Liberté surveillée

“C’est une interview très particulière que nous allons vous proposer ce soir. Vous le voyez, je ne suis pas dans les studios habituels mais dans un hangar désaffecté à la demande de celui que nous appellerons Franck, là aussi à sa demande. Il apparaitra grimé d’un masque intégral et vous l’entendrez avec une voix modifiée pour préserver son anonymat et protéger sa famille. Il a aussi tenu à ce que cet entretien soit diffusé en direct ce que nous avons accepté après avoir consulté une série de documents qu’il nous a transmis. Ce soir, nous allons évoquer avec Franck des faits très graves de surveillance et d’influence de la population par les services de l’État, des faits qui sont de nature à remettre en cause notre démocratie.”

Sur les écrans de télévision apparait un homme assis sur une chaise très simple, dans un hangar froid. Il est simplement habillé d’un t-shirt qui était surement blanc lors de son achat mais qui apparait dans des tons gris clairs aujourd’hui, accompagné d’un pantalon en jean qui a perdu de son éclat au niveau des cuisses et des genoux. Sa tête est intégralement couverte par un masque en silicone le rendant indiscernable sans l’empêcher pour autant de parler ou de regarder autour de lui.

“Ce soir, je serai Franck. Je suis docteur et ingénieur en informatique et j’ai travaillé pour les services de renseignement de l’État français pendant plus de 15 ans, ce dont je vous ai apporté la preuve en amont de notre rencontre.

-Tout à fait Franck, vous n’avez pas à le préciser. Les documents que vous nous avez transmis seront mis en accès libre à la suite de cette émission, expurgés de toutes informations qui pourraient causer du tort personnel à vos anciens collègues bien évidemment.

-Ma tâche principale était de travailler à un système de surveillance et de sécurisation automatique du territoire national par analyse statistique des données produites en continue par la population.

-Vous faisiez une intelligence artificielle.

-Pour le dire vite, c’est ça. L’idée de ce système était d’apporter plus de sécurité pour la population française tout en gardant les données et leur traitement uniquement pour les services de l’État, donc sans que cela puisse être utilisé à des fins commerciales par une quelconque entreprise privée. C’est dans la continuité de la loi de sécurisation de la vie publique votée par le parlement en 2069 où une clause permettait aux services de renseignements intérieurs de recourir au système de leur choix sans avoir à en référer à qui que ce soit, mais à arrêter ce système sur ordre du parlement au besoin.

-C’est cette loi qui a généralisé l’installation de caméras à détection de comportements suspects mais aussi des lecteurs bluetooth pour tracer les smartphones dans la rue ou les boîtes mémoires dont nos voitures sont aujourd’hui toutes équipées, tout cela pour notre sécurité.

-Et c’est à moi que l’on a confié la tâche de mettre au point le service qui permettrait aux renseignements intérieurs de monitorer presque instantanément le comportement de chaque individu sur notre sol. Je ne vais pas forcément beaucoup rentrer dans les détails techniques parce que cela risque d’être ennuyeux …

-Et les gens auront certainement du mal à vous suivre.

-mais je pense qu’il est intéressant que vous compreniez comment fonctionne le système que j’ai mis au point.”

Malgré l’envie de ne pas s’éterniser dans des détails techniques que seule une poignée de personnes était capable d’apprécier, Franck s’est étalé longuement sur le fonctionnement du système E-Maginot. Son objectif principal est de deviner à l’avance les comportements de la population sur le territoire français et en particulier de repérer les individus à l’attitude dangereuse. Pour cela, le système récupère l’ensemble des données produites par chaque personne passant dans son filet : conversations téléphoniques, messages échangés numériquement, passage devant des caméras de surveillance, publications sur internet, mouvements bancaires. En utilisant ces données, un algorithme calcule des états comportementaux qui permettent de catégoriser la population de façon assez grossière ; on sait où vous mangez, quel véhicule vous utilisez pour vous déplacer, quelle est votre couleur préférée, qui sont vos amis et ce que vous pensez de vos voisins. La machine sait tout de ce qui traverse votre esprit et le classe dans différentes catégories. Cela est ensuite utilisé pour indiquer si vous êtes dangereux ou non.

E-Maginot a mis plusieurs années à être opérationnel car les défis techniques sont très nombreux entre la collecte des données, le stockage et le traitement de ces informations en quantité massives, les calculs à réaliser pour classer les comportements de façon correcte et enfin le choix final de la dangerosité, souvent guidé par des changements dans les habitudes de vie. Très rapidement, il est apparu que le comportement humain reste imprévisible sur un temps long ; deviner ce que va faire quelqu’un dans l’heure qui vient est assez simple alors que deviner ce qu’une personne pensera un an plus loin est presque impossible car tout ceci est impacté par des facteurs environnementaux, des guerres, des évènements climatiques, une crise économique, une nouvelle chanteuse à la mode où une affaire judiciaire glauque. Alors le système a été configuré en entonnoir : on fait un premier tri pour ne conserver que les profils à potentiel dangereux, puis on trie encore sur ces profils pour repérer ceux qui pourraient passer à l’action rapidement sur lesquels le système va concentrer son attention, éplucher la moindre information jusqu’à calculer exactement les pensées de la personne. Si ces pensées calculées sont classées comme posant un problème pour la sécurité de la population, le système calcule une prédiction des actions à venir de la personne, heure par heure, de sorte à interférer avec sa journée sans même qu’elle ne s’en rende compte pour enfin l’interpeller avant qu’elle ne passe à l’acte.

“Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi à vos explications mais j’ai l’idée générale de ce E-Maginot.

-Il a fallu plusieurs années de travail à différentes équipes d’ingénieurs, toutes sous mon commandement, pour obtenir un système opérationnel en temps réel que nous avons pu tester sur de vrais cas de troubles à l’ordre public.

-Et vous dites que ce système a été mis en service.

-Il est en service au moment même où nous parlons. Voilà 10 ans qu’il tourne sans s’arrêter, de façon complètement dissimulée pour la population. Il a fallu passer quelques lois pour changer les procédures judiciaires et ainsi valider l’arrestation de personnes avant la commission d’actes malveillants mais ce n’est pas vraiment le genre de détails dont on parle dans le journal du soir.

-Je prends note, rétorque la présentatrice qui mène l’entretien.

-Désolé, ce n’est pas contre vous. Tout cela est même fait en connaissance de cause par des gens haut placés qui ont une idée des sujets qu’il faut amener dans l’espace public et de ceux sur lesquels on préfère ne pas créer de débats.

-Dans les documents que vous nous avez fourni, vous avez les statistiques d’utilisation de ce E-Maginot et les résultats semblent prodigieux.

-En effet, ils le sont.”

Les tableaux succèdent aux courbes, dans une mise en forme qui démontre leur véracité face aux éléments de communications traditionnels des médias. C’est austère, en noir sur fond blanc, mais c’est très clair ; E-Maginot empêche plusieurs dizaines d’attentats terroristes par an depuis sa mise en place. Les résultats impactent aussi les délits plus mineurs avec une baisse significative des actions violentes dans la société qui coïncide avec la mise en place de ce système automatique. De l’autre côté, on note de nombreuses procédures judiciaires pour des faits non commis mais avec de nouvelles preuves qui ne laissent pas d’échappatoires aux accusés. Les années passant, on repère aussi le perfectionnement du processus qui fournit les pensées de chacun, des pensées corroborées par les coupables eux-mêmes. L’amoncellement de données chiffrées donne l’impression que la machine est devenue infaillible, qu’on ne peut pas s’en cacher et qu’elle a apaisé la population.

“Ne pensez-vous pas que ce soit un problème de faire des intelligence artificielles aussi développées ? 

-Le problème n’est pas de faire une intelligence artificielle si développée qu’elle arrive à profiler un humain, le problème c’est de créer des humains si peu développés qu’ils peuvent être profilés par une intelligence artificielle. Dès le départ du projet, les espoirs étaient grands et les personnes aux commandes ont bien compris qu’il fallait garder secret de tels travaux. C’est pour cette raison que je suis la seule personne à avoir une vue d’ensemble de tout le système, la seule personne qui comprend l’intégralité de son fonctionnement, qui sait comment l’améliorer, le paramétrer, le faire évoluer.

-Et on vous a demandé de le faire évoluer.

-Oui, c’est pour cette raison que je prends la parole ce soir. La machine est programmée pour repérer les personnes dangereuses, et on pense tous savoir ce qu’est une personne dangereuse.

-C’est quelqu’un qui peut blesser ou tuer les autres, ou s’en prendre à leurs biens.

-Sauf que tout ceci est programmé dans E-Maginot. La machine n’a aucun moyen de savoir ce qu’est le danger, a priori. Certains politiciens du parti de La Bonne République m’ont alors demandé d’utiliser la machine à des fins électorales.

-Racontez-nous comment ça se passe. Comment des personnalités politiques peuvent vous demander ça ?

-La Bonne République avait déjà la majorité au parlement et les nouvelles élections se profilaient avec beaucoup d’incertitudes, notamment suite à leur politique budgétaire assez peu en faveur de la population et des plus démunis. Quelques uns ont eu vent du système E-Maginot et ont imaginé l’utiliser pour faire tourner l’élection dans leur sens de sorte à garder leur poste et poursuivre leurs politiques en cours. Ils ont rencontré le directeur des services de renseignements intérieurs qui a enregistré leur conversation, raison pour laquelle je connais tous ces détails.

-On précise que vous ne nous avez pas transmis cet enregistrement, c’est donc votre version, sans preuve.

-Leur point de vue est que les élections tous les 5 ans apportent trop de chaos politique, ils ont besoin de quelques mandats de plus pour mener à bien leur vision du désengagement de l’État dans les affaires des grands groupes privés, ce qu’ils semblent sincèrement estimer comme une bonne chose. Mais avec les revirements incessants de l’Assemblée Nationale, aucun parti n’arrive à mener ses projets à leurs termes et le pays fait du surplace. Leur demande était donc de s’assurer que leur parti allait remporter l’élection à venir, celle d’il y a 4 mois, en utilisant E-Maginot pour mieux cerner les électeurs.

-Comment c’est possible ? E-Maginot ne fait qu’arrêter les gens dangereux.

-Et si voter contre La Bonne République était dangereux ?

-Ça ne l’est pas !

-Pour vous, non. Mais si on l’indique comme tel à la machine, alors elle le croira. L’idée était alors de repérer les votants des autres camps pour ensuite prendre des actions contre eux s’ils étaient trop nombreux.

-Et vous avez participé à cela ?

-Non ! Mon chef m’en a parlé, en tournant sa demande vers une sorte de sondage plus précis, mais sans plus. J’ai refusé car j’ai très bien compris que ces résultats allaient être utilisés à mauvais escient.

-Pour manipuler une élection.

-Pour truquer une élection ! Pour empêcher la démocratie de s’exprimer ! Et pourtant, j’étais plutôt un électeur de La Bonne République !

-Qu’est ce qu’il s’est passé après votre refus ?

-Si je suis le seul à connaître parfaitement tous les rouages, je ne suis pas le seul à savoir utiliser le système. Ils ont donc fait sans moi et ils ont manipulé le fonctionnement de E-Maginot pour identifier les intentions de vote de chacun, puis ils ont détaillé les pensées des votants contre La Bonne République. Ils ont pu cibler leur campagne électorale avec des outils que n’avait pas l’autre camp. Mais ça ne s’est pas arrêté là, ils ont aussi utilisé le système le jour du vote pour empêcher des personnes d’aller voter, en arrêtant des lignes de transport en commun ciblées sur quelques lieux et quelques heures, en créant quelques catastrophes domestiques ou en insinuant de manière indirecte des réunions de famille.

-Et tous ces faits sont consignés dans les documents que vous nous avez transmis, les preuves sont là.

-Je prends la parole aujourd’hui pour dénoncer ces agissements. Notre démocratie n’en est plus une. Maintenant, rien n’empêche le parti au pouvoir de trafiquer l’élection d’une manière complètement transparente, invisible, pour les citoyens.

-En le révélant, vous espérez que cela génère une prise de conscience de la part du public ?

-C’est en effet ce que j’ai en tête. Mais je ne peux pas m’arrêter à cela. Voilà 6 mois que je travaille à saboter ma création, à intégrer des virus indétectables, à préparer des incendies des salles de serveurs, à détruire tous les plans techniques que j’ai en ma possession, de sorte à ce que tout cela arrive en ce moment même, pendant que je vous parle. E-Maginot est en train de s’auto-détruire et si mes collègues m’entendent en ce moment, ils comprennent un peu mieux pourquoi plus rien ne fonctionne et pourquoi ils passent un mauvais moment au bureau.

-Attendez,vous avez fait quoi ?

-J’ai lancé la destruction de E-Maginot. Je sais bien que c’est un crime qui me vaudra d’être traité comme un terroriste.” Franck plonge sa main droite dans la poche de son pantalon et en sort un cachet. “Sans moi, il leur faudra de très nombreux mois, peut-être même des années pour recréer ce système, et des sommes d’argent colossales.

-Vous comptez vous suicidez ?

-Je compte libérer la France !”

Franck lève partiellement son masque pour gober la pilule qui trônait dans la paume de sa main. La présentatrice est complètement interloquée par la scène tout comme les quelques techniciens présents dans l’entrepôt, dont la porte d’entrée explose au même moment. Une colonne de forces armées anti-terroriste pénètre dans le bâtiment, annoncée par les rayons lumineux des lampes torches accolées aux canons de leurs fusils et leurs ordres de mise à couverts vociférés dans ce grand espace qui résonne.

“C’est du sucre !” Franck n’en revient pas. il se concentre sur ce qui se trouve dans sa bouche, occultant le bruit autour de lui. C’est une pilule de sucre qui se trouve sur sa langue, et non le cachet de cyanure qu’il est pourtant sûr de s’être procuré. Une main gantée de kevlar le prend par l’épaule et le propulse face contre terre. “Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’acte terroriste détectée par E-Maginot !” Franck comprend immédiatement, le système l’a identifié comme un individu dangereux, ses actions à venir ont donc été prédites et des actions de prévention ont été déclenchées, tout cela de manière automatique. Son cachet de cyanure a donc été remplacé par du sucre sans qu’il ne s’en aperçoive, et il comprend que toutes ses manipulations pour détruire son travail n’ont été possibles que pour le laisser s’enfoncer, lui faire croire qu’il avait le contrôle. La machine est donc toujours là, toujours opérationnelle, et quelqu’un d’autre en prendra la direction.

Lors de son interrogatoire, Franck n’a eu qu’une seule question pour son supérieur : 

“Comment vous m’avez trouvé ? J’avais tout fait pour être indétectable par le système le jour de mon interview.

– Vous étiez filmé pourtant. C’est même vous qui avez demandé et insisté pour que votre intervention soit retransmise en direct.”

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