“Il y avait un stop là !
-Oui, je sais.
-Et tu l’as grillé !
-Oui, je sais. Mais il n’a rien à faire là ce stop. C’était un céder le passage avant et c’était bien comme ça. Mais voilà, une poignée de gens aux poches pleines d’argent a arrosé la mairie pour mettre un stop, pour que ça soit plus sûr. Sauf que personne ne sort de ce lotissement, que la visibilité est bonne, qu’il n’y a jamais eu d’accident et qu’un céder le passage ferait très bien l’affaire.
-Sauf que ce n’est pas à toi de décider des lois. Il y a un stop, tu dois t’arrêter et c’est tout.
-Non, ce stop est idiot et on doit se battre contre les lois idiotes. Ce que je fais, c’est de la désobéissance civile, pour changer les choses et montrer qu’on ne se laisse pas mener par le bout du museau.
-Tu t’entends là, Monsieur Luther King du carrefour de la rue du 8 Mai ? Tout le monde s’en moque de ce que tu fais et ça ne changera rien. Tout ce que tu risques, c’est d’avoir un accident avec un pauvre vieux qui conduit une voiture de luxe et qui n’hésitera pas à t’enfoncer pour le moindre accrochage. Tout ça pour gagner deux malheureuses secondes.
-Ce n’est pas une question de temps gagné, c’est une question de principe. Et si quelqu’un sort de ce lotissement au moment où je passe, ce qui n’est pas arrivé une seule fois en 15 ans que je passe ici quotidiennement, j’aurai largement la visibilité nécessaire pour le repérer à temps, m’arrêter et le laisser passer, comme si c’était un céder le passage, le stop est donc inutile.
-Et qu’est ce que tu espères obtenir ?
-Je ne sais pas, mais je ne me laisserai pas faire. Au mieux, ma désobéissance est remarquée, elle est rejointe par d’autres personnes et on change les choses. Au pire, il ne se passe jamais rien. Je n’ai donc rien à perdre.
-De toute façon, j’ai bien compris que je n’arriverai pas à te faire changer d’avis.”
Le carrefour entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai à Montigny a changé de nombreuses fois de signalisation au cours de son histoire. La rue du Lieutenant Aubert a toujours été une route importante, traversant le village d’un bout à l’autre et le reliant au reste du réseau national. Elle est, de ce fait, fortement empruntée aux horaires de pointe, le matin et le soir, par les habitants des villages alentour qui passent par l’autoroute pour atteindre leur lieu de travail.
La rue du 8 Mai est une des routes perpendiculaires à la rue du Lieutenant Aubert qui a été créée il y a une cinquantaine d’années pour permettre d’accéder à un nouveau lotissement d’habitations, qui a démarré une nouvelle politique d’aménagement pour attirer des retraités fortunés qui ont alors relancé la vie de commerce du village. La rue a commencé par un stop à son extrémité, donnant la priorité aux automobilistes de la rue principale. Puis les conseils municipaux successifs ont cherché des moyens de ralentir la traversée du village, officiellement pour réduire la dangerosité de la cohabitation avec les piétons environnants, officieusement parce que les nouveaux habitants trouvaient l’environnement trop bruyant à leur goût.
Des trottoirs plus larges sont apparus, puis des réhausseurs sur les voies avant un changement de signalisation et même de tracé global de la rue, la faisant passer d’une ligne parfaitement droite à un ensemble de chicanes, obligeant les conducteurs de passage à réduire sensiblement leur vitesse sur le tronçon. En parallèle, la zone s’est vue être de plus en plus occupée par les habitants, surtout les plus jeunes, qui ont redécouvert un moyen de parcourir leurs rues sans risquer d’être renversés par un véhicule.
La touche finale a été le changement de signalétique au croisement avec la rue du 8 Mai, modifiant la priorité des voies et ajoutant des céder le passage sur la grande rue. La mesure a été au centre des discussions des utilisateurs, elle ne restera en place que 5 ans, avant de se transformer en panneaux stop, obligeant les automobilistes à l’arrêt complet pour laisser la priorité à la sortie du lotissement.
Thomas a connu tous ces changements, tout comme son ami Alexandre. Cela fait plus de vingt ans qu’ils habitent un village voisin et empruntent cette route en tant qu’automobiliste, d’abord comme passager puis récemment comme conducteur. Mais c’était la première fois qu’Alexandre se trouvait comme passager de Thomas sur cette rue du Lieutenant Aubert, traversant ce carrefour que Thomas emprunte quotidiennement en s’appliquant à ne pas respecter la signalisation avec laquelle il est en désaccord. Cela lui arrive de croiser d’autres automobilistes, voire quelques passants, dont il brave toujours le regard réprobateur. Et si quelqu’un venait à sortir du lotissement au moment où Thomas arrivait, bien sûr qu’il s’arrêterait. Mais depuis 4 ans qu’il conduit, cette situation ne s’est jamais produite.
La discussion entre les deux amis de longue date n’a rien changé dans le comportement de Thomas. Ce n’était d’ailleurs pas le but d’Alexandre, qui sait bien que son ami sait être entêté dans ce genre d’opinion qui, finalement, importe peu. Les semaines ont défilé, se recopiant les unes les autres autour de ce croisement entre la rue du Lieutenant Aubert et la rue du 8 Mai, et il a fallu un retour de soirée pour que les deux amis y repassent ensemble, toujours avec Thomas dans le rôle du conducteur.
“ Attends, je te coupe, tu as vu là ? questionne Thomas.
-Quoi, où ?
-Là, le panneau !
-Oui, c’est un stop, je sais. Et je sais que tu ne vas pas t’y arrêter, on en a déjà discuté tu sais ?
-Non, regarde mieux, en dessous ! Il y a un nouveau panneau !
–Contrôle fréquents …
-J’ai changé les choses ! dit Thomas avec une pointe d’ironie tout en grillant le carrefour car personne ne sort du lotissement.
-Et tu en es fier ?
-Ma désobéissance civile a fait changer les choses !
-Tout ce que ça a changé, c’est qu’il y aura plus de contrôles de police et que tu risques de perdre ton permis tout en prenant des tonnes d’amendes.
-Nan, ça fait deux semaines que le panneau est en place et je n’ai vu aucun policier. C’est juste un panneau pour faire peur.
-Et tu comptes faire quoi maintenant ?
-Je compte bien continuer. J’ai obtenu un petit changement, c’est la preuve que pour combattre les lois idiotes, il faut y désobéir.
-Tu as conscience que ce que tu fais est globalement inutile ?
-Oui. Mais ça ne m’empêchera pas de continuer.”

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