-Quel âge avez-vous ?
-47 ans ! répond le monsieur qui fait face à “l’Intelligence Artificielle”.
Aussitôt, des chariots se mettent en branle sur des rails, des diodes s’allument quand d’autres s’éteignent, des bras robotiques descendent du plafond et le tout produit un ballet assez impressionnant de métal, de câbles, de roues et d’engrenages en tout genre, se déplaçant à toute vitesse sur une surface de plusieurs mètres carrés avec une précision remarquable. La vitre de protection qui donne à voir ce spectacle est tout juste ouverte sur sa jointure avec le plafond pour laisser passer le concert de cette machinerie, un bruit assourdissant dont on pourrait presque déceler une mélodie aléatoire dans le cri des bras robotiques qui fendent l’air. Des billes se mettent à rouler, entrechoquent des portes qui s’ouvrent et redirigent des flux lumineux, et après quelques secondes, que l’on aurait jugé avoir duré quelques minutes, le calme revient. Tout le bazar est figé, le bruit s’étouffe doucement dans la grande pièce où le groupe de visiteurs se tient bien sagement dans le fond, contre le mur, les yeux ébahis et la respiration presque coupée. Puis, la lumière sur le panneau frontal s’allume et le haut parleur énonce, d’une voix typiquement non humaine : “Monsieur, vous mesurez très exactement 177 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”
Sabrina, la guide du musée des technologies anciennes, invite alors le groupe à passer dans la salle suivante où le cobaye de la séance se met contre le mur, dos à la frise de mesure. Il fait bien très exactement 177 centimètres ce qui est applaudi par le groupe de visiteurs qui entame aussitôt une discussion interne, par chuchotement, autour de la prouesse réalisée par cet engin qui a tout de même plus de 100 ans. Il n’avait fallu que quelques questions comme le prénom, la ville de naissance, le sport pratiqué dans la jeunesse et l’âge pour deviner la taille de la personne qui passait le test.
“L’Intelligence Artificielle comme vous venez de la voir en action, est l’ancêtre des systèmes de Raisonnement Automatique que l’on retrouve aujourd’hui partout dans notre vie, explique Sabrina d’une voix qui porte au-dessus du brouhaha ambiant. Comme vous le constatez, c’étaient des systèmes très imposants qui ne pouvaient donc pas être intégrés dans les voitures ou dans les téléphones ni même dans les ordinateurs. Leur programmation était aussi très précise, déplacer une seule pièce d’un petit millimètre et la machine ne fonctionne plus du tout. La machine que nous avons là est d’époque et a nécessité une mise en place qui a duré plusieurs semaines, avec de nombreux ingénieurs et l’aide du R.A., pardon du Raisonnement Automatique.
– Et ça ne pouvait que donner la taille des gens qui répondaient aux questions ?
-Non, il existait des Intelligences Artificielles pour répondre à toute sorte de question. Mais oui, chaque machine était spécialisée dans un seul sujet. Par exemple, les services de météorologie disposaient de leur propre Intelligence Artificielle pour annoncer la météo du lendemain, une machine qui s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres en longueur et en largeur, et sur plusieurs étages !
-Mais qu’est ce qui nous prouve que la machine fonctionne vraiment ? Peut-être que le monsieur est votre complice et que la machine ne fait qu’annoncer la même mesure toute la journée ?
-Et bien, madame, je peux vous inviter à faire le test vous-même, propose Sabrina.”
Le petit groupe reprend la direction de la salle précédente et la personne inquisitrice avance devant le petit panneau central, composé d’un micro qui ressort un peu, d’une grille trouée avec une enceinte sonore derrière et d’une petite lumière qui s’allume rouge quand la machine écoute, vert quand la machine émet des sons et s’éteint quand la machine “réfléchit”. Les visiteurs regardent attentivement la machinerie qui est visible spécialement pour le musée et chacun remarque que la configuration est revenue à une position initiale. Alors, la dame démarre le questionnaire et le spectacle recommence. Des bras sur rails se déplacent de gauche à droite, d’avant en arrière, des petits éléments tombent et en poussent d’autres qui déclenchent alors des courants électriques, et ainsi de suite. Et entre chaque question, on devise sur la position de tel ou tel élément, pour savoir s’ils ont la même position que précédemment ou pas, comme pour deviner le secret d’un magicien au travail. Et après la dernière question, après les dernières “réflexions” bruyantes, la sentence tombe de la même voix robotisée : “Madame, vous mesurez très exactement 164 centimètres. Vous pouvez le vérifier dans la salle derrière vous où se trouve une frise graduée. Merci d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle, bonne journée.”
Le groupe refait le même sketch que précédemment et le résultat avancé par la machine est encore une fois très exact. Pourtant, cette deuxième testeuse indique qu’elle a menti sur la question de son âge. “Vous n’êtes pas la première à essayer de lui mentir, mais l’Intelligence Artificielle, même si elle semble bien archaïque, est suffisamment bien construite pour le détecter”, explique Sabrina. L’assemblée est impressionnée par la démonstration et termine sa visite en achetant quelques souvenirs, aussi bien du lieu que d’une époque si lointaine vue de cette fin de vingt-deuxième siècle.
Si l’Intelligence Artificielle est le clou du spectacle du musée international de la technologie ancienne de Paris, d’autres salles et d’autres objets attirent aussi leur lot de remarques d’étonnement. Il y a par exemple le vélo à pédales sur lequel il fallait trouver l’équilibre tout seul tout en avançant par pression sur les dites pédales, qui se trouvaient positionnées à l’opposé l’une de l’autre. Les spéculations vont bon train sur la façon dont on pouvait utiliser cet objet et l’idée qu’il y avait des compétitions sportives utilisant cet engin crée généralement l’hilarité.
On trouve aussi un écran collé à une boîte que l’on appelait télé-vision. Il s’agissait d’un dispositif sur lequel on recevait un programme visuel qui était prédéfini. Impossible de choisir son programme où l’heure à laquelle voir une émission donnée, on était obligé de faire avec le programme prévu par des grandes sociétés privées. Une salle où les interrogations sont grandes, les visiteurs se demandant comment des gens pouvaient vivre en subissant des programmes qu’ils ne pouvaient choisir. Certains évoquent le fait que ce serait toujours le cas dans certains pays, des états exotiques qu’on ne souhaite pas aller visiter en vacances.
Même les objets les plus simples du quotidien étaient complètement différents. Le musée dispose d’un authentique para-pluie qui ressemble à s’y méprendre à un ombreur d’aujourd’hui. Sauf que sa fonctionnalité était de protéger de la pluie et non du soleil. Et surtout, il fallait le tenir à la main en s’assurant qu’il soit toujours au-dessus de sa tête, ce qui pouvait faire mal au bras. Mais les technologies de l’époque, notamment dans le textile, ne permettaient pas d’intégrer directement un outil déployable comme c’est le cas de l’ombreur.
Les livres aussi étaient différents il y a encore cent ans. Le musée dispose d’un authentique livre-à-mots, que le public peut feuilleter. On y trouve l’ensemble des mots de la langue française qui étaient autorisés pendant une année, avec le sens de chacun de ces mots. L’idée qu’une autorité puisse indiquer quels mots sont valides et quels mots ne le sont pas fait froid dans le dos. Comment faisait-on pour parler, allait-on vérifier que les mots que l’on souhaite utiliser sont dans ce livre ? Et est-ce que chaque famille disposait d’un tel ouvrage ? Était-on obligé de l’acheter tous les ans ? Devait-on réapprendre tout son vocabulaire et connaître les centaines de pages et les milliers de définitions par cœur ?
Le dernier groupe de la journée parti, une jeune fille se trouve toujours à l’accueil, attendant visiblement que Sabrina se libère.
-Bonjour, je suis Alice, la nouvelle guide et conservatrice assistante du musée. Je me demandais si vous pouviez faire un tour du musée avec moi pour que je sois opérationnelle dès lundi.
-Enchantée Alice ! répond Sabrina, un franc sourire sur le visage. Laissez-moi fermer le musée au public et nous serons tranquilles pour discuter de ce que vous voulez.
Les deux conservatrices assistantes font le tour des salles, Alice remplissant son carnet numérique de notes en tout genre, entre les explications historiques concernant les objets, les anecdotes d’une dizaine d’années à ce poste ou encore les informations pratiques pour maintenir ces éléments d’histoire dans leur état. Après quelques heures, ce qui est bien plus long qu’un temps normal de visite, les deux femmes arrivent à la salle finale, celle de l’Intelligence Artificielle.
-Et comment tout cela fonctionne vraiment ? demande Alice en regardant derrière la vitre de protection.
-C’est l’Intelligence Artificielle, c’est tout, ça fonctionne, répond Sabrina.
-Vous n’avez pas plus de détails ? Pourquoi tous ces robots, pourquoi toutes ces billes et ces glissières ? Cela parait tellement fou que quelqu’un ait réussi à transformer tout ça pour inventer le Raisonnement Automatique qui peut fonctionner dans un engin comme celui-là, dit Alice en montrant sa tablette de prise de note sur laquelle s’inscrivent les paroles de la jeune femme sans qu’elle ait besoin de faire quoi que ce soit.
-Donc vous ne savez pas du tout ? Vous n’avez pas fait de recherches sur les technologies du musées ?
-Non, je visite le musée depuis que je suis toute petite donc je n’ai pas pensé à faire plus de recherches.
-Et bien, arrêtez de regarder derrière la vitre de protection, tout ceci n’est que de l’esbroufe. L’Intelligence Artificielle n’a pas besoin de tout cet attirail pour fonctionner.
-Mais alors, comment cela fonctionne ?
-Comme le Raisonnement Automatique. La machine dispose en réalité de plusieurs caméras, celles dans les coins de la pièce et dont les gens pensent qu’il s’agit de caméras de sécurité. En analysant les images de ces caméras, un ordinateur est capable de calculer la taille de quelqu’un très précisément, et sans même que cela ne demande de grandes techniques très compliquées. Le fait de poser des questions et de bouger des éléments derrières, c’est complètement inutile. Complètement inutile donc totalement indispensable pour maintenir l’illusion.
-Mais pourquoi ne pas dire la vérité aux gens ? s’insurge Alice.
-Vous croyez qu’on payerait une place pour voir un simple ordinateur faire ce qu’il sait faire ? Les gens veulent voir une Intelligence Artificielle des débuts et s’imaginent que c’est une machine étrange qu’on aurait remplacée avec le Raisonnement Automatique. On a changé le nom mais la technologie est la même, tout juste plus précise de nos jours. Au lancement du musée, il y a quelques dizaines d’années, il y avait le même système qui tenait dans un simple téléphone portable. Depuis que cette salle a été mise en place, c’était avant que j’arrive, l’affluence n’a cessé de croître.
-La machinerie que l’on voit ne sert donc à rien du tout ?
-Je vous l’ai dit : complètement inutile donc totalement indispensable.

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