qui démarre et part à toute allure en direction de l’aéroport, à peine a-t-elle refermé la portière.

    ***

    “Dis grand-mère, c’est vrai que tu étais obligée de ne pas travailler pour gagner de l’argent quand tu étais jeune ?

    -Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-mère !

    -Bonjour Arthur.” Mathilde était assise dans un fauteuil confortable, occupée sur un programme interactif de divertissement quand son petit fils s’est précipité dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que le petit Arthur.

    “Alors grand-mère, c’est vrai qu’il t’était interdit de travailler ?

    -Arrêtes de courir partout Arthur et enlève tes chaussures, tu vas mettre de la boue partout dans la maison de ta grand-mère.

    -Oh, ce n’est pas bien grave, j’ai un employé de ménage depuis quelques mois.

    -Ce n’est pas une raison maman. C’est une question de respect.

    -Arthur, viens t’asseoir ici. C’est vrai, quand j’étais jeune, on n’était pas obligé de travailler pour avoir de l’argent. Les usines fonctionnaient toutes seules grâce aux fabriqueurs et elles créaient bien assez de richesses pour tous le pays. Mais si on le voulait, on pouvait faire des études et devenir chercheur ou médecin ou alors donner de notre temps dans les services comme les pompiers ou les ambulanciers et on avait le droit d’avoir un peu plus d’argent en contrepartie. En fait, on pouvait faire ce que l‘on voulait sans se préoccuper de savoir si on aurait assez d’argent pour manger, avoir chaud en hiver et pouvoir nous éclairer la nuit.

    -Oui mais la plupart des gens restaient chez eux à ne rien faire et s’ennuyaient franchement, lance Marc avant de faire le tour de la maison de sa mère pour vérifier que ses employés d’aide à domicile ont bien rempli le frigo et les armoires comme il faut.

    -C’est vrai, et c’est ce qui a conduit à la révolte contre les fabriqueurs que tu as peut-être vu à l’école. Les gens ont attaqué et détruit des usines, ils ont arraché des câbles de calcul qui avaient remplacé les secrétariats, ils ont détruit les voitures et bus autonomes. Et le président a réinstauré l’emploi il y a une bonne trentaine d’années. J’ai eu la chance de ne pas avoir à trop travailler, j’étais déjà pas loin d’être vieille, on ne m’a imposé que 10 heures par semaine. Mais on s’est mis à enlever les fabriqueurs pour redonner de l’emploi dans les usines, on a recréé le travail de taxi, chauffeur livreur ou secrétaire, avec à chaque fois des gens pour les contrôler, ce qui créait plus d’emploi. Par la même occasion, on a remis en service de vieux diplômes, imposant aux gens de faire un certains nombre d’années d’étude pour occuper certains postes, sans lien forcément entre le diplôme et le travail derrière. Mais cela a de fait demandé plus de travailleurs, et ainsi de suite, il a fallu moins de 5 ans pour que la situation redevienne comme avant.

    -Et c’est bien mieux comme ça maman. Bon, je dois y aller, j’ai un vol à ne pas rater. Tu prends soin de ta grand-mère et tu ne l’embêtes pas trop, il faut qu’elle se repose. Et toi, tu ne l’embêtes pas trop avec tes histoires du passé, il a autre chose à penser à cet âge là. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école la semaine prochaine.”

  • Artificielle intelligence

    -Quel âge avez-vous ?

    -47 ans ! répond le monsieur qui fait face à “l’Intelligence Artificielle”.

    Aussitôt, des chariots se mettent en branle sur des rails, des diodes s’allument quand d’autres s’éteignent, des bras robotiques descendent du plafond et le tout produit un ballet assez impressionnant de métal, de câbles, de roues et d’engrenages en tout genre, se déplaçant à toute vitesse sur une surface de plusieurs mètres carrés avec une précision remarquable. La vitre de protection qui donne à voir ce spectacle est tout juste ouverte sur sa jointure avec le plafond pour laisser passer le concert de cette machinerie, un bruit assourdissant dont on pourrait presque déceler une mélodie aléatoire dans le cri des bras robotiques qui fendent l’air. Des billes se mettent à rouler, entrechoquent des portes qui s’ouvrent et redirigent des flux lumineux, et après quelques secondes, que l’on aurait jugé avoir duré quelques minutes, le calme revient. Tout le bazar est figé, le bruit s’étouffe doucement dans la grande pièce où le groupe de visiteurs se tient bien sagement dans le fond, contre le mur, les yeux ébahis et la respiration presque coupée. Puis, la lumière sur le panneau frontal s’allume et le haut parleur énonce, d’une voix typiquement non humaine : “Monsieur, vous mesurez très exactement 177 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”

    Sabrina, la guide du musée des technologies anciennes, invite alors le groupe à passer dans la salle suivante où le cobaye de la séance se met contre le mur, dos à la frise de mesure. Il fait bien très exactement 177 centimètres ce qui est applaudi par le groupe de visiteurs qui entame aussitôt une discussion interne, par chuchotement, autour de la prouesse réalisée par cet engin qui a tout de même plus de 100 ans. Il n’avait fallu que quelques questions comme le prénom, la ville de naissance, le sport pratiqué dans la jeunesse et l’âge pour deviner la taille de la personne qui passait le test. 

    “L’Intelligence Artificielle comme vous venez de la voir en action, est l’ancêtre des systèmes de Raisonnement Automatique que l’on retrouve aujourd’hui partout dans notre vie, explique Sabrina d’une voix qui porte au-dessus du brouhaha ambiant. Comme vous le constatez, c’étaient des systèmes très imposants qui ne pouvaient donc pas être intégrés dans les voitures ou dans les téléphones ni même dans les ordinateurs. Leur programmation était aussi très précise, déplacer une seule pièce d’un petit millimètre et la machine ne fonctionne plus du tout. La machine que nous avons là est d’époque et a nécessité une mise en place qui a duré plusieurs semaines, avec de nombreux ingénieurs et l’aide du R.A., pardon du Raisonnement Automatique.

    – Et ça ne pouvait que donner la taille des gens qui répondaient aux questions ?

    -Non, il existait des Intelligences Artificielles pour répondre à toute sorte de question. Mais oui, chaque machine était spécialisée dans un seul sujet. Par exemple, les services de météorologie disposaient de leur propre Intelligence Artificielle pour annoncer la météo du lendemain, une machine qui s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres en longueur et en largeur, et sur plusieurs étages !

    -Mais qu’est ce qui nous prouve que la machine fonctionne vraiment ? Peut-être que le monsieur est votre complice et que la machine ne fait qu’annoncer la même mesure toute la journée ?

    -Et bien, madame, je peux vous inviter à faire le test vous-même, propose Sabrina.”

    Le petit groupe reprend la direction de la salle précédente et la personne inquisitrice avance devant le petit panneau central, composé d’un micro qui ressort un peu, d’une grille trouée avec une enceinte sonore derrière et d’une petite lumière qui s’allume rouge quand la machine écoute, vert quand la machine émet des sons et s’éteint quand la machine “réfléchit”. Les visiteurs regardent attentivement la machinerie qui est visible spécialement pour le musée et chacun remarque que la configuration est revenue à une position initiale. Alors, la dame démarre le questionnaire et le spectacle recommence. Des bras sur rails se déplacent de gauche à droite, d’avant en arrière, des petits éléments tombent et en poussent d’autres qui déclenchent alors des courants électriques, et ainsi de suite. Et entre chaque question, on devise sur la position de tel ou tel élément, pour savoir s’ils ont la même position que précédemment ou pas, comme pour deviner le secret d’un magicien au travail. Et après la dernière question, après les dernières “réflexions” bruyantes, la sentence tombe de la même voix robotisée :  “Madame, vous mesurez très exactement 164 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”

    Le groupe refait le même sketch que précédemment et le résultat avancé par la machine est encore une fois très exact. Pourtant, cette deuxième testeuse indique qu’elle a menti sur la question de son âge. “Vous n’êtes pas la première à essayer de lui mentir, mais l’Intelligence Artificielle, même si elle semble bien archaïque, est suffisamment bien construite pour le détecter”, explique Sabrina. L’assemblée est impressionnée par la démonstration et termine sa visite en achetant quelques souvenirs, aussi bien du lieu que d’une époque si lointaine vue de cette fin de vingt-deuxième siècle.

    Si l’Intelligence Artificielle est le clou du spectacle du musée international de la technologie ancienne de Paris, d’autres salles et d’autres objets attirent aussi leur lot de remarques d’étonnement. Il y a par exemple le vélo à pédales sur lequel il fallait trouver l’équilibre tout seul tout en avançant par pression sur les dites pédales, qui se trouvaient positionnées à l’opposé l’une de l’autre. Les spéculations vont bon train sur la façon dont on pouvait utiliser cet objet et l’idée qu’il y avait des compétitions sportives utilisant cet engin crée généralement l’hilarité.

    On trouve aussi un écran collé à une boîte que l’on appelait télé-vision. Il s’agissait d’un dispositif sur lequel on recevait un programme visuel qui était prédéfini. Impossible de choisir son programme où l’heure à laquelle voir une émission donnée, on était obligé de faire avec le programme prévu par des grandes sociétés privées. Une salle où les interrogations sont grandes, les visiteurs se demandant comment des gens pouvaient vivre en subissant des programmes qu’ils ne pouvaient choisir. Certains évoquent le fait que ce serait toujours le cas dans certains pays, des états exotiques qu’on ne souhaite pas aller visiter en vacances.

    Même les objets les plus simples du quotidien étaient complètement différents. Le musée dispose d’un authentique para-pluie qui ressemble à s’y méprendre à un ombreur d’aujourd’hui. Sauf que sa fonctionnalité était de protéger de la pluie et non du soleil. Et surtout, il fallait le tenir à la main en s’assurant qu’il soit toujours au-dessus de sa tête, ce qui pouvait faire mal au bras. Mais les technologies de l’époque, notamment dans le textile, ne permettaient pas d’intégrer directement un outil déployable comme c’est le cas de l’ombreur.

    Les livres aussi étaient différents il y a encore cent ans. Le musée dispose d’un authentique livre-à-mots, que le public peut feuilleter. On y trouve l’ensemble des mots de la langue française qui étaient autorisés pendant une année, avec le sens de chacun de ces mots. L’idée qu’une autorité puisse indiquer quels mots sont valides et quels mots ne le sont pas fait froid dans le dos. Comment faisait-on pour parler, allait-on vérifier que les mots que l’on souhaite utiliser sont dans ce livre ? Et est-ce que chaque famille disposait d’un tel ouvrage ? Était-on obligé de l’acheter tous les ans ? Devait-on réapprendre tout son vocabulaire et connaître les centaines de pages et les milliers de définitions par cœur ?

    Le dernier groupe de la journée parti, une jeune fille se trouve toujours à l’accueil, attendant visiblement que Sabrina se libère.

    -Bonjour, je suis Alice, la nouvelle guide et conservatrice assistante du musée. Je me demandais si vous pouviez faire un tour du musée avec moi pour que je sois opérationnelle dès lundi.

    -Enchantée Alice ! répond Sabrina, un franc sourire sur le visage. Laissez-moi fermer le musée au public et nous serons tranquilles pour discuter de ce que vous voulez.

    Les deux conservatrices assistantes font le tour des salles, Alice remplissant son carnet numérique de notes en tout genre, entre les explications historiques concernant les objets, les anecdotes d’une dizaine d’années à ce poste ou encore les informations pratiques pour maintenir ces éléments d’histoire dans leur état. Après quelques heures, ce qui est bien plus long qu’un temps normal de visite, les deux femmes arrivent à la salle finale, celle de l’Intelligence Artificielle.

    -Et comment tout cela fonctionne vraiment ? demande Alice en regardant derrière la vitre de protection.

    -C’est l’Intelligence Artificielle, c’est tout, ça fonctionne, répond Sabrina.

    -Vous n’avez pas plus de détails ? Pourquoi tous ces robots, pourquoi toutes ces billes et ces glissières ? Cela parait tellement fou que quelqu’un ait réussi à transformer tout ça pour inventer le Raisonnement Automatique qui peut fonctionner dans un engin comme celui-là, dit Alice en montrant sa tablette de prise de note sur laquelle s’inscrivent les paroles de la jeune femme sans qu’elle ait besoin de faire quoi que ce soit.

    -Donc vous ne savez pas du tout ? Vous n’avez pas fait de recherches sur les technologies du musées ?

    -Non, je visite le musée depuis que je suis toute petite donc je n’ai pas pensé à faire plus de recherches.

    -Et bien, arrêtez de regarder derrière la vitre de protection, tout ceci n’est que de l’esbroufe. L’Intelligence Artificielle n’a pas besoin de tout cet attirail pour fonctionner.

    -Mais alors, comment cela fonctionne ?

    -Comme le Raisonnement Automatique. La machine dispose en réalité de plusieurs caméras, celles dans les coins de la pièce et dont les gens pensent qu’il s’agit de caméras de sécurité. En analysant les images de ces caméras, un ordinateur est capable de calculer la taille de quelqu’un très précisément, et sans même que cela ne demande de grandes techniques très compliquées. Le fait de poser des questions et de bouger des éléments derrières, c’est complètement inutile. Complètement inutile donc totalement indispensable pour maintenir l’illusion.

    -Mais pourquoi ne pas dire la vérité aux gens ? s’insurge Alice.

    -Vous croyez qu’on payerait une place pour voir un simple ordinateur faire ce qu’il sait faire ? Les gens veulent voir une Intelligence Artificielle des débuts et s’imaginent que c’est une machine étrange qu’on aurait remplacée avec le Raisonnement Automatique. On a changé le nom mais la technologie est la même, tout juste plus précise de nos jours. Au lancement du musée, il y a quelques dizaines d’années, il y avait le même système qui tenait dans un simple téléphone portable. Depuis que cette salle a été mise en place, c’était avant que j’arrive, l’affluence n’a cessé de croître.

    -La machinerie que l’on voit ne sert donc à rien du tout ?

    -Je vous l’ai dit : complètement inutile donc totalement indispensable.

  • Désobéissance (f)utile

    “Il y avait un stop là !

    -Oui, je sais.

    -Et tu l’as grillé !

    -Oui, je sais. Mais il n’a rien à faire là ce stop. C’était un céder le passage avant et c’était bien comme ça. Mais voilà, une poignée de gens aux poches pleines d’argent a arrosé la mairie pour mettre un stop, pour que ça soit plus sûr. Sauf que personne ne sort de ce lotissement, que la visibilité est bonne, qu’il n’y a jamais eu d’accident et qu’un céder le passage ferait très bien l’affaire.

    -Sauf que ce n’est pas à toi de décider des lois. Il y a un stop, tu dois t’arrêter et c’est tout.

    -Non, ce stop est idiot et on doit se battre contre les lois idiotes. Ce que je fais, c’est de la désobéissance civile, pour changer les choses et montrer qu’on ne se laisse pas mener par le bout du museau.

    -Tu t’entends là, Monsieur Luther King du carrefour de la rue du 8 Mai ? Tout le monde s’en moque de ce que tu fais et ça ne changera rien. Tout ce que tu risques, c’est d’avoir un accident avec un pauvre vieux qui conduit une voiture de luxe et qui n’hésitera pas à t’enfoncer pour le moindre accrochage. Tout ça pour gagner deux malheureuses secondes.

    -Ce n’est pas une question de temps gagné, c’est une question de principe. Et si quelqu’un sort de ce lotissement au moment où je passe, ce qui n’est pas arrivé une seule fois en 15 ans que je passe ici quotidiennement, j’aurai largement la visibilité nécessaire pour le repérer à temps, m’arrêter et le laisser passer, comme si c’était un céder le passage, le stop est donc inutile.

    -Et qu’est ce que tu espères obtenir ?

    -Je ne sais pas, mais je ne me laisserai pas faire. Au mieux, ma désobéissance est remarquée, elle est rejointe par d’autres personnes et on change les choses. Au pire, il ne se passe jamais rien. Je n’ai donc rien à perdre.

    -De toute façon, j’ai bien compris que je n’arriverai pas à te faire changer d’avis.”

    Le carrefour entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai à Montigny a changé de nombreuses fois de signalisation au cours de son histoire. La rue du Lieutenant Aubert a toujours été une route importante, traversant le village d’un bout à l’autre et le reliant au reste du réseau national. Elle est, de ce fait, fortement empruntée aux horaires de pointe, le matin et le soir, par les habitants des villages alentour qui passent par l’autoroute pour atteindre leur lieu de travail.

    La rue du 8 Mai est une des routes perpendiculaires à la rue du Lieutenant Aubert qui a été créée il y a une cinquantaine d’années pour permettre d’accéder à un nouveau lotissement d’habitations, qui a démarré une nouvelle politique d’aménagement pour attirer des retraités fortunés qui ont alors relancé la vie de commerce du village. La rue a commencé par un stop à son extrémité, donnant la priorité aux automobilistes de la rue principale. Puis les conseils municipaux successifs ont cherché des moyens de ralentir la traversée du village, officiellement pour réduire la dangerosité de la cohabitation avec les piétons environnants, officieusement parce que les nouveaux habitants trouvaient l’environnement trop bruyant à leur goût.

    Des trottoirs plus larges sont apparus, puis des réhausseurs sur les voies avant un changement de signalisation et même de tracé global de la rue, la faisant passer d’une ligne parfaitement droite à un ensemble de chicanes, obligeant les conducteurs de passage à réduire sensiblement leur vitesse sur le tronçon. En parallèle, la zone s’est vue être de plus en plus occupée par les habitants, surtout les plus jeunes, qui ont redécouvert un moyen de parcourir leurs rues sans risquer d’être renversés par un véhicule.

    La touche finale a été le changement de signalétique au croisement avec la rue du 8 Mai, modifiant la priorité des voies et ajoutant des céder le passage sur la grande rue. La mesure a été au centre des discussions des utilisateurs, elle ne restera en place que 5 ans, avant de se transformer en panneaux stop, obligeant les automobilistes à l’arrêt complet pour laisser la priorité à la sortie du lotissement.

    Thomas a connu tous ces changements, tout comme son ami Alexandre. Cela fait plus de vingt ans qu’ils habitent un village voisin et empruntent cette route en tant qu’automobiliste, d’abord comme passager puis récemment comme conducteur. Mais c’était la première fois qu’Alexandre se trouvait comme passager de Thomas sur cette rue du Lieutenant Aubert, traversant ce carrefour que Thomas emprunte quotidiennement en s’appliquant à ne pas respecter la signalisation avec laquelle il est en désaccord. Cela lui arrive de croiser d’autres automobilistes, voire quelques passants, dont il brave toujours le regard réprobateur. Et si quelqu’un venait à sortir du lotissement au moment où Thomas arrivait, bien sûr qu’il s’arrêterait. Mais depuis 4 ans qu’il conduit, cette situation ne s’est jamais produite.

    La discussion entre les deux amis de longue date n’a rien changé dans le comportement de Thomas. Ce n’était d’ailleurs pas le but d’Alexandre, qui sait bien que son ami sait être entêté dans ce genre d’opinion qui, finalement, importe peu. Les semaines ont défilé, se recopiant les unes les autres autour de ce croisement entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai, et il a fallu un retour de soirée pour que les deux amis y repassent ensemble, toujours avec Thomas dans le rôle du conducteur.

    “ Attends, je te coupe, tu as vu là ? questionne Thomas.

    -Quoi, où ?

    -Là, le panneau !

    -Oui, c’est un stop, je sais. Et je sais que tu ne vas pas t’y arrêter, on en a déjà discuté tu sais ?

    -Non, regarde mieux, en dessous ! Il y a un nouveau panneau !

    Contrôle fréquents

    -J’ai changé les choses ! dit Thomas avec une pointe d’ironie tout en grillant le carrefour car personne ne sort du lotissement.

    -Et tu en es fier ? 

    -Ma désobéissance civile a fait changer les choses !

    -Tout ce que ça a changé, c’est qu’il y aura plus de contrôles de police et que tu risques de perdre ton permis tout en prenant des tonnes d’amendes.

    -Nan, ça fait deux semaines que le panneau est en place et je n’ai vu aucun policier. C’est juste un panneau pour faire peur.

    -Et tu comptes faire quoi maintenant ?

    -Je compte bien continuer. J’ai obtenu un petit changement, c’est la preuve que pour combattre les lois idiotes, il faut y désobéir.

    -Tu as conscience que ce que tu fais est globalement inutile ?

    -Oui. Mais ça ne m’empêchera pas de continuer.”

  • Liberté oubliée

    Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket captive suffisamment l’audience et le signal vient d’être donné, subtilement depuis l’autre bout de la salle. Nina sort de son sac à dos posé entre ses jambes une casquette aux couleurs des Alouettes Bleues de Vendée qu’elle enfile aussitôt après avoir activé un dispositif en métal faisant tout le tour de l’intérieur du couvre-chef. Puis elle sort discrètement une grenade oubliette, bien dissimulée dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant de son sweat shirt ample à capuche. Elle relève la tête, regarde devant elle et observe une nouvelle fois son frère réaliser le signal convenu. Elle en est sûre, elle est prête, elle doit déclencher sa grenade oubliette et ainsi effacer la mémoire du Maire. Un panier à 3 points est marqué par les Alouettes Bleues, le public se lève pour célébrer, Nina prend une grande respiration, ferme les yeux et détend ses mains crispées autour de l’arme qu’elle dissimule. Elle ne déclenche pas sa grenade, ouvre les yeux et range soigneusement l’engin dans son sac, avant de jeter un regard à son frère, lui signifiant qu’elle renonçait à l’opération.

    “ Je peux au moins savoir pourquoi tu as désobéi ?

    – Parce que j’en ai marre de cette vie ! répond Nina.

    -Voilà, c’est tout ce qu’elle a voulu me dire depuis tout à l’heure, enchaîne Martin, le frère de Nina.

    -Mais ce n’est pas une raison ! martèle Pierre. Tu le sais comme tout le monde ici, une occasion de la sorte ne se reproduira pas avant plusieurs mois. C’est le travail de tout le monde que tu as jeté à la poubelle, sur un coup de tête, et c’est insupportable.

    -Sauf que ce n’est pas un coup de tête. J’en ai marre de vivre dans la clandestinité, de faire attention dès que je sors dans la rue. Je n’en veux plus de cette vie que je n’ai pas choisie. Je ne veux pas être une terroriste.

    -On va faire comme si personne ici n’avait rien entendu. Tu vas retourner dans tes quartiers et je viendrai avec ton frère pour en discuter calmement. Tu sais que nous faisons cela pour la liberté, que nous ne sommes pas des terroristes, c’est l’État qui nous donne ce nom dans les médias et que nous ne nous arrêterons pas de si tôt.”

    Nina est retournée dans sa chambre, après avoir remis son sac à dos piégé qu’elle n’a pas déclenché à l’armurerie des Défenseurs de la Liberté. Elle est calme et déterminée, sûre d’elle et de son choix, attendant les remontrances de son frère et de son chef de corps. Elle connaît déjà leurs arguments et sait comment y répondre. Sa décision est prise et elle ne reviendra pas dessus.

    “ Alors, on fait quoi maintenant ?

    -Vous, je ne sais pas mais moi, je m’en vais d’ici.” La phrase fait l’effet d’une bombe pour Pierre et Martin, qui avaient déjà prévu leur discours moralisateur.

    -Et tu vas où ? s’inquiète Martin.

    -Je vais me rendre à la police et demander à bénéficier du programme de retour à la citoyenneté.” Cette annonce laisse un blanc.

    -Et tu vas faire quoi après ? Tu n’as que 16 ans et tu n’as jamais rien connu d’autre que la vie parmi nous.

    -Non, c’est faux ! J’ai connu la vie avant, j’en ai quelques souvenirs et je sais que c’était mieux.

    -Mais c’était avant ! intervient Pierre dans la discussion de famille. C’était avant que l’Etat passe les lois de sécurité et interdise la liberté d’opinion politique. C’était avant que tes parents meurent pour la liberté à nos côtés. Tu te rends compte qu’en nous quittant, tu acceptes de perdre ta liberté ?

    -Et toi, tu te rends compte qu’en vivant dans l’illégalité, on n’est pas libre ! rétorque aussitôt Nina.” La réponse a fait l’effet escompté et Martin se trouve obligé de mettre à la porte son chef pour continuer la discussion avec sa soeur plus calmement.

    -Tu te rends compte qu’en faisant cela tu nous mets tous en danger et que tu risques d’être la cible d’attaques de la part du groupe ?

    -Sérieusement Martin ? Tu sais que je ne serai un danger pour personne. J’ai déjà tout prévu, j’irai dans une autre ville pour qu’on ne puisse pas me retracer. Et je ne compte pas vous dénoncer, je veux juste vivre ma vie sans avoir à devoir mener des attaques pour effacer la mémoire des gens.

    -Tu sais que ces attaques sont essentielles pour faire passer notre message. Le peuple doit savoir que ces lois liberticides ne garantissent pas leur sécurité, parce qu’aucun gouvernement ne peut promettre une totale sécurité.

    -Et pour ça, on doit effacer dix ans de la mémoire de civils qui n’ont rien demandés ?

    -Non, on doit effacer la mémoire des personnes médiatiques et tu le sais, il peut y avoir des dommages collatéraux.

    -Oui je le sais, mais je ne le supporte plus. Et je ne supporte plus cette vie où tout ce que je fais doit d’abord être validé par un supérieur hiérarchique.

    -Et donc on arrêtera de se voir ?

    -Oui, mais on pourra toujours rester en contact par le biais de messageries cryptées. Ou alors tu me suis.

    -Je te comprends mais je ne peux pas rejoindre ce gouvernement qui a tué nos parents. Tu vas me manquer petite sœur.”

    Comme elle l’a annoncé, Nina quitte les Défenseurs de la Liberté, prend plusieurs bus qui utilisent encore des tickets en papier sans empreinte numérique pour arriver jusqu’au centre de réinsertion à la citoyenneté de Rouen. C’est un des plus gros centre du pays dans lequel on retrouve aussi bien des condamnés pour des faits classiques, des condamnés pour terrorisme ou d’anciens membres des Défenseurs de la Liberté venus se rendre de leur plein gré. Le centre de réinsertion propose un accompagnement avec des cours de citoyenneté mais aussi des formations professionnalisantes pour pouvoir se réinsérer le plus rapidement possible dans la société française.

    Nina a tout prévu en avance et demande à être hébergée dans le centre, ce qui ne peut lui être refusé à son âge. Elle explique à l’employé d’accueil avoir été embrigadée dans le groupement terroriste par ses parents et y avoir passé tout son temps à l’arrière, coupée du monde extérieur, et donc incapable de comprendre qu’elle était dans le mauvais camp. Ses affaires sont fouillées minutieusement, elle est elle-même inspectée, avant d’avoir le droit à une chambre en échange d’un formulaire administratif qui représente son examen d’entrée. Elle doit y indiquer des informations sur la cellule qu’elle a quittée et n’a aucun mal à justifier l’imprécision des données qu’elle écrit avec l’argument de la fuite non prévue et surtout de la première sortie en 10 ans hors des murs de sa prison.

    Elle a droit à un premier entretien au bout de trois jours, dans une grande pièce lumineuse, entourée d’une dizaine d’inconnus et d’une femme bien apprêtée, là pour conduire le premier cours de citoyenneté. Sur les murs bicolores, blancs dans leur moitié inférieure, jaune pastel dans leur moitié supérieure, sont accrochés plusieurs portraits des précédents présidents et des ministres de la sûreté intérieur, accompagnés par plusieurs papiers sous verre, de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen aux récentes déclarations pour la sécurité de l’humanité signées ces 10 dernières années. On trouve aussi quelques citations célèbres comme “la liberté amène le désordre” ou “la sécurité prévaut sur toutes les autres valeurs”, ainsi qu’une frise chronologique des évènements créateurs de la République Sûre : du couronnement de Napoléon à la signature des accords de Lyon, interdisant la liberté d’opinion politique pour mettre fin à l’incertitude des élections et ainsi barrer le chemin des partis extrémistes.

    Nina connaît bien tout cela, tout comme les statistiques données par l’enseignante de citoyenneté pour justifier les lois anti-liberté au profit d’une république plus sûre. Bien sûr que le principe d’élection démocratique crée trop de doute, et impose des changements trop importants trop régulièrement. Bien sûr que les gens peu éduqués ont un poids trop fort dans ce processus, créant un risque d’amener les extrêmes au pouvoir. Tous ces arguments, les Défenseurs de la Liberté les connaissent et les enseignent aux plus jeunes de leurs rangs. Les autres participants aussi ont l’air d’avoir entendu ces discours un bon millier de fois, à l’école, dans les médias ou lors des réunions d’information politiques organisées dans les mairies pour tenir au courant les citoyens de la politique en cours décidée par le chef de l’État.

    Ce premier cours se solde par un questionnaire individuel qui permettra de personnaliser les futures leçons puis par un tour de table des participants. Dans la salle, il y avait donc plusieurs voleurs, dont un homme expliquant que c’est la misère qui l’a conduit à de telles incivilités, quelques injures à personnes responsables du maintien de la sûreté et un homicide involontaire dû à une conduite manuelle sur une zone réservée aux véhicules autonomes. Nina est la seule de ce groupe de nouveaux à avoir fui les Défenseurs de la Liberté et cela impressionne beaucoup ses collègues du jour. Elle a déjà rencontré dans les couloirs du centre d’autres anciens terroristes mais elle ne veut pas s’approcher d’eux pour ne pas entretenir une vision nostalgique des dix dernières années.

    “ Tu es là ?

    -Oui, comment ça va ? écrit Martin

    -Bien, ne t’inquiètes pas, tout va bien. J’ai déjà démarré les leçons de civilisation et de citoyenneté et j’ai fait un bilan de mes compétences professionnelles. Je vais me diriger vers un poste administratif, secrétaire ou gestionnaire des archives, un truc comme ça.

    -Et ce n’est pas trop dur de les entendre raconter leur propagande à longueur de journée ?

    -On s’y fait, je crois. Tu sais, il suffit d’apprendre et de réciter à l’identique pour qu’ils soient contents alors je m’exécute.

    -Tu penses en avoir pour combien de temps à rester enfermée avant de pouvoir sortir du centre ?

    -Comme j’ai de bonnes notes, ils pourraient m’accorder une permission d’un week-end après 6 mois de stage, donc dans quelques mois si tout va bien.

    -Ça serait bien si on pouvait se voir. Depuis que tu es partie, l’ambiance est loin d’être au top. Sophie et Richard se sont fait arrêter et certains ont commencé à t’accuser de trahison.

    -Il faut que je te laisse, je dois aller à la cérémonie du réconfort présidentiel. Tu sais que ce n’est pas moi, et cette connexion que nous avons est sécurisée, j’en suis certaine. À la prochaine !” conclut Nina en veillant à bien se déconnecter du réseau protégé qu’elle utilise pour garder le contact avec son frère.

    Les semaines passent et se ressemblent au centre de réinsertion à la citoyenneté et c’est le but ; les participants entrent dans une routine pacifique, dans un cadre lumineux, avec des enseignants souriants qui ne font que de légères variations du même thème à chaque nouvelle leçon. L’idée est de remplir la tête des élèves avec des pensées citoyennes pour qu’ils n’aient plus à réfléchir par eux même, pour leur propre sécurité et celle de la République. En parallèle, des activités sont proposées afin d’acquérir des compétences qui permettront le placement dans un emploi à la sortie du stage de réinsertion.

    Nina a choisi d’apprendre à gérer des archives plutôt que d’occuper un poste de secrétariat. Elle suit donc des formations sur le classement des données, leur protection mais aussi leur analyse par le biais d’outils numériques capables de synthétiser des documents pour en donner le sens à retenir, sans qu’une personne humaine n’ait à les consulter. Elle aurait préféré un emploi plus pratique, dans la mécanique ou la robotique, mais le centre lui a indiqué qu’il n’y avait plus de postes libres dans ces milieux. Il est donc impossible de se former à ces métiers, l’État optimisant ses ressources en main d’œuvre. Et il est dangereux de demander plus de liberté.

    “ C’est bon, j’ai ma permission pour le week-end prochain dans deux semaines !

    -Le week-end du 26 ?

    -Oui ! Je pars le samedi matin et je dois être rentrée le dimanche soir. J’ai eu des supers notes en citoyenneté et histoire de France donc ils me laissent la permission avec deux semaines d’avance.

    -Ça tombe mal, je ne vais pas pouvoir monter te voir, j’ai une opération le dimanche 27 et je ne vais pas pouvoir la reporter.

    -C’est pas grave, c’est moi qui vais descendre ! Comme je reçois un peu d’argent pendant le stage, j’ai assez pour payer le train si je m’y prends maintenant. Prépare-toi à me voir débarquer le 26 au midi et je resterai dormir chez toi le soir.

    -Par opération, je voulais dire qu’il y a un match de basket et que le député sera là.

    -Et bien ça sera l’occasion pour qu’on discute de ça aussi. Tu ne crois pas qu’il serait temps que tu te ranges et que tu arrêtes de te mettre en danger comme ça ?

    -Ils ont donc réussi à te retourner la tête. Tu sais pourquoi je me bats.

    -Non, ils ne m’ont pas retourné la tête. On en discutera de vive voix ensemble, quand je serai chez toi.”

    Nina a pris le train comme prévu, sans bagage pour être sûre qu’on ne lui ait pas mis de mouchard. Elle arrive chez son frère peu après midi et ils décident tous les deux de faire un tour en ville pour discuter de tout et de rien. Pour Martin, c’est une occasion de sortir de chez lui et d’arrêter de penser à son opération du lendemain. Pour Nina, c’est l’occasion de profiter de sa liberté passagère, avant de reprendre les discussions sérieuses dans la soirée.

    “ Tu ne m’as pas raconté comment Sophie et Richard se sont fait prendre, démarre Nina.

    -Ils sont partis en opération et se sont fait prendre.

    -Comment ? Qu’est ce qui les a trahi ? Je n’ai pas entendu parler d’un attentat dans ta région ces derniers mois.

    -Ils ont été trahis par les protections mémorielles. Les agents de sûreté se sont mis au détecteur de métaux et arrêtent toute personne avec un dispositif métallique dans un chapeau ou une casquette. C’est après l’arrestation qu’ils choppent la grenade oubliette et nous envoient en prison.

    -Et demain, tu vas faire quoi ? Si tu n’utilises pas de protection mémorielle, toi aussi tu vas oublier les 10 dernières années, s’inquiète Nina.

    -Je sais… Et faire cette opération sans protection amplifierait l’attaque, les autorités seraient incapable de trouver  le coupable. Je verrai demain devant la salle ce que je fais mais je dois réaliser cette attaque, quoi qu’il en coûte. Cette dictature a trop duré !

    -Écoute, je suis d’accord avec toi, le monde qui nous est proposé dehors est loin d’être parfait. Ils veulent que j’abandonne toute idée de liberté et c’est monstrueux. Les derniers mois que j’ai passé ont été durs parce qu’il a fallu que je combatte leurs idées horribles, tout en leur faisant croire que je les suivais. Et à force qu’ils me le répètent, je sais bien que quand je sortirai du centre dans 6 mois, il y a un risque pour que je rentre dans le rang et ça me fait peur. Mais te perdre dans une attaque terroriste après tout ce que tu as fait ces dix dernières années, ça me fait encore plus peur. Tu mérites de vivre librement, pas de finir en prison ou d’oublier 10 ans de ta vie.

    -Pour vivre librement, il faut faire cette opération ! martèle Martin. S’en prendre à un député, ça ne s’est jamais fait. Ce serait immense et ça forcerait tout le monde à sortir du status quo, ça fera bouger les choses, c’est sûr.

    -Je crois qu’on ne tombera pas d’accord, conclut Nina dépitée. Je dois repartir demain matin, je me lèverai tôt. Tu seras libre de faire ce que tu veux après.”

    La nuit est passée et il est déjà 9h30 quand Martin ouvre les yeux. Il bondit de son lit et découvre la chambre de Nina vide. Sa sœur est partie sans lui dire au revoir. Martin se ressaisit et se prépare pour une journée qui tourne déjà en boucle dans sa tête. Sauf que ses affaires ont bougé : il manque son sac à dos, un sweat à capuche avec poche ventrale et la grenade oubliette. La casquette avec protection mémorielle est toujours à sa place avec le billet pour le match de l’après-midi.

    Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket vient tout juste de démarrer et l’équipe locale prend une petite avance qui amène le public à donner de la voix. Nina aperçoit de l’autre côté du terrain son frère, assis au milieu de gens debout, balayant son regard dans la salle. Elle sort discrètement la grenade oubliette, bien dissimulé dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant du sweat shirt ample à capuche qu’elle a emprunté à son frère. Elle sort son téléphone portable et envoie un message à son frère : “prends soin de moi, je vais avoir 10 ans à rattraper”. Elle attend que le message soit reçu, observe son frère regarder son téléphone portable, serre la grenade dans ses mains, ferme les yeux et oublie qu’elle a failli abandonner sa liberté.

  • Souvenirs de Monsieur J.

    Cela faisait un sacré moment que j’étais en cabane lorsque j’ai rencontré Monsieur J. pour la première fois. En fait, cela faisait assez longtemps pour que tout le monde dans l’établissement connaisse mon nom. Et si j’en avais quelque chose à faire, cela ferait certainement aussi assez de temps pour que je connaisse les noms de tout le monde. Mais je préférais ne pas les connaître, ne pas les croiser, ne pas les imaginer. Je n’allais quand même pas devenir ami avec des tueurs, des voleurs ou des violeurs. Et j’étais bien dans mon confort personnel, loin de l’agitation causée par de jeunes fous avides de liberté.

    Je n’étais pas non plus seul, isolé dans mes cinq mètres carrés. En arrivant, j’avais clairement fait comprendre aux autres que j’avais envie d’être au calme mais que s’il le fallait, je n’hésiterai pas à faire disparaître une lame dans l’abdomen de la personne qui vient m’importuner. Et avec ma stature et mon regard sourcils froncés, ce genre de messages passe plutôt bien. J’avais gagné le respect et la renommée du type qu’on n’emmerde pas, à qui on dit bonjour et qui peut vous filer un coup de main si vous avez été sympa avant. J’avais même noué des relations avec certains de mes camarades, histoire de faire passer le temps un peu plus rapidement, mais sans jamais m’attacher à quoi que ce soit. On se rendait des services mutuellement, on se surveillait les uns les autres et il arrivait qu’on passe du temps à discuter ensemble, plus par habitude que vraiment pour se dire les choses.

    Je m’étais fait une raison : j’attendais la mort ici, doucement. Et si elle n’arrivait pas, j’irai l’attendre ailleurs quand on ne me voudra plus dans ces murs. Mes journées n’avaient donc aucun but, et j’étais incapable de dire quel jour on était. Le quotidien était monotone, monochrome. Mon temps libre, je le passais à lire, sans chercher à comprendre. Je m’étais fait une raison en attendant ma sentence : j’avais mérité ma nouvelle maison et il valait mieux oublier l’espoir, cela me ferait oublier mes peurs. Les premiers mois, j’ai continué à espérer, un peu, sans trop y croire. Maintenant, cela faisait assez longtemps pour que je ne me souvienne plus du dernier jour où j’ai eu peur.

    J’aimerais dire que cette histoire commence comme toutes celles du même genre, par une nuit sombre, agitée, où la pluie et le vent jouent une symphonie lugubre sur les barreaux de ma fenêtre, ponctuée par les coups de tonnerre. Une de ces nuits où on ne trouve pas le sommeil, pour quelques raisons que ce soit, mais souvent une raison mystique ou religieuse. Sauf que je dormais bien, apaisé par la lourdeur du quotidien et sachant que c’est le jour qui est le plus dangereux dans cet endroit. Les éléments pouvaient être déchaînés, une force supérieure pouvait s’énerver au point de faire trembler la terre, le plus grand des risques restait une attaque par un imprudent fou, juste après le repas de la mi-journée.

    Cette histoire a donc commencé de jour, en fin d’après-midi, une journée où le beau temps s’était conjugué avec la chaleur. Le travail était fini et chacun avait une petite heure de temps libre, qui consiste souvent à passer du temps en cellule, mais avec la porte ouverte. Je commençais à lire mon livre du moment quand le vieux Peter, dit “cramé”, un anglais qui était là depuis trop longtemps et dont les neurones ne se touchaient plus, a hurlé : “Une souris !”

    Il est sorti en trombe de sa chambre, courant dans le couloir en continuant de crier, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les voisins. Peter s’est arrêté dans les bras de Frank, le gardien présent à ce moment là, lui expliquant, paniqué, qu’il avait vu une souris courir dans sa chambre, et dévorer ses gâteaux. La plupart des résidents sont sortis, suivant la conversation ainsi que le duo retourner vers le lieu du crime pour observer les dégâts. Et comme on pouvait s’y attendre, il n’y avait rien. Le vieux Peter a eu beau faire de grands gestes, personne n’a rien vu. Par mesure d’hygiène, toutes les cellules ont été fouillées, ce qui m’a arrêté dans ma lecture. Au mieux, quelques trous minuscules ont été trouvés, mais aucun animal.

    Les jours suivants, ce possible arrivant clandestin a été au coeur des discussions de chacun. Et dans un vase clos, ce genre de bruit finit très vite par se mélanger avec son propre écho, faisant de l’hallucination d’un fou une réalité prenant des proportions sans commune mesure. Si bien qu’avant la fin de la journée, ce mystérieux nouveau camarade avait un nom, Monsieur J. Selon la rumeur, il s’agissait en fait du fantôme d’un détenu décédé à cet endroit il y a plusieurs décennies. L’histoire faisait mention d’un homme à qui personne ne parlait et qui aurait été tué par les surveillants lors d’une nuit sombre, humide et bruyante. Il reviendrait donc hanter sa dernière habitation, pour des raisons et des buts qui différaient d’un couloir à l’autre, d’un conteur à l’autre.

    Personnellement, je me mettais à l’écart de ces questions. J’en avait vu passer des rumeurs sans queue ni tête, et j’en verrai passer d’autres. C’est le lot de la vie dans ces conditions, où certains donnent encore de la liberté à leur imagination. Moi, je laissais ça pour les autres, me tenant simplement au courant pour toujours paraître comme celui qui sait tout dans le coin. Et alors que le bruit commençait à retomber, quelle ne fut pas ma surprise, en rentrant dans ma chambre un après-midi, de tomber nez à nez avec Monsieur J. en personne, en chair, en os et en poils, sur le sol de mon dortoir personnel. 

    Il se tenait face à moi, scrutant le moindre de mes mouvements, prêt à déguerpir à tout instant. De mon côté, je ne bougeais pas, j’essayais de comprendre. Personne ne criait dans le couloir, aucunes autres preuve de l’existence de Monsieur J. n’avait fait surface aux conversations des repas, et rien ne semblait avoir bougé dans ma chambre. En fait, j’étais plutôt en train de me demander s’il ne s’agissait pas d’un coup monté par des surveillants qui auraient voulu essayer leurs nouvelles matraques sur mon dos. Mais non, aucun gardien à l’horizon, et aucun signe d’effraction dans ma chambre.

    La nouvelle question qui me venait en tête était de savoir si cette souris, je dis souris mais cela aurait bien pu être un mulot ou un rat, je n’ai aucune idée de la différence entre tous ces rongeurs, était bien réelle ou si c’est mon esprit fatigué qui me jouait un sale tour. Le plus doucement possible, j’ai fait un pas et j’ai commencé à me baisser. Monsieur J. ne bougeait alors plus du tout et pourtant, son regard avait changé : il était pétrifié. Je me suis arrêté dans mon mouvement, comme si je ne voulais pas le faire fuir. Sans trop réfléchir, j’ai attrapé un paquet de gâteaux secs qui trainait, j’ai coupé un petit morceau de l’un des biscuits et j’ai repris ma manoeuvre, tendant cette fois-ci le mets bien en évidence.

    Monsieur J. a alors retrouvé sa mobilité, en commençant par son nez et ses moustaches.Tout son corps a semblé s’apaiser à la vue de cette nourriture. J’ai continué mon approche jusqu’à avoir ma main à une poignée de centimètre de mon colocataire clandestin qui restait toujours sur sa position. J’ai lâché le morceau de biscuit sur le sol et Monsieur J. s’est empressé de l’attraper avant de décamper à toute vitesse sous mon lit. Je suis resté un court instant figé, ne sachant quoi faire ni quoi penser. Et puis je me suis relevé et ai repris le cours de mon morne quotidien, finissant le gâteau dont Monsieur J. avait embarqué une partie.

    J’avais beau faire semblant, ce rongeur était entré chez moi et je n’arrivais pas à me le sortir de la tête. J’ai bien essayé de lire le livre qui trainait sur ma table de chevet mais rien n’y faisait, mon esprit quittait l’histoire à chaque ligne, repensant à cette rencontre impromptue. La lumière s’est éteinte et le sommeil mis du temps à arriver. Le temps que j’arrête de penser à cette petite bête.

    Le lendemain, dès le réveil, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé. Il manquait un gâteau dans l’emballage et des miettes traînaient sur le sol mais impossible de savoir si c’était moi qui avait mangé le biscuit ou si un animal m’en avait pris un morceau. La routine quotidienne a ensuite vite repris le dessus, m’emmenant des douches à la cantine, en passant par la cour de promenade et l’atelier. Je ne laissais rien paraître, pour ne pas donner de conversations aux autres, mais j’étais encore plein de questionnements.

    Finalement, je suis retourné dans ma chambre. Il n’y avait rien. Il n’y avait personne. C’était complètement normal et pourtant, je m’attendais à y retrouver Monsieur J., qu’il soit une création de mon esprit ou bien un rongeur gourmand. Je me suis alors installé sur mon lit et ai repris la lecture de mon livre du moment là où je l’avais laissé la veille. 

    Soudainement, au milieu du boucan des dernières allées et venues de la journée dans le couloir, un petit bruit a percé en dessous de mon matelas. J’ai instantanément arrêté ma lecture pour focaliser mon attention sur ce son, et savoir si je perdais la tête. Le léger grattement a repris aussitôt et Monsieur J a pointé le bout de son nez au milieu de mon lieu de vie, balayant son regard dans la pièce pour vérifier qu’aucun danger ne guettait. Après quelques pas, il s’est retourné, m’a regardé et s’est de nouveau statufié, comprenant que je l’avais vu. J’avais envie d’en savoir plus sur lui, de savoir d’où il venait, et pourquoi il venait là. Mais je savais qu’il ne pouvait pas me répondre, ou au moins pas dans un langage que je serai en mesure de comprendre. J’ai donc refait comme à notre première rencontre.

    En me levant du lit pour aller chercher un biscuit, je lui faisais peur ; je me trouvais entre lui et sa porte de sortie. Si je l’ai vite compris, j’ai aussi vite compris que son plus gros danger résidait de l’autre côté de ma porte d’entrée. S’il était vu, par un garde ou un camarade, ce serait de nouveau panique générale et chasse au monstre. Je crois que je n’ai jamais réfléchi aussi vite pour trouver une solution et préserver la vie de Monsieur J. En balayant mon regard sur le bazar m’entourant, j’ai vu l’heure sur un vieux radio-réveil. Dans 10 minutes, ce serait fermeture des portes pour la nuit. J’ai donc passé les dix minutes les plus longues de ma vie à faire semblant de lire pour que les gens du dehors ne remarquent rien d’anormal, tout en faisant assez de bruit pour que la souris soit apeurée à l’idée de bouger.

    La sonnerie a retentit, les portes se sont fermées, Monsieur J ne courait plus aucun danger. J’ai aussitôt repris mon mouvement vers mon garde-manger, toujours avec la plus grande délicatesse possible. Je ne sais pas comment mais Monsieur J. a eu l’air de comprendre ma manoeuvre, s’écartant doucement du chemin de mes pieds, sans pour autant partir au loin. J’ai pris un biscuit, en ai coupé un morceau, l’ai posé devant lui et comme la veille, il s’en est régalé. Sauf que cette fois-ci, il est resté un petit instant avant de partir comme un voleur. Cela n’a duré que quelques secondes, mais j’avais l’impression qu’il me disait merci.

    Nous ne nous étions vus que deux fois, et de façon très brève. Mais, pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression d’avoir communiqué avec quelqu’un, échangé, établi un lien. Cela est très étrange car je m’étais promis, en entrant ici, que je ne m’attacherai à rien ni personne, parce que ça n’en valait pas la peine, parce que je n’en valait plus la peine. Et maintenant, voilà que j’avais de la compassion pour un animal qui ne faisait rien d’autre que m’aider à réduire mes stocks de nourriture. 

    Au fil des jours, une nouvelle routine s’était mise en place dans ma journée. Monsieur J. a tout seul compris qu’il valait mieux venir me visiter un peu plus tard, le temps que tout le monde soit rentré chez soi définitivement pour la journée. Il a aussi compris qu’il pouvait rester, que je ne lui ferais pas de mal. Alors il est resté, un peu plus longtemps chaque jour. Je m’arrangeais aussi à lui donner de plus petits bouts de biscuits pour l’obliger à passer du temps avec moi. On ne se disait rien, je le regardais simplement venir, réclamer sa nourriture, manger et repartir. Mais ces quelques instants étaient devenus le point central de ma journée.

    Après une semaine, Monsieur J. n’était pas à son rendez-vous journalier et pourtant, je ne me suis pas inquiété. Après tout, il était libre, lui. Par conscience, j’ai quand même déposé un morceau de biscuit sur le sol de ma chambre, pour m’aider à dormir avec sérénité. Le matin, mon premier réflexe fut de regarder sous mon lit pour voir si mon ami était venu me rendre visite. Et il était venu, ne laissant derrière lui que quelques miettes, un peu plus que d’habitude, sûrement dû à l’obscurité de l’heure de sa visite.

    De nouvelles habitudes avaient été prises à la suite de cette nuit, sans que nous ayons eu besoin de nous en entretenir formellement. Chaque jour, mon ami venait me rendre visite, soit en me tenant compagnie, soit en passant tardivement récupérer son bien. Cette situation avait eu des répercussions inattendues : j’étais devenu le plus gros mangeur de biscuits de toute mon aile  de résidence, et peut-être même de tout l’établissement. C’est même le préposé au magasin qui me l’a fait remarquer, préparant même un paquet en me voyant arriver, sans même que j’ai besoin de lui demander. Après tout, j’avais fais quelques économies en travaillant ici, je pouvais bien les dépenser pour un ami.

    Ma vie avait changé. En quelques semaines, ma routine était bouleversée et j’avais même recommencé à penser, à m’inquiéter, à réfléchir… à vivre. Le changement a été si fort que je recommençais même à sourire, tout seul, ouvrant un peu mon visage dans la journée, en pensant à Monsieur J., et que cela faisait parler la rumeur dans les couloirs. Je n’en avais que faire et pour dire vrai, je n’écoutais pas vraiment ces discours qui indiquaient que j’avais trouvé un moyen de sortir. D’une certaine façon, ils avaient raison, j’avais trouvé mon échappatoire, celui qui permettait à mon esprit de s’évader.

    Le problème avec les rumeurs qui grandissent, c’est qu’elles finissent par prendre corps et devenir des vérités dont on n’arrive plus à remonter la source. Cela s’est donc matérialisé, un jour où je suis rentré plus tôt de la cantine. On y avait servi des brocolis dont je n’avais jamais été un grand fan, j’avais donc mangé plus vite, content de retrouver ma chambre et peut-être mon ami. Ma chambre n’était en effet pas vide de monde, mais pas avec des personnes que je voulais voir.

    En entrant dans le couloir, j’ai vu deux agents faire le guet devant ma porte, ouverte. J’ai tout de suite compris que j’avais le droit à ce que l’on appelle une visite inattendue. Et la première de mes pensées a été pour Monsieur J. C’est pour lui que j’ai forcé le pas, noirci mon regard et préparé mes poings. Les deux guets m’ont demandé de m’arrêter, se mettant sur mon passage. Ils ne m’ont ralenti que de quelques secondes, chacun ne faisant que la moitié de mon poids, et de mon âge. C’étaient certainement la première fois qu’ils devaient se mettre en face de l’un d’entre nous, puisque je ne les connaissais que très peu. Ils n’ont pas réussi à me contenir.

    J’ai mis un pied dans ma chambre et ils étaient deux à la retourner. Le plus proche de moi, Luc, s’occupait de mon armoire. Il avait renversé tous les paquets de biscuit que j’avais en avance, les vidant sur le sol pour s’assurer que rien n’était dedans. Je n’ai pas eu le temps d’observer d’autres détails, ni même de reconnaître mon deuxième agresseur. Luc s’est tourné de surprise vers moi, me voyant entrer, et il a fait la connaissance de mon poing droit. J’ai mis dans ce coup toute la rage que j’intériorisais car j’avais bien compris qu’ils m’enlevaient Monsieur J. avec leur descente. Le choc a été impressionnant, bruyant, balançant Luc au sol et envoyant une grosse décharge électrique dans tout mon bras.

    Je n’ai pas eu le temps de ressentir autre chose, car c’est sur moi que la suite des coups s’est abattue. Je savais que j’avais franchi une ligne rouge, mais je devais évacuer ma rage physiquement pour ne pas exploser. Je n’avais pas connu de sentiments aussi intenses depuis bien des années, et je m’en serais bien passé.

    Evidemment, j’ai été placé à l’isolement pendant quelques temps, pour “me laisser réfléchir à mon geste” comme ils m’ont dit. La seule pensée que j’ai eu a été pour Monsieur J. Au fil des heures, ou des jours, j’ai un peu perdu le compte, j’ai fait le deuil de mon ami. Je ne le reverrai plus, je ne partagerai plus de moments avec lui. Et puis, en y pensant, j’ai compris qu’il ne fallait pas être triste. Il n’était pas mort, il était vivant et libre. En réalité, il était devenu immortel car son souvenir pourra me suivre pendant le reste de mon séjour ici, et même une fois dehors.

    Je suis retourné dans ma chambre, qui avait été impeccablement rangée, étrangement rangée. J’ai même eu l’impression que les murs avaient été repeints, plus sombre qu’avant. Les gardiens ne m’avaient pas lâché d’un mètre et ils ne me laissèrent pas me réapproprier mon espace de suite ; Luc resta à la porte pour me demander des explications. Je ne lui en ai pas donné. Il m’a expliqué que c’était leur travail de faire des fouilles au hasard et qu’ils avaient eu vent d’un changement de comportement récent qui aurait pu indiquer toute sorte de chose, dont une tentative d’évasion. Je lui ai dit qu’ils s’étaient trompés. Et c’est tout.

    Avec mon geste, j’avais regagné le respect et la crainte de ceux qui commençaient à raconter des histoires sur mon dos. J’étais aussi d’un coup revenu dans l’oeil des gardiens. Je savais donc qu’au moment où Luc sortait de ma chambre, les gardes se relayeraient devant mon guichet pour contrôler régulièrement et furtivement mes agissements. J’ai donc attendu le bon moment puis j’ai regardé sous mon lit. La petite porte d’entrée de mon camarade à quatre pattes avaient été murée. Il ne me rendrait donc jamais plus visite en personne, en chair, en os et en poils.

    Mais il ne m’a pas quitté et il ne me quittera jamais. Car désormais, chaque fois que je mange un biscuit, c’est en compagnie des souvenirs de Monsieur J.