Cela faisait un sacré moment que j’étais en cabane lorsque j’ai rencontré Monsieur J. pour la première fois. En fait, cela faisait assez longtemps pour que tout le monde dans l’établissement connaisse mon nom. Et si j’en avais quelque chose à faire, cela ferait certainement aussi assez de temps pour que je connaisse les noms de tout le monde. Mais je préférais ne pas les connaître, ne pas les croiser, ne pas les imaginer. Je n’allais quand même pas devenir ami avec des tueurs, des voleurs ou des violeurs. Et j’étais bien dans mon confort personnel, loin de l’agitation causée par de jeunes fous avides de liberté.
Je n’étais pas non plus seul, isolé dans mes cinq mètres carrés. En arrivant, j’avais clairement fait comprendre aux autres que j’avais envie d’être au calme mais que s’il le fallait, je n’hésiterai pas à faire disparaître une lame dans l’abdomen de la personne qui vient m’importuner. Et avec ma stature et mon regard sourcils froncés, ce genre de messages passe plutôt bien. J’avais gagné le respect et la renommée du type qu’on n’emmerde pas, à qui on dit bonjour et qui peut vous filer un coup de main si vous avez été sympa avant. J’avais même noué des relations avec certains de mes camarades, histoire de faire passer le temps un peu plus rapidement, mais sans jamais m’attacher à quoi que ce soit. On se rendait des services mutuellement, on se surveillait les uns les autres et il arrivait qu’on passe du temps à discuter ensemble, plus par habitude que vraiment pour se dire les choses.
Je m’étais fait une raison : j’attendais la mort ici, doucement. Et si elle n’arrivait pas, j’irai l’attendre ailleurs quand on ne me voudra plus dans ces murs. Mes journées n’avaient donc aucun but, et j’étais incapable de dire quel jour on était. Le quotidien était monotone, monochrome. Mon temps libre, je le passais à lire, sans chercher à comprendre. Je m’étais fait une raison en attendant ma sentence : j’avais mérité ma nouvelle maison et il valait mieux oublier l’espoir, cela me ferait oublier mes peurs. Les premiers mois, j’ai continué à espérer, un peu, sans trop y croire. Maintenant, cela faisait assez longtemps pour que je ne me souvienne plus du dernier jour où j’ai eu peur.
J’aimerais dire que cette histoire commence comme toutes celles du même genre, par une nuit sombre, agitée, où la pluie et le vent jouent une symphonie lugubre sur les barreaux de ma fenêtre, ponctuée par les coups de tonnerre. Une de ces nuits où on ne trouve pas le sommeil, pour quelques raisons que ce soit, mais souvent une raison mystique ou religieuse. Sauf que je dormais bien, apaisé par la lourdeur du quotidien et sachant que c’est le jour qui est le plus dangereux dans cet endroit. Les éléments pouvaient être déchaînés, une force supérieure pouvait s’énerver au point de faire trembler la terre, le plus grand des risques restait une attaque par un imprudent fou, juste après le repas de la mi-journée.
Cette histoire a donc commencé de jour, en fin d’après-midi, une journée où le beau temps s’était conjugué avec la chaleur. Le travail était fini et chacun avait une petite heure de temps libre, qui consiste souvent à passer du temps en cellule, mais avec la porte ouverte. Je commençais à lire mon livre du moment quand le vieux Peter, dit “cramé”, un anglais qui était là depuis trop longtemps et dont les neurones ne se touchaient plus, a hurlé : “Une souris !”
Il est sorti en trombe de sa chambre, courant dans le couloir en continuant de crier, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les voisins. Peter s’est arrêté dans les bras de Frank, le gardien présent à ce moment là, lui expliquant, paniqué, qu’il avait vu une souris courir dans sa chambre, et dévorer ses gâteaux. La plupart des résidents sont sortis, suivant la conversation ainsi que le duo retourner vers le lieu du crime pour observer les dégâts. Et comme on pouvait s’y attendre, il n’y avait rien. Le vieux Peter a eu beau faire de grands gestes, personne n’a rien vu. Par mesure d’hygiène, toutes les cellules ont été fouillées, ce qui m’a arrêté dans ma lecture. Au mieux, quelques trous minuscules ont été trouvés, mais aucun animal.
Les jours suivants, ce possible arrivant clandestin a été au coeur des discussions de chacun. Et dans un vase clos, ce genre de bruit finit très vite par se mélanger avec son propre écho, faisant de l’hallucination d’un fou une réalité prenant des proportions sans commune mesure. Si bien qu’avant la fin de la journée, ce mystérieux nouveau camarade avait un nom, Monsieur J. Selon la rumeur, il s’agissait en fait du fantôme d’un détenu décédé à cet endroit il y a plusieurs décennies. L’histoire faisait mention d’un homme à qui personne ne parlait et qui aurait été tué par les surveillants lors d’une nuit sombre, humide et bruyante. Il reviendrait donc hanter sa dernière habitation, pour des raisons et des buts qui différaient d’un couloir à l’autre, d’un conteur à l’autre.
Personnellement, je me mettais à l’écart de ces questions. J’en avait vu passer des rumeurs sans queue ni tête, et j’en verrai passer d’autres. C’est le lot de la vie dans ces conditions, où certains donnent encore de la liberté à leur imagination. Moi, je laissais ça pour les autres, me tenant simplement au courant pour toujours paraître comme celui qui sait tout dans le coin. Et alors que le bruit commençait à retomber, quelle ne fut pas ma surprise, en rentrant dans ma chambre un après-midi, de tomber nez à nez avec Monsieur J. en personne, en chair, en os et en poils, sur le sol de mon dortoir personnel.
Il se tenait face à moi, scrutant le moindre de mes mouvements, prêt à déguerpir à tout instant. De mon côté, je ne bougeais pas, j’essayais de comprendre. Personne ne criait dans le couloir, aucunes autres preuve de l’existence de Monsieur J. n’avait fait surface aux conversations des repas, et rien ne semblait avoir bougé dans ma chambre. En fait, j’étais plutôt en train de me demander s’il ne s’agissait pas d’un coup monté par des surveillants qui auraient voulu essayer leurs nouvelles matraques sur mon dos. Mais non, aucun gardien à l’horizon, et aucun signe d’effraction dans ma chambre.
La nouvelle question qui me venait en tête était de savoir si cette souris, je dis souris mais cela aurait bien pu être un mulot ou un rat, je n’ai aucune idée de la différence entre tous ces rongeurs, était bien réelle ou si c’est mon esprit fatigué qui me jouait un sale tour. Le plus doucement possible, j’ai fait un pas et j’ai commencé à me baisser. Monsieur J. ne bougeait alors plus du tout et pourtant, son regard avait changé : il était pétrifié. Je me suis arrêté dans mon mouvement, comme si je ne voulais pas le faire fuir. Sans trop réfléchir, j’ai attrapé un paquet de gâteaux secs qui trainait, j’ai coupé un petit morceau de l’un des biscuits et j’ai repris ma manoeuvre, tendant cette fois-ci le mets bien en évidence.
Monsieur J. a alors retrouvé sa mobilité, en commençant par son nez et ses moustaches.Tout son corps a semblé s’apaiser à la vue de cette nourriture. J’ai continué mon approche jusqu’à avoir ma main à une poignée de centimètre de mon colocataire clandestin qui restait toujours sur sa position. J’ai lâché le morceau de biscuit sur le sol et Monsieur J. s’est empressé de l’attraper avant de décamper à toute vitesse sous mon lit. Je suis resté un court instant figé, ne sachant quoi faire ni quoi penser. Et puis je me suis relevé et ai repris le cours de mon morne quotidien, finissant le gâteau dont Monsieur J. avait embarqué une partie.
J’avais beau faire semblant, ce rongeur était entré chez moi et je n’arrivais pas à me le sortir de la tête. J’ai bien essayé de lire le livre qui trainait sur ma table de chevet mais rien n’y faisait, mon esprit quittait l’histoire à chaque ligne, repensant à cette rencontre impromptue. La lumière s’est éteinte et le sommeil mis du temps à arriver. Le temps que j’arrête de penser à cette petite bête.
Le lendemain, dès le réveil, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé. Il manquait un gâteau dans l’emballage et des miettes traînaient sur le sol mais impossible de savoir si c’était moi qui avait mangé le biscuit ou si un animal m’en avait pris un morceau. La routine quotidienne a ensuite vite repris le dessus, m’emmenant des douches à la cantine, en passant par la cour de promenade et l’atelier. Je ne laissais rien paraître, pour ne pas donner de conversations aux autres, mais j’étais encore plein de questionnements.
Finalement, je suis retourné dans ma chambre. Il n’y avait rien. Il n’y avait personne. C’était complètement normal et pourtant, je m’attendais à y retrouver Monsieur J., qu’il soit une création de mon esprit ou bien un rongeur gourmand. Je me suis alors installé sur mon lit et ai repris la lecture de mon livre du moment là où je l’avais laissé la veille.
Soudainement, au milieu du boucan des dernières allées et venues de la journée dans le couloir, un petit bruit a percé en dessous de mon matelas. J’ai instantanément arrêté ma lecture pour focaliser mon attention sur ce son, et savoir si je perdais la tête. Le léger grattement a repris aussitôt et Monsieur J a pointé le bout de son nez au milieu de mon lieu de vie, balayant son regard dans la pièce pour vérifier qu’aucun danger ne guettait. Après quelques pas, il s’est retourné, m’a regardé et s’est de nouveau statufié, comprenant que je l’avais vu. J’avais envie d’en savoir plus sur lui, de savoir d’où il venait, et pourquoi il venait là. Mais je savais qu’il ne pouvait pas me répondre, ou au moins pas dans un langage que je serai en mesure de comprendre. J’ai donc refait comme à notre première rencontre.
En me levant du lit pour aller chercher un biscuit, je lui faisais peur ; je me trouvais entre lui et sa porte de sortie. Si je l’ai vite compris, j’ai aussi vite compris que son plus gros danger résidait de l’autre côté de ma porte d’entrée. S’il était vu, par un garde ou un camarade, ce serait de nouveau panique générale et chasse au monstre. Je crois que je n’ai jamais réfléchi aussi vite pour trouver une solution et préserver la vie de Monsieur J. En balayant mon regard sur le bazar m’entourant, j’ai vu l’heure sur un vieux radio-réveil. Dans 10 minutes, ce serait fermeture des portes pour la nuit. J’ai donc passé les dix minutes les plus longues de ma vie à faire semblant de lire pour que les gens du dehors ne remarquent rien d’anormal, tout en faisant assez de bruit pour que la souris soit apeurée à l’idée de bouger.
La sonnerie a retentit, les portes se sont fermées, Monsieur J ne courait plus aucun danger. J’ai aussitôt repris mon mouvement vers mon garde-manger, toujours avec la plus grande délicatesse possible. Je ne sais pas comment mais Monsieur J. a eu l’air de comprendre ma manoeuvre, s’écartant doucement du chemin de mes pieds, sans pour autant partir au loin. J’ai pris un biscuit, en ai coupé un morceau, l’ai posé devant lui et comme la veille, il s’en est régalé. Sauf que cette fois-ci, il est resté un petit instant avant de partir comme un voleur. Cela n’a duré que quelques secondes, mais j’avais l’impression qu’il me disait merci.
Nous ne nous étions vus que deux fois, et de façon très brève. Mais, pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression d’avoir communiqué avec quelqu’un, échangé, établi un lien. Cela est très étrange car je m’étais promis, en entrant ici, que je ne m’attacherai à rien ni personne, parce que ça n’en valait pas la peine, parce que je n’en valait plus la peine. Et maintenant, voilà que j’avais de la compassion pour un animal qui ne faisait rien d’autre que m’aider à réduire mes stocks de nourriture.
Au fil des jours, une nouvelle routine s’était mise en place dans ma journée. Monsieur J. a tout seul compris qu’il valait mieux venir me visiter un peu plus tard, le temps que tout le monde soit rentré chez soi définitivement pour la journée. Il a aussi compris qu’il pouvait rester, que je ne lui ferais pas de mal. Alors il est resté, un peu plus longtemps chaque jour. Je m’arrangeais aussi à lui donner de plus petits bouts de biscuits pour l’obliger à passer du temps avec moi. On ne se disait rien, je le regardais simplement venir, réclamer sa nourriture, manger et repartir. Mais ces quelques instants étaient devenus le point central de ma journée.
Après une semaine, Monsieur J. n’était pas à son rendez-vous journalier et pourtant, je ne me suis pas inquiété. Après tout, il était libre, lui. Par conscience, j’ai quand même déposé un morceau de biscuit sur le sol de ma chambre, pour m’aider à dormir avec sérénité. Le matin, mon premier réflexe fut de regarder sous mon lit pour voir si mon ami était venu me rendre visite. Et il était venu, ne laissant derrière lui que quelques miettes, un peu plus que d’habitude, sûrement dû à l’obscurité de l’heure de sa visite.
De nouvelles habitudes avaient été prises à la suite de cette nuit, sans que nous ayons eu besoin de nous en entretenir formellement. Chaque jour, mon ami venait me rendre visite, soit en me tenant compagnie, soit en passant tardivement récupérer son bien. Cette situation avait eu des répercussions inattendues : j’étais devenu le plus gros mangeur de biscuits de toute mon aile de résidence, et peut-être même de tout l’établissement. C’est même le préposé au magasin qui me l’a fait remarquer, préparant même un paquet en me voyant arriver, sans même que j’ai besoin de lui demander. Après tout, j’avais fais quelques économies en travaillant ici, je pouvais bien les dépenser pour un ami.
Ma vie avait changé. En quelques semaines, ma routine était bouleversée et j’avais même recommencé à penser, à m’inquiéter, à réfléchir… à vivre. Le changement a été si fort que je recommençais même à sourire, tout seul, ouvrant un peu mon visage dans la journée, en pensant à Monsieur J., et que cela faisait parler la rumeur dans les couloirs. Je n’en avais que faire et pour dire vrai, je n’écoutais pas vraiment ces discours qui indiquaient que j’avais trouvé un moyen de sortir. D’une certaine façon, ils avaient raison, j’avais trouvé mon échappatoire, celui qui permettait à mon esprit de s’évader.
Le problème avec les rumeurs qui grandissent, c’est qu’elles finissent par prendre corps et devenir des vérités dont on n’arrive plus à remonter la source. Cela s’est donc matérialisé, un jour où je suis rentré plus tôt de la cantine. On y avait servi des brocolis dont je n’avais jamais été un grand fan, j’avais donc mangé plus vite, content de retrouver ma chambre et peut-être mon ami. Ma chambre n’était en effet pas vide de monde, mais pas avec des personnes que je voulais voir.
En entrant dans le couloir, j’ai vu deux agents faire le guet devant ma porte, ouverte. J’ai tout de suite compris que j’avais le droit à ce que l’on appelle une visite inattendue. Et la première de mes pensées a été pour Monsieur J. C’est pour lui que j’ai forcé le pas, noirci mon regard et préparé mes poings. Les deux guets m’ont demandé de m’arrêter, se mettant sur mon passage. Ils ne m’ont ralenti que de quelques secondes, chacun ne faisant que la moitié de mon poids, et de mon âge. C’étaient certainement la première fois qu’ils devaient se mettre en face de l’un d’entre nous, puisque je ne les connaissais que très peu. Ils n’ont pas réussi à me contenir.
J’ai mis un pied dans ma chambre et ils étaient deux à la retourner. Le plus proche de moi, Luc, s’occupait de mon armoire. Il avait renversé tous les paquets de biscuit que j’avais en avance, les vidant sur le sol pour s’assurer que rien n’était dedans. Je n’ai pas eu le temps d’observer d’autres détails, ni même de reconnaître mon deuxième agresseur. Luc s’est tourné de surprise vers moi, me voyant entrer, et il a fait la connaissance de mon poing droit. J’ai mis dans ce coup toute la rage que j’intériorisais car j’avais bien compris qu’ils m’enlevaient Monsieur J. avec leur descente. Le choc a été impressionnant, bruyant, balançant Luc au sol et envoyant une grosse décharge électrique dans tout mon bras.
Je n’ai pas eu le temps de ressentir autre chose, car c’est sur moi que la suite des coups s’est abattue. Je savais que j’avais franchi une ligne rouge, mais je devais évacuer ma rage physiquement pour ne pas exploser. Je n’avais pas connu de sentiments aussi intenses depuis bien des années, et je m’en serais bien passé.
Evidemment, j’ai été placé à l’isolement pendant quelques temps, pour “me laisser réfléchir à mon geste” comme ils m’ont dit. La seule pensée que j’ai eu a été pour Monsieur J. Au fil des heures, ou des jours, j’ai un peu perdu le compte, j’ai fait le deuil de mon ami. Je ne le reverrai plus, je ne partagerai plus de moments avec lui. Et puis, en y pensant, j’ai compris qu’il ne fallait pas être triste. Il n’était pas mort, il était vivant et libre. En réalité, il était devenu immortel car son souvenir pourra me suivre pendant le reste de mon séjour ici, et même une fois dehors.
Je suis retourné dans ma chambre, qui avait été impeccablement rangée, étrangement rangée. J’ai même eu l’impression que les murs avaient été repeints, plus sombre qu’avant. Les gardiens ne m’avaient pas lâché d’un mètre et ils ne me laissèrent pas me réapproprier mon espace de suite ; Luc resta à la porte pour me demander des explications. Je ne lui en ai pas donné. Il m’a expliqué que c’était leur travail de faire des fouilles au hasard et qu’ils avaient eu vent d’un changement de comportement récent qui aurait pu indiquer toute sorte de chose, dont une tentative d’évasion. Je lui ai dit qu’ils s’étaient trompés. Et c’est tout.
Avec mon geste, j’avais regagné le respect et la crainte de ceux qui commençaient à raconter des histoires sur mon dos. J’étais aussi d’un coup revenu dans l’oeil des gardiens. Je savais donc qu’au moment où Luc sortait de ma chambre, les gardes se relayeraient devant mon guichet pour contrôler régulièrement et furtivement mes agissements. J’ai donc attendu le bon moment puis j’ai regardé sous mon lit. La petite porte d’entrée de mon camarade à quatre pattes avaient été murée. Il ne me rendrait donc jamais plus visite en personne, en chair, en os et en poils.
Mais il ne m’a pas quitté et il ne me quittera jamais. Car désormais, chaque fois que je mange un biscuit, c’est en compagnie des souvenirs de Monsieur J.


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