Une jolie fleur

Encore raté ! Après 6 mois d’essais, Lilly n’arrivait pas à créer autre chose qu’une longue tige fine avec quelques feuilles minuscules, presque comiques. Bien loin de la splendeur et la magnificence des pétales rougeoyants qui apparaissent sur cet ancien prospectus trouvé au fond du grenier, roses comme le soleil couchant de l’Hiver à leur base et s’éclaircissant vers l’orange sanguin du soleil couchant d’Été à leur bout. Il avait fallu une récolte un peu moins fournie pour que Lilly et Diego aient le temps d’aller fouiller sous le toit de la maison qu’ils habitaient depuis quelques mois et découvrent tout un tas de vieilleries, dont cette vieille affiche au papier abîmé mais aux photos encore très colorées.

Le titre a tout de suite attiré l’attention de Lilly : Recensement botanique du jardin de la Gare de Barentin, 20 Avril 2107. C’était donc un appel qui avait plus d’un siècle, une époque où il y avait déjà des gares mais elles étaient visiblement accompagnées de jolis jardins. Aujourd’hui, cette Gare de Barentin ne renvoie à rien, tout du moins Lilly n’a jamais entendu parlé d’une localité de ce nom là autour d’elle. Mais elle n’a jamais beaucoup voyagé.

Surtout, Lilly a fait des études de biologie agricole, elle est cultivatrice pour la communauté de Nancy Ouest, une zone de plus de 200 000 personnes à nourrir. Car, malgré toutes les avancées technologiques, l’humain est toujours obligé de se nourrir et cela se fait plus que jamais avec des productions maraîchères que l’on contrôle le plus possible ; l’élevage a fortement diminué faute de place et de régularité dans la production. Avec les progrès de la science, il est désormais possible de faire pousser des légumes quand on veut, comme on veut, et à la vitesse que l’on veut, même s’il arrive que les calculs ne soient pas bons et que certaines semaines soient moins fournies que prévu.

Malgré son relatif jeune âge, Lilly est directrice de la centrale de cultivation de sa zone, un poste auquel on n’accède habituellement pas avant 35 ans et une dizaine d’années d’expérience. Mais Lilly avait des résultats impressionnants à l’université et la zone de Nancy a connu une forte épidémie virale qui a décimé la population, ouvrant des opportunités professionnelles à celles et ceux qui ont traversé la tempête. Diego n’avait aucune raison de ne pas la suivre, il a d’ailleurs rapidement retrouvé une occupation dans une brigade locale de sauveteurs urbains.

Une directrice de centrale de cultivation, c’est une personne très importante puisqu’elle manipule génétiquement les graines conservées dans le stock de la centrale pour avoir la meilleure production possible pour les semaines à venir. Cela signifie prendre en compte la météorologie à venir, la qualité des sols, les capacités de productions énergétiques, mais aussi les envies et besoins de la population, qu’ils soient dictés par des politiciens nationaux ou par des associations locales. Et quand on est directrice, on travaille aussi à essayer de développer de nouvelles graines pour anticiper toutes les situations possibles, pour améliorer les graines existantes, pour être utile à la communauté. 

Ces manipulations génétiques s’effectuent avec un modificateur de génome, une machine qui permet de séquencer un ADN, de regrouper cette séquence en différents gènes puis de modifier ce génome avec des séquences que l’on prend dans une banque de données ou que l’on crée à la main. Toute la difficulté réside dans le fait que les gènes ont tendance à être dépendants les uns des autres, en modifier un va en impacter un autre et afin de changer un élément macroscopique d’une plante, il va falloir modifier en même temps plusieurs endroits du génome.

Lilly était habituée à ces manipulations, sachant à peu près quels emplacements du génome correspondent à une résistance au froid, à un besoin moins grand en eau ou à une résistance à certaines maladies. Une partie de son travail consistait à essayer de nouvelles séquences, faire quelques pousses de test et documenter les résultats. Elle avait fini par s’installer un laboratoire à domicile, dans le garage de sa maison, pour pouvoir faire des essais au moment où les idées lui viennent, même si c’est de nuit ou sur un jour férié. Elle avait récupéré un ancien modificateur de génome qui allait partir à la décharge alors qu’il était encore tout à fait fonctionnel, simplement moins pratique que les nouveaux modèles.

En trouvant son affiche poussiéreuse dans son grenier, Lilly a surtout redécouvert que, par le passé, les plantes pouvaient afficher de superbes couleurs dans ce qui s’appelait des fleurs. En discutant autour d’elle, surtout avec des personnes âgées, elle a compris que ce n’était certainement pas une vue d’artiste mais bien une réalité : avant il y avait des fleurs dont la seule utilité était d’être jolies, colorées. Les autorités ont doucement fait disparaître ces massifs de fleurs au profit de cultures utiles afin d’assurer que la population soit convenablement nourrie. Et, petit à petit, toutes les fleurs ont disparu, remplacées par des plantes au feuillage très vert, mais sans beaucoup de différence ou de flamboyance. Au point où elles sont devenues un mythe, une légende, un songe éphémère dont on dit qu’il n’existe que dans des contrées lointaines et exotiques.

C’est au milieu d’une nuit bien calme à l’extérieur mais très mouvementée à l’intérieur de son crâne que Lilly s’est mise en tête de recréer des fleurs, par manipulation génétique. Il suffisait de trouver la bonne combinaison, les bons endroits, et une plante aurait pu retrouver la capacité de déployer un panache majestueux. Lilly a ainsi démarré son étude chez elle, une graine à la fois, sur son temps libre. En utilisant une base de graines rapides, elle pouvait faire un essai, le planter et observer les premiers résultats en quelques jours seulement, ce qui lui permettait de faire beaucoup d’essais en peu de temps.

Sauf que Lilly n’a aucune idée d’où se situent les gènes responsables de la couleur, ni même à quoi ils doivent ressembler. Elle a bien ce joli dessin, mais quelle est la traduction de ce fabuleux feuillage aux reflets vermillons ? C’était certainement la résultante de l’environnement de cette fleur, une stratégie était donc de reproduire un génome qui aurait été parfaitement adapté aux conditions de cette époque, avec une température globale plus basse de 4 à 5 degrés et des sols beaucoup plus humides.

Les premiers jours, il fallait déjà réussir à ce que la graine soit viable, c’est-à-dire qu’elle puisse sortir de terre, grandir et produire des bourgeons, avec des feuilles. Dans son travail habituel, c’était une tâche classique pour Lilly mais avec les modifications qu’elle faisait là, avec beaucoup de hasard, l’intégrité même de la plante était remise en cause et les premiers essais sont restés longtemps sous terre. Pas de quoi enterrer les espoirs d’une directrice de centrale de cultivation, d’autant plus lorsqu’elle a été habituée aux résultats scolaires de très haut niveau. La patience, c’est la clé dans ce métier.

Les premiers embryons de branches sont apparus après deux semaines d’essais. La routine prise par Lilly consistait à faire un essai génétique le soir, en rentrant de sa journée de travail, pour le planter et le laisser dans la nuit. Le lendemain matin, on pouvait déjà avoir une première idée du résultat, ce qui permettait de réfléchir pendant la journée. Le soir, le test de la veille avait déjà poussé et il était très souvent déjà mort. Mais on pouvait voir ce qui s’était passé, quels étaient les problèmes, tenter de les corriger et relancer un cycle de 24 heures.

Chaque semaine voyait son lot d’améliorations, sans pour autant voir une quelconque couleur pointer le bout de son nez. Mais petit à petit, les plantes grandissaient, prenaient de la force, vivaient quelques heures supplémentaires ; Lilly y passait aussi plus de temps, quelques minutes par jour, et quelques heures les jours où son emploi ne l’accaparait pas. Ses conversations tournaient autour de ce projet un peu fou, un projet personnel dont elle ne révélait pas tous les contours à ses collègues de peur d’avoir des soucis avec sa hiérarchie sans pour autant trop savoir pourquoi fabriquer des fleurs de couleur serait un problème. Même Diego était obligé d’écouter les monologues de sa compagne sans vraiment comprendre la moitié des mots et concepts techniques apparaissant dans le flot de paroles.

Après 6 mois, les plants étaient capables de tenir sur la durée et les pots s’entassaient dans le petit laboratoire privé quand ils n’allaient pas dehors, ralentissant leur croissance en accord avec la course journalière du soleil. Mais toujours aucune couleur autre que le vert de la photosynthèse sur les quelques feuilles sorties de maigres bourgeons. Lilly avait beau faire preuve de patience, il lui arrivait de s’emporter et d’envoyer au rebut toutes les pousses en cours ; 6 mois à faire des essais quotidiens sans savoir si on va dans la bonne direction, sans voir de progrès réels face à l’objectif principal, c’est long. Cela devenait surtout un défi personnel pour Lilly qui avait la ferme conviction qu’elle pourrait le faire, elle en a les capacités, elle en est sûre.

Sans vraiment y prêter attention, 6 autres mois se sont écoulés et Lilly a multiplié les expérimentations, faisant des essais étonnants pour tenter sa chance. Elle fait même des pots “normaux” en suivant son protocole scientifique le plus à la lettre possible, des pots qui sont désormais capables de vivre sur le long terme en autonomie. Et en parallèle, il y a les pots “mutants” dans lesquels les modifications sont plus aléatoires, amenant à quelques tiges plus horizontales ou plus grosses, des bourgeons plus nombreux ou plus allongés. Mais toujours aucune couleur s’approchant du rouge, du orange ou du rose. Au mieux, ce sont des feuilles un peu blanchies qui semblent rosées sous la lumière blafarde de la salle de bain. Car désormais les plantations ont envahi l’habitation de Lilly ; il y en a partout au point où certaines pousses mortes ne sont détectées qu’après plusieurs jours dans un état desséché.

Lilly vient justement de passer la nuit à faire le tour de toutes ses plantes, décidant de mieux les ranger, de les classer, reprenant ses notes pour y mettre de l’ordre jusqu’à ce que le sommeil la rattrape et la fasse s’effondrer sur son canapé. Elle sait qu’elle pourra dormir, le lendemain est un jour d’inventaire à la centrale de cultivation ce qui est un jour chômé pour quelqu’un de son rang.

En se réveillant, alors que le soleil est déjà haut derrière les nuages, Lilly est frappée par le silence qui l’entoure. Il n’y a aucun bruit dans la maison, rien ne bouge, juste des tiges clairsemées de feuilles vertes à perte de vue. Et puis une feuille de papier sur la table à manger de la cuisine.

“ Salut Lilly, 

Je t’écris parce que cela fait déjà quelques mois que tu ne me réponds plus vraiment, et quelques semaines que tu ne m’écoutes plus non plus. J’espère au moins que tu prendra le temps de me lire.

J’ai toujours aimé ta prise d’initiative, ta force de conviction. Tu as été capable de me montrer que je pouvais me dépasser, aller plus loin que je ne l’aurais jamais imaginé. Sans toi, je serais sûrement resté sans ambition, avec une petite activité de bagagiste ou d’agent de propreté sur voirie, mais certainement pas un chef de brigade chez les sauveteurs urbains.

Mais voilà quelques semaines que j’ai le sentiment d’être devenu un étranger dans ta vie. Et depuis quelques jours, je crois que tu es devenue une étrangère dans mon cœur. Je te vois t’afférer à tes plantes, c’est fantastique, mais cela me laisse de côté. 

J’ai pris mes affaires et je vais partir quelques jours me changer les esprits. Je ne sais pas si je vais revenir ici, je ne sais pas si je vais revenir vers toi. Je te donnerai de mes nouvelles pour ne pas te laisser dans l’attente, si jamais tu devais m’attendre. 

Je te souhaite de recréer ta fleur mais je sais déjà que, lorsque tu l’auras fait, tu essaieras d’en faire d’autres, de toutes les couleurs. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de vivre cela à tes côtés.

En te souhaitant le meilleur, 

Diego”

Lilly ne lâche pas la lettre, s’y accrochant comme à la dernière branche qui l’empêcherait de sombrer dans le vide. Le sol se dérobe sous ses pieds, ses jambes fléchissent, l’obligeant à retourner s’asseoir sur le canapé. Elle relit la lettre, en boucle, machinalement, sans vraiment s’attacher aux mots, sans vraiment comprendre le sens de chaque phrase mais en intégrant bien ce qui est écrit.

Après quelques minutes, sa tête est toujours remplie d’un bruit blanc qui l’empêche de former une pensée mais son rythme respiratoire est revenu à un niveau normal, son cœur ne semble plus vouloir exploser sa cage thoracique. Sans vraiment savoir quoi faire, sans savoir comment reprendre son quotidien immédiat, Lilly pause la lettre sur la table basse, entre deux pots de plantations mutantes qui forment une étrange ramification de très fines branches rachitiques. Comme par habitude, en réflexe, Lilly finit par se lever pour aller dans son garage, son laboratoire privé, pour faire sa vérification du matin son carnet à la main.

Sur une étagère, à droite en entrant dans la pièce, un pistil jaune clair est apparu au bout d’une branche assez droite, verticale, debout à 25 centimètres au dessus de la terre. Il y a un pétale qui accompagne cette nouveauté, un unique pétale tout droit, dans le prolongement de la tige. Un pétale bleu, avec quelques larmes blanches pour le décorer. Ce ne sont pas les couleurs recherchées ; c’est tout de même une jolie fleur.

Lilly

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