Voilà quelques mois que j’ai laissé de côté l’écriture de ce journal, c’était le temps de mon ascension de l’Himalaya. Lors de mon trois cent cinquante-sixième anniversaire, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a lancé ce défi, et je ne pensais pas que cela prendrait quasiment un an et demi. Mais entre la préparation logistique et la réalisation en elle-même, sans compter la préparation physique, les mois se sont vite écoulés. Et même si j’ai été cycliste à haut niveau entre mes 250 et 290 ans, j’avais vraiment besoin de me remettre au sport ; même si je perds ma masse musculaire moins vite que les gens normaux, je finis quand même par la perdre.
Au-delà de l’effort physique intense, c’était un voyage ressourçant. Cela faisait quelques années que je n’étais pas parti à l’étranger pour une période si longue ; il fallait d’abord que j’amasse un peu d’argent pour cela. Et il faudra que je refasse quelques stocks, j’ai de quoi voir quelques années mais j’ai encore quelques siècles à vivre si tout va bien, les médecins m’ont confirmé que ce passage sur le toit du monde, que ce soit le froid ou le manque d’oxygène, n’avait pas altéré l’évolution ralentie de mon métabolisme. Sur les premières constatations, j’ai toujours un facteur de dix avec un humain normal. Et comme cela fait plus de trois siècles que la valeur n’a pas bougée, personne ne voit pourquoi elle bougerait d’un coup.
Mais c’est en revenant chez moi, dans ma Normandie et ses montagnes qui ne dépassent pas la centaine de mètres d’altitude, ses prairies vertes qui se perdent dans des forêts charnues, ses marais toujours découpés par les haies, que j’ai fait une rencontre qui vaut le coup d’être consignée dans ce journal. Elle s’appelle Pamy ; sur nos cartes d’identités nous avons plus de trois siècles d’écart mais physiquement, en âge “normal”, nous ne sommes pas séparés par plus de trois ou quatre années. Mais je sais déjà qu’elle vieillira beaucoup plus vite que moi, ses cheveux blanchiront avant que mes rides se marquent.
C’est en allant à une soirée chez Aleks que je l’ai rencontrée, elle avait été invitée en dernière minute par une autre personne dont j’ai oublié le nom. Voilà une année qu’elle était arrivée dans la région et elle cherchait à rencontrer du monde, faire connaissance avec les locaux, parce qu’elle allait encore rester quelque temps dans le coin. C’est pour ça que j’aime bien Aleks, il n’hésite jamais à intégrer de nouvelles personnes autour de lui, il suffit d’être sympathique et ouvert sur les autres, ce qu’est Pamy.
Je n’ai pas tout compris de son travail mais elle a tout fait pour l’expliquer au mieux. En contrepartie, elle a été très intéressée par mon récit de périple au Népal, à la rencontre des locaux, d’un climat qui nous échappe et de sentiments qu’on ne peut décrire avec des mots simples. Et elle ne semblait pas me reconnaître, malgré la couverture médiatique qu’impose ma condition physique, amenant régulièrement quelques journalistes à ma porte pour savoir si “l’homme qui vivra 1000 ans” se porte toujours bien. Et ça fait du bien de discuter des choses simples de la vie sans qu’on me demande tous les quart d’heure “mais il y a 150 ans, ça devait être très différent ?”
Oui c’était forcément différent mais non, fondamentalement, ce n’était pas si différent. Les pays se faisaient déjà la guerre très loin de chez nous, des crises régulières, qu’elles soient financières, sociales ou médicales, rythmaient déjà les décennies, on avait déjà automatisé une grande partie de nos besoins de production. Les technologies étaient différentes, un peu plus rudimentaires, les régimes politiques ont bougé, mais la vie de tous les jours, les aspirations des gens, n’étaient pas franchement différentes. Les gens voulaient déjà vivre heureux. Chacun à son niveau, chacun avec sa définition du bonheur.
J’ai revu Pamy à un atelier de dessin et de peinture auquel je me suis inscrit par hasard. Malgré mon grand âge, je n’ai pas retravaillé mes capacités de dessin depuis mes 80 premières années et je me disais que ce serait un défi intéressant qui pourrait m’occuper quelques décennies. Elle, elle savait déjà s’accommoder de couleurs sur une toile et elle s’était inscrite quelques semaines auparavant. Elle a eu la gentillesse de m’accueillir et de me guider sur mes premiers coups de crayon.
Apprendre à dessiner et à peindre, ça ne se fait pas en une heure. Je suis donc retourné à cet atelier hebdomadaire pour continuer mon apprentissage, avec l’objectif de coucher sur la toile la vision que j’avais eu de cette montagne au-delà des nuages. Pamy, elle peint pour se rassurer, calmer ses angoisses. Et à force de discuter, pinceau à la main, j’ai compris que son sourire que l’on retrouve par moment dans son regard n’était que de façade, et que les questionnements s’amoncelaient dans son esprit. Des questions que je devinais différentes de celles qui assaillent un esprit de plus de 350 ans. Pas grave, avec tout ce que j’ai traversé, je suis capable de tout entendre et je sais que dans ces situations, on a souvent besoin de quelqu’un qui vous écoute.
Pamy a accepté l’offre de mon oreille et c’est en ville, sur un banc d’une place calme, qu’elle m’a raconté ses soucis comme ils venaient, comme elle arrivait à les sortir. Des questions sur la suite, sur les autres, sur sa place dans le monde et ses aspirations. Des questions qui l’empêchent de dormir parce qu’on n’en trouve pas les réponses si facilement. Je ne sais pas si l’écouter et la rassurer l’a vraiment aidé mais je n’avais rien d’autre en stock et elle a semblé s’en contenter.
Et puis, alors que j’avais laissé le silence s’installer pour lui permettre d’avoir l’ultime mot de la soirée, elle m’a demandé comment je faisais pour encaisser toutes ces informations, les traiter avec recul et analyse, même sur des questions émotionnelles. Je devais nécessairement avoir un passé compliqué, une histoire personnelle torturée, être passé par des instants sombres. Elle voulait savoir ce que j’ai au fond de moi, ce qui m’a construit. Elle s’intéressait à moi, et cela fait de très nombreuses décennies que ce n’était pas arrivé. En fait, je ne sais pas si c’est déjà véritablement arrivé.
Pris de surprise, je suis resté évasif. Comment lui expliquer que j’ai vu mes parents vieillir mais que eux m’ont toujours connu enfant ? Comment expliquer les familles d’accueil, les rendez-vous médicaux, l’étude scientifique de mon cas ? Comment lui dire que j’ai été marié de mes 241 ans à mes 267 ans, que cette femme est depuis morte de vieillesse alors que je n’ai presque pas bougé physiquement ? Mes réponses défensives à ses interrogations n’ont pas rassasié son désir de savoir, elle m’a promis qu’on en reparlerait et que, si je l’aidais à aller mieux, elle ferait pareil pour moi.
À sa demande, nous nous sommes revus de façon régulière sur ce banc, juste pour discuter, au calme, en n’ayant pas peur de laisser les silences s’exprimer, en étant confiant de demander un jugement qui serait donné avec bienveillance. Elle en avait besoin pour continuer à sortir ses questions de sa tête et tout doucement elle reprenait pied. Je ne suis pas sûr que j’y sois pour grand-chose, mais j’ai au moins eu la chance d’en être le témoin. Et chaque fois elle a insisté pour que je raconte ce que j’avais en tête, et elle le faisait toujours avec beaucoup de gentillesse, ma politesse m’interdisant de me défiler. J’ai donc fini par lui expliquer ma condition, ma malédiction, et elle n’a pas fui. Elle m’a même montré encore plus d’intérêt, allant se renseigner par elle-même avant nos discussions.
À l’heure où j’écris ces lignes Pamy m’a invité à visiter avec elle un musée consacré aux artistes du mouvement impressionniste, des tableaux peints il y a près de 1000 ans par des gens qui ont voulu reproduire ce que leurs yeux voyaient vraiment, sans le filtre de leur cerveau. Elle m’a dit que c’est pour prouver qu’on peut avoir 1000 ans et pourtant avoir encore beaucoup de choses à raconter, à vivre et à faire vivre. Je ne sais pas où et quand finira cette histoire mais je tiens à la consigner dans ce journal pour être sûr de ne jamais l’oublier. Pas besoin d’aller au bout du monde pour éprouver des émotions extraordinaires avec des gens simplement hors du commun.
Les coureuses viennent de prendre leurs marques. Le public s’est calmé tout seul, amenant l’ensemble du stade d’une ambiance festive à un silence pesant en une poignée de secondes. La pression sur les épaules des athlètes est palpable, leurs respirations visibles et l’ensemble de leurs muscles sont tendus. Bam, top départ.
“Très bon démarrage de la française, couloir 6, elle semble en jambes !
-Tout à fait Philippe, elle fait peut-être son meilleur départ de la saison !
-Vous avez raison Céline. Il faut maintenant qu’elle garde cette allure jusqu’au bout. Et déjà, Ortega revient au couloir numéro 2. Et de l’autre côté, l’Allemande Rauss se met en action. On arrive déjà au deuxième virage, on le sait, une étape cruciale sur le 400 mètres.
-C’est maintenant qu’il faut produire l’effort ! Allez, il ne faut rien lâcher !
-Mais ça devient de plus en plus dur pour Naya. La française n’arrive pas à suivre le rythme des meilleures. Voilà la polonaise Chlozky qui la dépasse par l’extérieur.
-Il faut y croire, il reste la ligne opposée. Il faut tout donner !
-À la sortie du virage, c’est toujours Ortega qui est devant, et elle semble encore accélérer. Mais Rauss n’a pas dit son dernier mot, on dirait bien qu’elle va le faire. Tout va se jouer sur la ligne ! Et c’est bien Ortega qui l’emporte d’une courte tête sur Rauss, Frayser pour la Jamaïque complète le podium sur le fil. Quelle course fantastique.
-Et malheureusement, Naya finit dernière. Elle a complètement explosé sur les 150 derniers mètres, sûrement parce qu’elle est partie trop vite. Quelle déception !
-C’est clairement une contre-performance pour la française qui était au top niveau il y a tout juste deux ou trois ans. Peut-être aussi que c’est dû à ses entraînements. On sait qu’elle est intransigeante et qu’elle refuse les nouvelles techniques, il faudra à coup sûr y réfléchir pour les prochains rendez-vous.”
Dans la chambre d‘hôtel réservée pour les athlètes par la compétition, Timo attend Naya en préparant le repas du soir. Le mobilier est rudimentaire, tout juste de quoi passer quelques jours et quelques nuits avant de rentrer chez soi. La lumière est froide, pas très accueillante, à l’image des murs et leur peinture défraîchie.
“Comment tu vas ? lance Timo au moment où Naya passe la porte.
-Tu as regardé la course ? répond Naya en laissant tomber son sac de sport au pied du lit sur lequel elle s’assoit.
-Oui, et je me suis dit que tu allais avoir faim alors j’ai préparé un gratin de courgettes qui cuit dans le four.
-Je suis nulle.” La sentence est tombée avec gravité, comme un fait immuable qui ne supporte aucune discussion. Mais Timo avait envie de discuter.
-“Tu sais que ce n’est pas vrai ?
-J’ai fini dernière ! Tu as vu la course ou pas ? J’ai fini dernière !
-Tu as fini huitième.
-Sur huit !” Naya semblait ne pas vouloir en démordre en jetant ce qui ressemble à ses dernières forces dans cet argumentaire. Après un instant de silence que le temps lui-même a respecté en suspendant son cours, Timo reprend.
-“Et tu as fait quel temps ?
-Peu importe, je suis nulle, une déception comme ils disent à la télévision. Quatre ans de travail pour ça. Quatre ans pour me faire battre par 7 filles qui ont commencé la course il y a deux ans tout au plus.
-Tu as fait 46 secondes et 34 centièmes.
-Et alors, qu’est ce que ça change ? C’est au moins deux secondes derrière la septième concurrente.
-C’est le record du monde naturel de la discipline, répond Timo qui vient s’asseoir auprès de sa compagne pendant que le gratin de courgettes chauffe lentement dans le four. C’est proprement exceptionnel.”
Naya n’a plus la force de répondre, elle essaye d’assimiler l’information tout en rejouant sa course dans sa tête. Elle revoit son départ devant toutes les autres puis chacune des concurrentes lui passer devant sans qu’elle ne puisse rien faire, sans que son corps accepte d’accélérer. À mesure que ses nerfs se détendent, elle commence à ressentir de nouveau la douleur ; la plante de ses pieds brûle, ses chevilles et genoux semblent rouillés, comme si les os reposaient directement les uns sur les autres, ses mollets sont durs comme du béton et ses cuisses ont des spasmes de contradiction irréguliers. Naya finit par rompre le silence qui s’est de nouveau installé :
-“Peu importe, les gens ne vont pas retenir ça. Ils vont simplement se souvenir que j’ai fini dernière.
-Mais qu’est ce qu’on en a à faire de l’avis des gens ? Naya, tu t’entraînes 5 jours par semaine, quelle que soit la météo ou ton état physique. Tu fais des sacrifices immenses pour t’astreindre à une hygiène de vie irréprochable. Tu n’oublies jamais un anniversaire et tu es toujours là pour aider, même ton père malade tu surveilles son traitement et ses rendez-vous médicaux. Les gens normaux peuvent bien penser ce qu’ils veulent, tu es une personne exceptionnelle.
-Et je fais tout ça pour perdre !
-Naya, tu viens de finir huitième de la finale du 400 mètres femmes aux Jeux Olympiques ! Ça veut dire que sur Terre, il n’y a que sept femmes qui courent plus vite que toi. Et encore, les filles qui t’ont battues sont toutes augmentées. Tu as encore le courage de faire de la compétition au naturel, à la seule force de tes jambes. Lors du changement de réglementation autorisant les augmentations cybernétiques, tu aurais pu faire comme toutes les autres, te faire greffer des puces de puissance dans les cuisses ou les mollets, te rajouter des lubrificateurs dans les chevilles ou les genoux. Mais non, toi tu as choisi de continuer comme tu l’as toujours fait, en crachant tes poumons et en transpirant. Et en te battant, en travaillant, tu as réussi à te qualifier en finale des Jeux Olympiques, éliminant plusieurs filles à moitié robots sur le chemin. Pour finalement battre un record vieux de presque cent ans. Et avec ça, je suis sûr que des dizaines d’enfants vont admirer ce que tu as fait, ta ténacité, ton courage, ta force de caractère, ton exploit. Tu viens de montrer que le travail acharné peut te sortir de la normalité. Crois moi, tu peux être fière de toi.
-Merci. Merci d’être là, toujours à côté de moi. Je ne pourrais pas faire tout ça si tu ne m’aidais pas au quotidien. Rien que me faire à manger, je ne sais pas si j’y arriverais, si j’en aurais la force au quotidien.” Une odeur se fait sentir dans la chambre d’hôtel, quelque chose semble en état de carbonisation.
-“Mince, le gratin de courgettes ! Et bien, tu vois, même moi je ne sais pas si je sais vraiment te faire à manger, s’exclame Timo en rigolant tout en sortant du four un plat en verre recouvert d’une couche noire et solide de fromage brûlé dont s’échappe une fumée agressive. Désolée madame la championne mais pour ce soir, je propose un repas des plus commun : on va commander des pizzas !”
Trois jours après la finale, il tombe une très fine pluie sur le terrain d’entraînement du 400 mètres très tôt le matin. Naya est là, les jambes encore endolories, prête à reprendre son travail naturel.
-47 ans ! répond le monsieur qui fait face à “l’Intelligence Artificielle”.
Aussitôt, des chariots se mettent en branle sur des rails, des diodes s’allument quand d’autres s’éteignent, des bras robotiques descendent du plafond et le tout produit un ballet assez impressionnant de métal, de câbles, de roues et d’engrenages en tout genre, se déplaçant à toute vitesse sur une surface de plusieurs mètres carrés avec une précision remarquable. La vitre de protection qui donne à voir ce spectacle est tout juste ouverte sur sa jointure avec le plafond pour laisser passer le concert de cette machinerie, un bruit assourdissant dont on pourrait presque déceler une mélodie aléatoire dans le cri des bras robotiques qui fendent l’air. Des billes se mettent à rouler, entrechoquent des portes qui s’ouvrent et redirigent des flux lumineux, et après quelques secondes, que l’on aurait jugé avoir duré quelques minutes, le calme revient. Tout le bazar est figé, le bruit s’étouffe doucement dans la grande pièce où le groupe de visiteurs se tient bien sagement dans le fond, contre le mur, les yeux ébahis et la respiration presque coupée. Puis, la lumière sur le panneau frontal s’allume et le haut parleur énonce, d’une voix typiquement non humaine : “Monsieur, vous mesurez très exactement 177 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”
Sabrina, la guide du musée des technologies anciennes, invite alors le groupe à passer dans la salle suivante où le cobaye de la séance se met contre le mur, dos à la frise de mesure. Il fait bien très exactement 177 centimètres ce qui est applaudi par le groupe de visiteurs qui entame aussitôt une discussion interne, par chuchotement, autour de la prouesse réalisée par cet engin qui a tout de même plus de 100 ans. Il n’avait fallu que quelques questions comme le prénom, la ville de naissance, le sport pratiqué dans la jeunesse et l’âge pour deviner la taille de la personne qui passait le test.
“L’Intelligence Artificielle comme vous venez de la voir en action, est l’ancêtre des systèmes de Raisonnement Automatique que l’on retrouve aujourd’hui partout dans notre vie, explique Sabrina d’une voix qui porte au-dessus du brouhaha ambiant. Comme vous le constatez, c’étaient des systèmes très imposants qui ne pouvaient donc pas être intégrés dans les voitures ou dans les téléphones ni même dans les ordinateurs. Leur programmation était aussi très précise, déplacer une seule pièce d’un petit millimètre et la machine ne fonctionne plus du tout. La machine que nous avons là est d’époque et a nécessité une mise en place qui a duré plusieurs semaines, avec de nombreux ingénieurs et l’aide du R.A., pardon du Raisonnement Automatique.
– Et ça ne pouvait que donner la taille des gens qui répondaient aux questions ?
-Non, il existait des Intelligences Artificielles pour répondre à toute sorte de question. Mais oui, chaque machine était spécialisée dans un seul sujet. Par exemple, les services de météorologie disposaient de leur propre Intelligence Artificielle pour annoncer la météo du lendemain, une machine qui s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres en longueur et en largeur, et sur plusieurs étages !
-Mais qu’est ce qui nous prouve que la machine fonctionne vraiment ? Peut-être que le monsieur est votre complice et que la machine ne fait qu’annoncer la même mesure toute la journée ?
-Et bien, madame, je peux vous inviter à faire le test vous-même, propose Sabrina.”
Le petit groupe reprend la direction de la salle précédente et la personne inquisitrice avance devant le petit panneau central, composé d’un micro qui ressort un peu, d’une grille trouée avec une enceinte sonore derrière et d’une petite lumière qui s’allume rouge quand la machine écoute, vert quand la machine émet des sons et s’éteint quand la machine “réfléchit”. Les visiteurs regardent attentivement la machinerie qui est visible spécialement pour le musée et chacun remarque que la configuration est revenue à une position initiale. Alors, la dame démarre le questionnaire et le spectacle recommence. Des bras sur rails se déplacent de gauche à droite, d’avant en arrière, des petits éléments tombent et en poussent d’autres qui déclenchent alors des courants électriques, et ainsi de suite. Et entre chaque question, on devise sur la position de tel ou tel élément, pour savoir s’ils ont la même position que précédemment ou pas, comme pour deviner le secret d’un magicien au travail. Et après la dernière question, après les dernières “réflexions” bruyantes, la sentence tombe de la même voix robotisée : “Madame, vous mesurez très exactement 164 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”
Le groupe refait le même sketch que précédemment et le résultat avancé par la machine est encore une fois très exact. Pourtant, cette deuxième testeuse indique qu’elle a menti sur la question de son âge. “Vous n’êtes pas la première à essayer de lui mentir, mais l’Intelligence Artificielle, même si elle semble bien archaïque, est suffisamment bien construite pour le détecter”, explique Sabrina. L’assemblée est impressionnée par la démonstration et termine sa visite en achetant quelques souvenirs, aussi bien du lieu que d’une époque si lointaine vue de cette fin de vingt-deuxième siècle.
Si l’Intelligence Artificielle est le clou du spectacle du musée international de la technologie ancienne de Paris, d’autres salles et d’autres objets attirent aussi leur lot de remarques d’étonnement. Il y a par exemple le vélo à pédales sur lequel il fallait trouver l’équilibre tout seul tout en avançant par pression sur les dites pédales, qui se trouvaient positionnées à l’opposé l’une de l’autre. Les spéculations vont bon train sur la façon dont on pouvait utiliser cet objet et l’idée qu’il y avait des compétitions sportives utilisant cet engin crée généralement l’hilarité.
On trouve aussi un écran collé à une boîte que l’on appelait télé-vision. Il s’agissait d’un dispositif sur lequel on recevait un programme visuel qui était prédéfini. Impossible de choisir son programme où l’heure à laquelle voir une émission donnée, on était obligé de faire avec le programme prévu par des grandes sociétés privées. Une salle où les interrogations sont grandes, les visiteurs se demandant comment des gens pouvaient vivre en subissant des programmes qu’ils ne pouvaient choisir. Certains évoquent le fait que ce serait toujours le cas dans certains pays, des états exotiques qu’on ne souhaite pas aller visiter en vacances.
Même les objets les plus simples du quotidien étaient complètement différents. Le musée dispose d’un authentique para-pluie qui ressemble à s’y méprendre à un ombreur d’aujourd’hui. Sauf que sa fonctionnalité était de protéger de la pluie et non du soleil. Et surtout, il fallait le tenir à la main en s’assurant qu’il soit toujours au-dessus de sa tête, ce qui pouvait faire mal au bras. Mais les technologies de l’époque, notamment dans le textile, ne permettaient pas d’intégrer directement un outil déployable comme c’est le cas de l’ombreur.
Les livres aussi étaient différents il y a encore cent ans. Le musée dispose d’un authentique livre-à-mots, que le public peut feuilleter. On y trouve l’ensemble des mots de la langue française qui étaient autorisés pendant une année, avec le sens de chacun de ces mots. L’idée qu’une autorité puisse indiquer quels mots sont valides et quels mots ne le sont pas fait froid dans le dos. Comment faisait-on pour parler, allait-on vérifier que les mots que l’on souhaite utiliser sont dans ce livre ? Et est-ce que chaque famille disposait d’un tel ouvrage ? Était-on obligé de l’acheter tous les ans ? Devait-on réapprendre tout son vocabulaire et connaître les centaines de pages et les milliers de définitions par cœur ?
Le dernier groupe de la journée parti, une jeune fille se trouve toujours à l’accueil, attendant visiblement que Sabrina se libère.
-Bonjour, je suis Alice, la nouvelle guide et conservatrice assistante du musée. Je me demandais si vous pouviez faire un tour du musée avec moi pour que je sois opérationnelle dès lundi.
-Enchantée Alice ! répond Sabrina, un franc sourire sur le visage. Laissez-moi fermer le musée au public et nous serons tranquilles pour discuter de ce que vous voulez.
Les deux conservatrices assistantes font le tour des salles, Alice remplissant son carnet numérique de notes en tout genre, entre les explications historiques concernant les objets, les anecdotes d’une dizaine d’années à ce poste ou encore les informations pratiques pour maintenir ces éléments d’histoire dans leur état. Après quelques heures, ce qui est bien plus long qu’un temps normal de visite, les deux femmes arrivent à la salle finale, celle de l’Intelligence Artificielle.
-Et comment tout cela fonctionne vraiment ? demande Alice en regardant derrière la vitre de protection.
-C’est l’Intelligence Artificielle, c’est tout, ça fonctionne, répond Sabrina.
-Vous n’avez pas plus de détails ? Pourquoi tous ces robots, pourquoi toutes ces billes et ces glissières ? Cela parait tellement fou que quelqu’un ait réussi à transformer tout ça pour inventer le Raisonnement Automatique qui peut fonctionner dans un engin comme celui-là, dit Alice en montrant sa tablette de prise de note sur laquelle s’inscrivent les paroles de la jeune femme sans qu’elle ait besoin de faire quoi que ce soit.
-Donc vous ne savez pas du tout ? Vous n’avez pas fait de recherches sur les technologies du musées ?
-Non, je visite le musée depuis que je suis toute petite donc je n’ai pas pensé à faire plus de recherches.
-Et bien, arrêtez de regarder derrière la vitre de protection, tout ceci n’est que de l’esbroufe. L’Intelligence Artificielle n’a pas besoin de tout cet attirail pour fonctionner.
-Mais alors, comment cela fonctionne ?
-Comme le Raisonnement Automatique. La machine dispose en réalité de plusieurs caméras, celles dans les coins de la pièce et dont les gens pensent qu’il s’agit de caméras de sécurité. En analysant les images de ces caméras, un ordinateur est capable de calculer la taille de quelqu’un très précisément, et sans même que cela ne demande de grandes techniques très compliquées. Le fait de poser des questions et de bouger des éléments derrières, c’est complètement inutile. Complètement inutile donc totalement indispensable pour maintenir l’illusion.
-Mais pourquoi ne pas dire la vérité aux gens ? s’insurge Alice.
-Vous croyez qu’on payerait une place pour voir un simple ordinateur faire ce qu’il sait faire ? Les gens veulent voir une Intelligence Artificielle des débuts et s’imaginent que c’est une machine étrange qu’on aurait remplacée avec le Raisonnement Automatique. On a changé le nom mais la technologie est la même, tout juste plus précise de nos jours. Au lancement du musée, il y a quelques dizaines d’années, il y avait le même système qui tenait dans un simple téléphone portable. Depuis que cette salle a été mise en place, c’était avant que j’arrive, l’affluence n’a cessé de croître.
-La machinerie que l’on voit ne sert donc à rien du tout ?
-Je vous l’ai dit : complètement inutile donc totalement indispensable.
-Oui, je sais. Mais il n’a rien à faire là ce stop. C’était un céder le passage avant et c’était bien comme ça. Mais voilà, une poignée de gens aux poches pleines d’argent a arrosé la mairie pour mettre un stop, pour que ça soit plus sûr. Sauf que personne ne sort de ce lotissement, que la visibilité est bonne, qu’il n’y a jamais eu d’accident et qu’un céder le passage ferait très bien l’affaire.
-Sauf que ce n’est pas à toi de décider des lois. Il y a un stop, tu dois t’arrêter et c’est tout.
-Non, ce stop est idiot et on doit se battre contre les lois idiotes. Ce que je fais, c’est de la désobéissance civile, pour changer les choses et montrer qu’on ne se laisse pas mener par le bout du museau.
-Tu t’entends là, Monsieur Luther King du carrefour de la rue du 8 Mai ? Tout le monde s’en moque de ce que tu fais et ça ne changera rien. Tout ce que tu risques, c’est d’avoir un accident avec un pauvre vieux qui conduit une voiture de luxe et qui n’hésitera pas à t’enfoncer pour le moindre accrochage. Tout ça pour gagner deux malheureuses secondes.
-Ce n’est pas une question de temps gagné, c’est une question de principe. Et si quelqu’un sort de ce lotissement au moment où je passe, ce qui n’est pas arrivé une seule fois en 15 ans que je passe ici quotidiennement, j’aurai largement la visibilité nécessaire pour le repérer à temps, m’arrêter et le laisser passer, comme si c’était un céder le passage, le stop est donc inutile.
-Et qu’est ce que tu espères obtenir ?
-Je ne sais pas, mais je ne me laisserai pas faire. Au mieux, ma désobéissance est remarquée, elle est rejointe par d’autres personnes et on change les choses. Au pire, il ne se passe jamais rien. Je n’ai donc rien à perdre.
-De toute façon, j’ai bien compris que je n’arriverai pas à te faire changer d’avis.”
Le carrefour entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai à Montigny a changé de nombreuses fois de signalisation au cours de son histoire. La rue du Lieutenant Aubert a toujours été une route importante, traversant le village d’un bout à l’autre et le reliant au reste du réseau national. Elle est, de ce fait, fortement empruntée aux horaires de pointe, le matin et le soir, par les habitants des villages alentour qui passent par l’autoroute pour atteindre leur lieu de travail.
La rue du 8 Mai est une des routes perpendiculaires à la rue du Lieutenant Aubert qui a été créée il y a une cinquantaine d’années pour permettre d’accéder à un nouveau lotissement d’habitations, qui a démarré une nouvelle politique d’aménagement pour attirer des retraités fortunés qui ont alors relancé la vie de commerce du village. La rue a commencé par un stop à son extrémité, donnant la priorité aux automobilistes de la rue principale. Puis les conseils municipaux successifs ont cherché des moyens de ralentir la traversée du village, officiellement pour réduire la dangerosité de la cohabitation avec les piétons environnants, officieusement parce que les nouveaux habitants trouvaient l’environnement trop bruyant à leur goût.
Des trottoirs plus larges sont apparus, puis des réhausseurs sur les voies avant un changement de signalisation et même de tracé global de la rue, la faisant passer d’une ligne parfaitement droite à un ensemble de chicanes, obligeant les conducteurs de passage à réduire sensiblement leur vitesse sur le tronçon. En parallèle, la zone s’est vue être de plus en plus occupée par les habitants, surtout les plus jeunes, qui ont redécouvert un moyen de parcourir leurs rues sans risquer d’être renversés par un véhicule.
La touche finale a été le changement de signalétique au croisement avec la rue du 8 Mai, modifiant la priorité des voies et ajoutant des céder le passage sur la grande rue. La mesure a été au centre des discussions des utilisateurs, elle ne restera en place que 5 ans, avant de se transformer en panneaux stop, obligeant les automobilistes à l’arrêt complet pour laisser la priorité à la sortie du lotissement.
Thomas a connu tous ces changements, tout comme son ami Alexandre. Cela fait plus de vingt ans qu’ils habitent un village voisin et empruntent cette route en tant qu’automobiliste, d’abord comme passager puis récemment comme conducteur. Mais c’était la première fois qu’Alexandre se trouvait comme passager de Thomas sur cette rue du Lieutenant Aubert, traversant ce carrefour que Thomas emprunte quotidiennement en s’appliquant à ne pas respecter la signalisation avec laquelle il est en désaccord. Cela lui arrive de croiser d’autres automobilistes, voire quelques passants, dont il brave toujours le regard réprobateur. Et si quelqu’un venait à sortir du lotissement au moment où Thomas arrivait, bien sûr qu’il s’arrêterait. Mais depuis 4 ans qu’il conduit, cette situation ne s’est jamais produite.
La discussion entre les deux amis de longue date n’a rien changé dans le comportement de Thomas. Ce n’était d’ailleurs pas le but d’Alexandre, qui sait bien que son ami sait être entêté dans ce genre d’opinion qui, finalement, importe peu. Les semaines ont défilé, se recopiant les unes les autres autour de ce croisement entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai, et il a fallu un retour de soirée pour que les deux amis y repassent ensemble, toujours avec Thomas dans le rôle du conducteur.
“ Attends, je te coupe, tu as vu là ? questionne Thomas.
-Quoi, où ?
-Là, le panneau !
-Oui, c’est un stop, je sais. Et je sais que tu ne vas pas t’y arrêter, on en a déjà discuté tu sais ?
-Non, regarde mieux, en dessous ! Il y a un nouveau panneau !
–Contrôle fréquents …
-J’ai changé les choses ! dit Thomas avec une pointe d’ironie tout en grillant le carrefour car personne ne sort du lotissement.
-Et tu en es fier ?
-Ma désobéissance civile a fait changer les choses !
-Tout ce que ça a changé, c’est qu’il y aura plus de contrôles de police et que tu risques de perdre ton permis tout en prenant des tonnes d’amendes.
-Nan, ça fait deux semaines que le panneau est en place et je n’ai vu aucun policier. C’est juste un panneau pour faire peur.
-Et tu comptes faire quoi maintenant ?
-Je compte bien continuer. J’ai obtenu un petit changement, c’est la preuve que pour combattre les lois idiotes, il faut y désobéir.
-Tu as conscience que ce que tu fais est globalement inutile ?
Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket captive suffisamment l’audience et le signal vient d’être donné, subtilement depuis l’autre bout de la salle. Nina sort de son sac à dos posé entre ses jambes une casquette aux couleurs des Alouettes Bleues de Vendée qu’elle enfile aussitôt après avoir activé un dispositif en métal faisant tout le tour de l’intérieur du couvre-chef. Puis elle sort discrètement une grenade oubliette, bien dissimulée dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant de son sweat shirt ample à capuche. Elle relève la tête, regarde devant elle et observe une nouvelle fois son frère réaliser le signal convenu. Elle en est sûre, elle est prête, elle doit déclencher sa grenade oubliette et ainsi effacer la mémoire du Maire. Un panier à 3 points est marqué par les Alouettes Bleues, le public se lève pour célébrer, Nina prend une grande respiration, ferme les yeux et détend ses mains crispées autour de l’arme qu’elle dissimule. Elle ne déclenche pas sa grenade, ouvre les yeux et range soigneusement l’engin dans son sac, avant de jeter un regard à son frère, lui signifiant qu’elle renonçait à l’opération.
“ Je peux au moins savoir pourquoi tu as désobéi ?
– Parce que j’en ai marre de cette vie ! répond Nina.
-Voilà, c’est tout ce qu’elle a voulu me dire depuis tout à l’heure, enchaîne Martin, le frère de Nina.
-Mais ce n’est pas une raison ! martèle Pierre. Tu le sais comme tout le monde ici, une occasion de la sorte ne se reproduira pas avant plusieurs mois. C’est le travail de tout le monde que tu as jeté à la poubelle, sur un coup de tête, et c’est insupportable.
-Sauf que ce n’est pas un coup de tête. J’en ai marre de vivre dans la clandestinité, de faire attention dès que je sors dans la rue. Je n’en veux plus de cette vie que je n’ai pas choisie. Je ne veux pas être une terroriste.
-On va faire comme si personne ici n’avait rien entendu. Tu vas retourner dans tes quartiers et je viendrai avec ton frère pour en discuter calmement. Tu sais que nous faisons cela pour la liberté, que nous ne sommes pas des terroristes, c’est l’État qui nous donne ce nom dans les médias et que nous ne nous arrêterons pas de si tôt.”
Nina est retournée dans sa chambre, après avoir remis son sac à dos piégé qu’elle n’a pas déclenché à l’armurerie des Défenseurs de la Liberté. Elle est calme et déterminée, sûre d’elle et de son choix, attendant les remontrances de son frère et de son chef de corps. Elle connaît déjà leurs arguments et sait comment y répondre. Sa décision est prise et elle ne reviendra pas dessus.
“ Alors, on fait quoi maintenant ?
-Vous, je ne sais pas mais moi, je m’en vais d’ici.” La phrase fait l’effet d’une bombe pour Pierre et Martin, qui avaient déjà prévu leur discours moralisateur.
-Et tu vas où ? s’inquiète Martin.
-Je vais me rendre à la police et demander à bénéficier du programme de retour à la citoyenneté.” Cette annonce laisse un blanc.
-Et tu vas faire quoi après ? Tu n’as que 16 ans et tu n’as jamais rien connu d’autre que la vie parmi nous.
-Non, c’est faux ! J’ai connu la vie avant, j’en ai quelques souvenirs et je sais que c’était mieux.
-Mais c’était avant ! intervient Pierre dans la discussion de famille. C’était avant que l’Etat passe les lois de sécurité et interdise la liberté d’opinion politique. C’était avant que tes parents meurent pour la liberté à nos côtés. Tu te rends compte qu’en nous quittant, tu acceptes de perdre ta liberté ?
-Et toi, tu te rends compte qu’en vivant dans l’illégalité, on n’est pas libre ! rétorque aussitôt Nina.” La réponse a fait l’effet escompté et Martin se trouve obligé de mettre à la porte son chef pour continuer la discussion avec sa soeur plus calmement.
-Tu te rends compte qu’en faisant cela tu nous mets tous en danger et que tu risques d’être la cible d’attaques de la part du groupe ?
-Sérieusement Martin ? Tu sais que je ne serai un danger pour personne. J’ai déjà tout prévu, j’irai dans une autre ville pour qu’on ne puisse pas me retracer. Et je ne compte pas vous dénoncer, je veux juste vivre ma vie sans avoir à devoir mener des attaques pour effacer la mémoire des gens.
-Tu sais que ces attaques sont essentielles pour faire passer notre message. Le peuple doit savoir que ces lois liberticides ne garantissent pas leur sécurité, parce qu’aucun gouvernement ne peut promettre une totale sécurité.
-Et pour ça, on doit effacer dix ans de la mémoire de civils qui n’ont rien demandés ?
-Non, on doit effacer la mémoire des personnes médiatiques et tu le sais, il peut y avoir des dommages collatéraux.
-Oui je le sais, mais je ne le supporte plus. Et je ne supporte plus cette vie où tout ce que je fais doit d’abord être validé par un supérieur hiérarchique.
-Et donc on arrêtera de se voir ?
-Oui, mais on pourra toujours rester en contact par le biais de messageries cryptées. Ou alors tu me suis.
-Je te comprends mais je ne peux pas rejoindre ce gouvernement qui a tué nos parents. Tu vas me manquer petite sœur.”
Comme elle l’a annoncé, Nina quitte les Défenseurs de la Liberté, prend plusieurs bus qui utilisent encore des tickets en papier sans empreinte numérique pour arriver jusqu’au centre de réinsertion à la citoyenneté de Rouen. C’est un des plus gros centre du pays dans lequel on retrouve aussi bien des condamnés pour des faits classiques, des condamnés pour terrorisme ou d’anciens membres des Défenseurs de la Liberté venus se rendre de leur plein gré. Le centre de réinsertion propose un accompagnement avec des cours de citoyenneté mais aussi des formations professionnalisantes pour pouvoir se réinsérer le plus rapidement possible dans la société française.
Nina a tout prévu en avance et demande à être hébergée dans le centre, ce qui ne peut lui être refusé à son âge. Elle explique à l’employé d’accueil avoir été embrigadée dans le groupement terroriste par ses parents et y avoir passé tout son temps à l’arrière, coupée du monde extérieur, et donc incapable de comprendre qu’elle était dans le mauvais camp. Ses affaires sont fouillées minutieusement, elle est elle-même inspectée, avant d’avoir le droit à une chambre en échange d’un formulaire administratif qui représente son examen d’entrée. Elle doit y indiquer des informations sur la cellule qu’elle a quittée et n’a aucun mal à justifier l’imprécision des données qu’elle écrit avec l’argument de la fuite non prévue et surtout de la première sortie en 10 ans hors des murs de sa prison.
Elle a droit à un premier entretien au bout de trois jours, dans une grande pièce lumineuse, entourée d’une dizaine d’inconnus et d’une femme bien apprêtée, là pour conduire le premier cours de citoyenneté. Sur les murs bicolores, blancs dans leur moitié inférieure, jaune pastel dans leur moitié supérieure, sont accrochés plusieurs portraits des précédents présidents et des ministres de la sûreté intérieur, accompagnés par plusieurs papiers sous verre, de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen aux récentes déclarations pour la sécurité de l’humanité signées ces 10 dernières années. On trouve aussi quelques citations célèbres comme “la liberté amène le désordre” ou “la sécurité prévaut sur toutes les autres valeurs”, ainsi qu’une frise chronologique des évènements créateurs de la République Sûre : du couronnement de Napoléon à la signature des accords de Lyon, interdisant la liberté d’opinion politique pour mettre fin à l’incertitude des élections et ainsi barrer le chemin des partis extrémistes.
Nina connaît bien tout cela, tout comme les statistiques données par l’enseignante de citoyenneté pour justifier les lois anti-liberté au profit d’une république plus sûre. Bien sûr que le principe d’élection démocratique crée trop de doute, et impose des changements trop importants trop régulièrement. Bien sûr que les gens peu éduqués ont un poids trop fort dans ce processus, créant un risque d’amener les extrêmes au pouvoir. Tous ces arguments, les Défenseurs de la Liberté les connaissent et les enseignent aux plus jeunes de leurs rangs. Les autres participants aussi ont l’air d’avoir entendu ces discours un bon millier de fois, à l’école, dans les médias ou lors des réunions d’information politiques organisées dans les mairies pour tenir au courant les citoyens de la politique en cours décidée par le chef de l’État.
Ce premier cours se solde par un questionnaire individuel qui permettra de personnaliser les futures leçons puis par un tour de table des participants. Dans la salle, il y avait donc plusieurs voleurs, dont un homme expliquant que c’est la misère qui l’a conduit à de telles incivilités, quelques injures à personnes responsables du maintien de la sûreté et un homicide involontaire dû à une conduite manuelle sur une zone réservée aux véhicules autonomes. Nina est la seule de ce groupe de nouveaux à avoir fui les Défenseurs de la Liberté et cela impressionne beaucoup ses collègues du jour. Elle a déjà rencontré dans les couloirs du centre d’autres anciens terroristes mais elle ne veut pas s’approcher d’eux pour ne pas entretenir une vision nostalgique des dix dernières années.
“ Tu es là ?
-Oui, comment ça va ? écrit Martin
-Bien, ne t’inquiètes pas, tout va bien. J’ai déjà démarré les leçons de civilisation et de citoyenneté et j’ai fait un bilan de mes compétences professionnelles. Je vais me diriger vers un poste administratif, secrétaire ou gestionnaire des archives, un truc comme ça.
-Et ce n’est pas trop dur de les entendre raconter leur propagande à longueur de journée ?
-On s’y fait, je crois. Tu sais, il suffit d’apprendre et de réciter à l’identique pour qu’ils soient contents alors je m’exécute.
-Tu penses en avoir pour combien de temps à rester enfermée avant de pouvoir sortir du centre ?
-Comme j’ai de bonnes notes, ils pourraient m’accorder une permission d’un week-end après 6 mois de stage, donc dans quelques mois si tout va bien.
-Ça serait bien si on pouvait se voir. Depuis que tu es partie, l’ambiance est loin d’être au top. Sophie et Richard se sont fait arrêter et certains ont commencé à t’accuser de trahison.
-Il faut que je te laisse, je dois aller à la cérémonie du réconfort présidentiel. Tu sais que ce n’est pas moi, et cette connexion que nous avons est sécurisée, j’en suis certaine. À la prochaine !” conclut Nina en veillant à bien se déconnecter du réseau protégé qu’elle utilise pour garder le contact avec son frère.
Les semaines passent et se ressemblent au centre de réinsertion à la citoyenneté et c’est le but ; les participants entrent dans une routine pacifique, dans un cadre lumineux, avec des enseignants souriants qui ne font que de légères variations du même thème à chaque nouvelle leçon. L’idée est de remplir la tête des élèves avec des pensées citoyennes pour qu’ils n’aient plus à réfléchir par eux même, pour leur propre sécurité et celle de la République. En parallèle, des activités sont proposées afin d’acquérir des compétences qui permettront le placement dans un emploi à la sortie du stage de réinsertion.
Nina a choisi d’apprendre à gérer des archives plutôt que d’occuper un poste de secrétariat. Elle suit donc des formations sur le classement des données, leur protection mais aussi leur analyse par le biais d’outils numériques capables de synthétiser des documents pour en donner le sens à retenir, sans qu’une personne humaine n’ait à les consulter. Elle aurait préféré un emploi plus pratique, dans la mécanique ou la robotique, mais le centre lui a indiqué qu’il n’y avait plus de postes libres dans ces milieux. Il est donc impossible de se former à ces métiers, l’État optimisant ses ressources en main d’œuvre. Et il est dangereux de demander plus de liberté.
“ C’est bon, j’ai ma permission pour le week-end prochain dans deux semaines !
-Le week-end du 26 ?
-Oui ! Je pars le samedi matin et je dois être rentrée le dimanche soir. J’ai eu des supers notes en citoyenneté et histoire de France donc ils me laissent la permission avec deux semaines d’avance.
-Ça tombe mal, je ne vais pas pouvoir monter te voir, j’ai une opération le dimanche 27 et je ne vais pas pouvoir la reporter.
-C’est pas grave, c’est moi qui vais descendre ! Comme je reçois un peu d’argent pendant le stage, j’ai assez pour payer le train si je m’y prends maintenant. Prépare-toi à me voir débarquer le 26 au midi et je resterai dormir chez toi le soir.
-Par opération, je voulais dire qu’il y a un match de basket et que le député sera là.
-Et bien ça sera l’occasion pour qu’on discute de ça aussi. Tu ne crois pas qu’il serait temps que tu te ranges et que tu arrêtes de te mettre en danger comme ça ?
-Ils ont donc réussi à te retourner la tête. Tu sais pourquoi je me bats.
-Non, ils ne m’ont pas retourné la tête. On en discutera de vive voix ensemble, quand je serai chez toi.”
Nina a pris le train comme prévu, sans bagage pour être sûre qu’on ne lui ait pas mis de mouchard. Elle arrive chez son frère peu après midi et ils décident tous les deux de faire un tour en ville pour discuter de tout et de rien. Pour Martin, c’est une occasion de sortir de chez lui et d’arrêter de penser à son opération du lendemain. Pour Nina, c’est l’occasion de profiter de sa liberté passagère, avant de reprendre les discussions sérieuses dans la soirée.
“ Tu ne m’as pas raconté comment Sophie et Richard se sont fait prendre, démarre Nina.
-Ils sont partis en opération et se sont fait prendre.
-Comment ? Qu’est ce qui les a trahi ? Je n’ai pas entendu parler d’un attentat dans ta région ces derniers mois.
-Ils ont été trahis par les protections mémorielles. Les agents de sûreté se sont mis au détecteur de métaux et arrêtent toute personne avec un dispositif métallique dans un chapeau ou une casquette. C’est après l’arrestation qu’ils choppent la grenade oubliette et nous envoient en prison.
-Et demain, tu vas faire quoi ? Si tu n’utilises pas de protection mémorielle, toi aussi tu vas oublier les 10 dernières années, s’inquiète Nina.
-Je sais… Et faire cette opération sans protection amplifierait l’attaque, les autorités seraient incapable de trouver le coupable. Je verrai demain devant la salle ce que je fais mais je dois réaliser cette attaque, quoi qu’il en coûte. Cette dictature a trop duré !
-Écoute, je suis d’accord avec toi, le monde qui nous est proposé dehors est loin d’être parfait. Ils veulent que j’abandonne toute idée de liberté et c’est monstrueux. Les derniers mois que j’ai passé ont été durs parce qu’il a fallu que je combatte leurs idées horribles, tout en leur faisant croire que je les suivais. Et à force qu’ils me le répètent, je sais bien que quand je sortirai du centre dans 6 mois, il y a un risque pour que je rentre dans le rang et ça me fait peur. Mais te perdre dans une attaque terroriste après tout ce que tu as fait ces dix dernières années, ça me fait encore plus peur. Tu mérites de vivre librement, pas de finir en prison ou d’oublier 10 ans de ta vie.
-Pour vivre librement, il faut faire cette opération ! martèle Martin. S’en prendre à un député, ça ne s’est jamais fait. Ce serait immense et ça forcerait tout le monde à sortir du status quo, ça fera bouger les choses, c’est sûr.
-Je crois qu’on ne tombera pas d’accord, conclut Nina dépitée. Je dois repartir demain matin, je me lèverai tôt. Tu seras libre de faire ce que tu veux après.”
La nuit est passée et il est déjà 9h30 quand Martin ouvre les yeux. Il bondit de son lit et découvre la chambre de Nina vide. Sa sœur est partie sans lui dire au revoir. Martin se ressaisit et se prépare pour une journée qui tourne déjà en boucle dans sa tête. Sauf que ses affaires ont bougé : il manque son sac à dos, un sweat à capuche avec poche ventrale et la grenade oubliette. La casquette avec protection mémorielle est toujours à sa place avec le billet pour le match de l’après-midi.
Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket vient tout juste de démarrer et l’équipe locale prend une petite avance qui amène le public à donner de la voix. Nina aperçoit de l’autre côté du terrain son frère, assis au milieu de gens debout, balayant son regard dans la salle. Elle sort discrètement la grenade oubliette, bien dissimulé dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant du sweat shirt ample à capuche qu’elle a emprunté à son frère. Elle sort son téléphone portable et envoie un message à son frère : “prends soin de moi, je vais avoir 10 ans à rattraper”. Elle attend que le message soit reçu, observe son frère regarder son téléphone portable, serre la grenade dans ses mains, ferme les yeux et oublie qu’elle a failli abandonner sa liberté.
Cela faisait un sacré moment que j’étais en cabane lorsque j’ai rencontré Monsieur J. pour la première fois. En fait, cela faisait assez longtemps pour que tout le monde dans l’établissement connaisse mon nom. Et si j’en avais quelque chose à faire, cela ferait certainement aussi assez de temps pour que je connaisse les noms de tout le monde. Mais je préférais ne pas les connaître, ne pas les croiser, ne pas les imaginer. Je n’allais quand même pas devenir ami avec des tueurs, des voleurs ou des violeurs. Et j’étais bien dans mon confort personnel, loin de l’agitation causée par de jeunes fous avides de liberté.
Je n’étais pas non plus seul, isolé dans mes cinq mètres carrés. En arrivant, j’avais clairement fait comprendre aux autres que j’avais envie d’être au calme mais que s’il le fallait, je n’hésiterai pas à faire disparaître une lame dans l’abdomen de la personne qui vient m’importuner. Et avec ma stature et mon regard sourcils froncés, ce genre de messages passe plutôt bien. J’avais gagné le respect et la renommée du type qu’on n’emmerde pas, à qui on dit bonjour et qui peut vous filer un coup de main si vous avez été sympa avant. J’avais même noué des relations avec certains de mes camarades, histoire de faire passer le temps un peu plus rapidement, mais sans jamais m’attacher à quoi que ce soit. On se rendait des services mutuellement, on se surveillait les uns les autres et il arrivait qu’on passe du temps à discuter ensemble, plus par habitude que vraiment pour se dire les choses.
Je m’étais fait une raison : j’attendais la mort ici, doucement. Et si elle n’arrivait pas, j’irai l’attendre ailleurs quand on ne me voudra plus dans ces murs. Mes journées n’avaient donc aucun but, et j’étais incapable de dire quel jour on était. Le quotidien était monotone, monochrome. Mon temps libre, je le passais à lire, sans chercher à comprendre. Je m’étais fait une raison en attendant ma sentence : j’avais mérité ma nouvelle maison et il valait mieux oublier l’espoir, cela me ferait oublier mes peurs. Les premiers mois, j’ai continué à espérer, un peu, sans trop y croire. Maintenant, cela faisait assez longtemps pour que je ne me souvienne plus du dernier jour où j’ai eu peur.
J’aimerais dire que cette histoire commence comme toutes celles du même genre, par une nuit sombre, agitée, où la pluie et le vent jouent une symphonie lugubre sur les barreaux de ma fenêtre, ponctuée par les coups de tonnerre. Une de ces nuits où on ne trouve pas le sommeil, pour quelques raisons que ce soit, mais souvent une raison mystique ou religieuse. Sauf que je dormais bien, apaisé par la lourdeur du quotidien et sachant que c’est le jour qui est le plus dangereux dans cet endroit. Les éléments pouvaient être déchaînés, une force supérieure pouvait s’énerver au point de faire trembler la terre, le plus grand des risques restait une attaque par un imprudent fou, juste après le repas de la mi-journée.
Cette histoire a donc commencé de jour, en fin d’après-midi, une journée où le beau temps s’était conjugué avec la chaleur. Le travail était fini et chacun avait une petite heure de temps libre, qui consiste souvent à passer du temps en cellule, mais avec la porte ouverte. Je commençais à lire mon livre du moment quand le vieux Peter, dit “cramé”, un anglais qui était là depuis trop longtemps et dont les neurones ne se touchaient plus, a hurlé : “Une souris !”
Il est sorti en trombe de sa chambre, courant dans le couloir en continuant de crier, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les voisins. Peter s’est arrêté dans les bras de Frank, le gardien présent à ce moment là, lui expliquant, paniqué, qu’il avait vu une souris courir dans sa chambre, et dévorer ses gâteaux. La plupart des résidents sont sortis, suivant la conversation ainsi que le duo retourner vers le lieu du crime pour observer les dégâts. Et comme on pouvait s’y attendre, il n’y avait rien. Le vieux Peter a eu beau faire de grands gestes, personne n’a rien vu. Par mesure d’hygiène, toutes les cellules ont été fouillées, ce qui m’a arrêté dans ma lecture. Au mieux, quelques trous minuscules ont été trouvés, mais aucun animal.
Les jours suivants, ce possible arrivant clandestin a été au coeur des discussions de chacun. Et dans un vase clos, ce genre de bruit finit très vite par se mélanger avec son propre écho, faisant de l’hallucination d’un fou une réalité prenant des proportions sans commune mesure. Si bien qu’avant la fin de la journée, ce mystérieux nouveau camarade avait un nom, Monsieur J. Selon la rumeur, il s’agissait en fait du fantôme d’un détenu décédé à cet endroit il y a plusieurs décennies. L’histoire faisait mention d’un homme à qui personne ne parlait et qui aurait été tué par les surveillants lors d’une nuit sombre, humide et bruyante. Il reviendrait donc hanter sa dernière habitation, pour des raisons et des buts qui différaient d’un couloir à l’autre, d’un conteur à l’autre.
Personnellement, je me mettais à l’écart de ces questions. J’en avait vu passer des rumeurs sans queue ni tête, et j’en verrai passer d’autres. C’est le lot de la vie dans ces conditions, où certains donnent encore de la liberté à leur imagination. Moi, je laissais ça pour les autres, me tenant simplement au courant pour toujours paraître comme celui qui sait tout dans le coin. Et alors que le bruit commençait à retomber, quelle ne fut pas ma surprise, en rentrant dans ma chambre un après-midi, de tomber nez à nez avec Monsieur J. en personne, en chair, en os et en poils, sur le sol de mon dortoir personnel.
Il se tenait face à moi, scrutant le moindre de mes mouvements, prêt à déguerpir à tout instant. De mon côté, je ne bougeais pas, j’essayais de comprendre. Personne ne criait dans le couloir, aucunes autres preuve de l’existence de Monsieur J. n’avait fait surface aux conversations des repas, et rien ne semblait avoir bougé dans ma chambre. En fait, j’étais plutôt en train de me demander s’il ne s’agissait pas d’un coup monté par des surveillants qui auraient voulu essayer leurs nouvelles matraques sur mon dos. Mais non, aucun gardien à l’horizon, et aucun signe d’effraction dans ma chambre.
La nouvelle question qui me venait en tête était de savoir si cette souris, je dis souris mais cela aurait bien pu être un mulot ou un rat, je n’ai aucune idée de la différence entre tous ces rongeurs, était bien réelle ou si c’est mon esprit fatigué qui me jouait un sale tour. Le plus doucement possible, j’ai fait un pas et j’ai commencé à me baisser. Monsieur J. ne bougeait alors plus du tout et pourtant, son regard avait changé : il était pétrifié. Je me suis arrêté dans mon mouvement, comme si je ne voulais pas le faire fuir. Sans trop réfléchir, j’ai attrapé un paquet de gâteaux secs qui trainait, j’ai coupé un petit morceau de l’un des biscuits et j’ai repris ma manoeuvre, tendant cette fois-ci le mets bien en évidence.
Monsieur J. a alors retrouvé sa mobilité, en commençant par son nez et ses moustaches.Tout son corps a semblé s’apaiser à la vue de cette nourriture. J’ai continué mon approche jusqu’à avoir ma main à une poignée de centimètre de mon colocataire clandestin qui restait toujours sur sa position. J’ai lâché le morceau de biscuit sur le sol et Monsieur J. s’est empressé de l’attraper avant de décamper à toute vitesse sous mon lit. Je suis resté un court instant figé, ne sachant quoi faire ni quoi penser. Et puis je me suis relevé et ai repris le cours de mon morne quotidien, finissant le gâteau dont Monsieur J. avait embarqué une partie.
J’avais beau faire semblant, ce rongeur était entré chez moi et je n’arrivais pas à me le sortir de la tête. J’ai bien essayé de lire le livre qui trainait sur ma table de chevet mais rien n’y faisait, mon esprit quittait l’histoire à chaque ligne, repensant à cette rencontre impromptue. La lumière s’est éteinte et le sommeil mis du temps à arriver. Le temps que j’arrête de penser à cette petite bête.
Le lendemain, dès le réveil, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé. Il manquait un gâteau dans l’emballage et des miettes traînaient sur le sol mais impossible de savoir si c’était moi qui avait mangé le biscuit ou si un animal m’en avait pris un morceau. La routine quotidienne a ensuite vite repris le dessus, m’emmenant des douches à la cantine, en passant par la cour de promenade et l’atelier. Je ne laissais rien paraître, pour ne pas donner de conversations aux autres, mais j’étais encore plein de questionnements.
Finalement, je suis retourné dans ma chambre. Il n’y avait rien. Il n’y avait personne. C’était complètement normal et pourtant, je m’attendais à y retrouver Monsieur J., qu’il soit une création de mon esprit ou bien un rongeur gourmand. Je me suis alors installé sur mon lit et ai repris la lecture de mon livre du moment là où je l’avais laissé la veille.
Soudainement, au milieu du boucan des dernières allées et venues de la journée dans le couloir, un petit bruit a percé en dessous de mon matelas. J’ai instantanément arrêté ma lecture pour focaliser mon attention sur ce son, et savoir si je perdais la tête. Le léger grattement a repris aussitôt et Monsieur J a pointé le bout de son nez au milieu de mon lieu de vie, balayant son regard dans la pièce pour vérifier qu’aucun danger ne guettait. Après quelques pas, il s’est retourné, m’a regardé et s’est de nouveau statufié, comprenant que je l’avais vu. J’avais envie d’en savoir plus sur lui, de savoir d’où il venait, et pourquoi il venait là. Mais je savais qu’il ne pouvait pas me répondre, ou au moins pas dans un langage que je serai en mesure de comprendre. J’ai donc refait comme à notre première rencontre.
En me levant du lit pour aller chercher un biscuit, je lui faisais peur ; je me trouvais entre lui et sa porte de sortie. Si je l’ai vite compris, j’ai aussi vite compris que son plus gros danger résidait de l’autre côté de ma porte d’entrée. S’il était vu, par un garde ou un camarade, ce serait de nouveau panique générale et chasse au monstre. Je crois que je n’ai jamais réfléchi aussi vite pour trouver une solution et préserver la vie de Monsieur J. En balayant mon regard sur le bazar m’entourant, j’ai vu l’heure sur un vieux radio-réveil. Dans 10 minutes, ce serait fermeture des portes pour la nuit. J’ai donc passé les dix minutes les plus longues de ma vie à faire semblant de lire pour que les gens du dehors ne remarquent rien d’anormal, tout en faisant assez de bruit pour que la souris soit apeurée à l’idée de bouger.
La sonnerie a retentit, les portes se sont fermées, Monsieur J ne courait plus aucun danger. J’ai aussitôt repris mon mouvement vers mon garde-manger, toujours avec la plus grande délicatesse possible. Je ne sais pas comment mais Monsieur J. a eu l’air de comprendre ma manoeuvre, s’écartant doucement du chemin de mes pieds, sans pour autant partir au loin. J’ai pris un biscuit, en ai coupé un morceau, l’ai posé devant lui et comme la veille, il s’en est régalé. Sauf que cette fois-ci, il est resté un petit instant avant de partir comme un voleur. Cela n’a duré que quelques secondes, mais j’avais l’impression qu’il me disait merci.
Nous ne nous étions vus que deux fois, et de façon très brève. Mais, pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression d’avoir communiqué avec quelqu’un, échangé, établi un lien. Cela est très étrange car je m’étais promis, en entrant ici, que je ne m’attacherai à rien ni personne, parce que ça n’en valait pas la peine, parce que je n’en valait plus la peine. Et maintenant, voilà que j’avais de la compassion pour un animal qui ne faisait rien d’autre que m’aider à réduire mes stocks de nourriture.
Au fil des jours, une nouvelle routine s’était mise en place dans ma journée. Monsieur J. a tout seul compris qu’il valait mieux venir me visiter un peu plus tard, le temps que tout le monde soit rentré chez soi définitivement pour la journée. Il a aussi compris qu’il pouvait rester, que je ne lui ferais pas de mal. Alors il est resté, un peu plus longtemps chaque jour. Je m’arrangeais aussi à lui donner de plus petits bouts de biscuits pour l’obliger à passer du temps avec moi. On ne se disait rien, je le regardais simplement venir, réclamer sa nourriture, manger et repartir. Mais ces quelques instants étaient devenus le point central de ma journée.
Après une semaine, Monsieur J. n’était pas à son rendez-vous journalier et pourtant, je ne me suis pas inquiété. Après tout, il était libre, lui. Par conscience, j’ai quand même déposé un morceau de biscuit sur le sol de ma chambre, pour m’aider à dormir avec sérénité. Le matin, mon premier réflexe fut de regarder sous mon lit pour voir si mon ami était venu me rendre visite. Et il était venu, ne laissant derrière lui que quelques miettes, un peu plus que d’habitude, sûrement dû à l’obscurité de l’heure de sa visite.
De nouvelles habitudes avaient été prises à la suite de cette nuit, sans que nous ayons eu besoin de nous en entretenir formellement. Chaque jour, mon ami venait me rendre visite, soit en me tenant compagnie, soit en passant tardivement récupérer son bien. Cette situation avait eu des répercussions inattendues : j’étais devenu le plus gros mangeur de biscuits de toute mon aile de résidence, et peut-être même de tout l’établissement. C’est même le préposé au magasin qui me l’a fait remarquer, préparant même un paquet en me voyant arriver, sans même que j’ai besoin de lui demander. Après tout, j’avais fais quelques économies en travaillant ici, je pouvais bien les dépenser pour un ami.
Ma vie avait changé. En quelques semaines, ma routine était bouleversée et j’avais même recommencé à penser, à m’inquiéter, à réfléchir… à vivre. Le changement a été si fort que je recommençais même à sourire, tout seul, ouvrant un peu mon visage dans la journée, en pensant à Monsieur J., et que cela faisait parler la rumeur dans les couloirs. Je n’en avais que faire et pour dire vrai, je n’écoutais pas vraiment ces discours qui indiquaient que j’avais trouvé un moyen de sortir. D’une certaine façon, ils avaient raison, j’avais trouvé mon échappatoire, celui qui permettait à mon esprit de s’évader.
Le problème avec les rumeurs qui grandissent, c’est qu’elles finissent par prendre corps et devenir des vérités dont on n’arrive plus à remonter la source. Cela s’est donc matérialisé, un jour où je suis rentré plus tôt de la cantine. On y avait servi des brocolis dont je n’avais jamais été un grand fan, j’avais donc mangé plus vite, content de retrouver ma chambre et peut-être mon ami. Ma chambre n’était en effet pas vide de monde, mais pas avec des personnes que je voulais voir.
En entrant dans le couloir, j’ai vu deux agents faire le guet devant ma porte, ouverte. J’ai tout de suite compris que j’avais le droit à ce que l’on appelle une visite inattendue. Et la première de mes pensées a été pour Monsieur J. C’est pour lui que j’ai forcé le pas, noirci mon regard et préparé mes poings. Les deux guets m’ont demandé de m’arrêter, se mettant sur mon passage. Ils ne m’ont ralenti que de quelques secondes, chacun ne faisant que la moitié de mon poids, et de mon âge. C’étaient certainement la première fois qu’ils devaient se mettre en face de l’un d’entre nous, puisque je ne les connaissais que très peu. Ils n’ont pas réussi à me contenir.
J’ai mis un pied dans ma chambre et ils étaient deux à la retourner. Le plus proche de moi, Luc, s’occupait de mon armoire. Il avait renversé tous les paquets de biscuit que j’avais en avance, les vidant sur le sol pour s’assurer que rien n’était dedans. Je n’ai pas eu le temps d’observer d’autres détails, ni même de reconnaître mon deuxième agresseur. Luc s’est tourné de surprise vers moi, me voyant entrer, et il a fait la connaissance de mon poing droit. J’ai mis dans ce coup toute la rage que j’intériorisais car j’avais bien compris qu’ils m’enlevaient Monsieur J. avec leur descente. Le choc a été impressionnant, bruyant, balançant Luc au sol et envoyant une grosse décharge électrique dans tout mon bras.
Je n’ai pas eu le temps de ressentir autre chose, car c’est sur moi que la suite des coups s’est abattue. Je savais que j’avais franchi une ligne rouge, mais je devais évacuer ma rage physiquement pour ne pas exploser. Je n’avais pas connu de sentiments aussi intenses depuis bien des années, et je m’en serais bien passé.
Evidemment, j’ai été placé à l’isolement pendant quelques temps, pour “me laisser réfléchir à mon geste” comme ils m’ont dit. La seule pensée que j’ai eu a été pour Monsieur J. Au fil des heures, ou des jours, j’ai un peu perdu le compte, j’ai fait le deuil de mon ami. Je ne le reverrai plus, je ne partagerai plus de moments avec lui. Et puis, en y pensant, j’ai compris qu’il ne fallait pas être triste. Il n’était pas mort, il était vivant et libre. En réalité, il était devenu immortel car son souvenir pourra me suivre pendant le reste de mon séjour ici, et même une fois dehors.
Je suis retourné dans ma chambre, qui avait été impeccablement rangée, étrangement rangée. J’ai même eu l’impression que les murs avaient été repeints, plus sombre qu’avant. Les gardiens ne m’avaient pas lâché d’un mètre et ils ne me laissèrent pas me réapproprier mon espace de suite ; Luc resta à la porte pour me demander des explications. Je ne lui en ai pas donné. Il m’a expliqué que c’était leur travail de faire des fouilles au hasard et qu’ils avaient eu vent d’un changement de comportement récent qui aurait pu indiquer toute sorte de chose, dont une tentative d’évasion. Je lui ai dit qu’ils s’étaient trompés. Et c’est tout.
Avec mon geste, j’avais regagné le respect et la crainte de ceux qui commençaient à raconter des histoires sur mon dos. J’étais aussi d’un coup revenu dans l’oeil des gardiens. Je savais donc qu’au moment où Luc sortait de ma chambre, les gardes se relayeraient devant mon guichet pour contrôler régulièrement et furtivement mes agissements. J’ai donc attendu le bon moment puis j’ai regardé sous mon lit. La petite porte d’entrée de mon camarade à quatre pattes avaient été murée. Il ne me rendrait donc jamais plus visite en personne, en chair, en os et en poils.
Mais il ne m’a pas quitté et il ne me quittera jamais. Car désormais, chaque fois que je mange un biscuit, c’est en compagnie des souvenirs de Monsieur J.