Étiquette : Autre Monde

  • Liberté surveillée

    “C’est une interview très particulière que nous allons vous proposer ce soir. Vous le voyez, je ne suis pas dans les studios habituels mais dans un hangar désaffecté à la demande de celui que nous appellerons Franck, là aussi à sa demande. Il apparaitra grimé d’un masque intégral et vous l’entendrez avec une voix modifiée pour préserver son anonymat et protéger sa famille. Il a aussi tenu à ce que cet entretien soit diffusé en direct ce que nous avons accepté après avoir consulté une série de documents qu’il nous a transmis. Ce soir, nous allons évoquer avec Franck des faits très graves de surveillance et d’influence de la population par les services de l’État, des faits qui sont de nature à remettre en cause notre démocratie.”

    Sur les écrans de télévision apparait un homme assis sur une chaise très simple, dans un hangar froid. Il est simplement habillé d’un t-shirt qui était surement blanc lors de son achat mais qui apparait dans des tons gris clairs aujourd’hui, accompagné d’un pantalon en jean qui a perdu de son éclat au niveau des cuisses et des genoux. Sa tête est intégralement couverte par un masque en silicone le rendant indiscernable sans l’empêcher pour autant de parler ou de regarder autour de lui.

    “Ce soir, je serai Franck. Je suis docteur et ingénieur en informatique et j’ai travaillé pour les services de renseignement de l’État français pendant plus de 15 ans, ce dont je vous ai apporté la preuve en amont de notre rencontre.

    -Tout à fait Franck, vous n’avez pas à le préciser. Les documents que vous nous avez transmis seront mis en accès libre à la suite de cette émission, expurgés de toutes informations qui pourraient causer du tort personnel à vos anciens collègues bien évidemment.

    -Ma tâche principale était de travailler à un système de surveillance et de sécurisation automatique du territoire national par analyse statistique des données produites en continue par la population.

    -Vous faisiez une intelligence artificielle.

    -Pour le dire vite, c’est ça. L’idée de ce système était d’apporter plus de sécurité pour la population française tout en gardant les données et leur traitement uniquement pour les services de l’État, donc sans que cela puisse être utilisé à des fins commerciales par une quelconque entreprise privée. C’est dans la continuité de la loi de sécurisation de la vie publique votée par le parlement en 2069 où une clause permettait aux services de renseignements intérieurs de recourir au système de leur choix sans avoir à en référer à qui que ce soit, mais à arrêter ce système sur ordre du parlement au besoin.

    -C’est cette loi qui a généralisé l’installation de caméras à détection de comportements suspects mais aussi des lecteurs bluetooth pour tracer les smartphones dans la rue ou les boîtes mémoires dont nos voitures sont aujourd’hui toutes équipées, tout cela pour notre sécurité.

    -Et c’est à moi que l’on a confié la tâche de mettre au point le service qui permettrait aux renseignements intérieurs de monitorer presque instantanément le comportement de chaque individu sur notre sol. Je ne vais pas forcément beaucoup rentrer dans les détails techniques parce que cela risque d’être ennuyeux …

    -Et les gens auront certainement du mal à vous suivre.

    -mais je pense qu’il est intéressant que vous compreniez comment fonctionne le système que j’ai mis au point.”

    Malgré l’envie de ne pas s’éterniser dans des détails techniques que seule une poignée de personnes était capable d’apprécier, Franck s’est étalé longuement sur le fonctionnement du système E-Maginot. Son objectif principal est de deviner à l’avance les comportements de la population sur le territoire français et en particulier de repérer les individus à l’attitude dangereuse. Pour cela, le système récupère l’ensemble des données produites par chaque personne passant dans son filet : conversations téléphoniques, messages échangés numériquement, passage devant des caméras de surveillance, publications sur internet, mouvements bancaires. En utilisant ces données, un algorithme calcule des états comportementaux qui permettent de catégoriser la population de façon assez grossière ; on sait où vous mangez, quel véhicule vous utilisez pour vous déplacer, quelle est votre couleur préférée, qui sont vos amis et ce que vous pensez de vos voisins. La machine sait tout de ce qui traverse votre esprit et le classe dans différentes catégories. Cela est ensuite utilisé pour indiquer si vous êtes dangereux ou non.

    E-Maginot a mis plusieurs années à être opérationnel car les défis techniques sont très nombreux entre la collecte des données, le stockage et le traitement de ces informations en quantité massives, les calculs à réaliser pour classer les comportements de façon correcte et enfin le choix final de la dangerosité, souvent guidé par des changements dans les habitudes de vie. Très rapidement, il est apparu que le comportement humain reste imprévisible sur un temps long ; deviner ce que va faire quelqu’un dans l’heure qui vient est assez simple alors que deviner ce qu’une personne pensera un an plus loin est presque impossible car tout ceci est impacté par des facteurs environnementaux, des guerres, des évènements climatiques, une crise économique, une nouvelle chanteuse à la mode où une affaire judiciaire glauque. Alors le système a été configuré en entonnoir : on fait un premier tri pour ne conserver que les profils à potentiel dangereux, puis on trie encore sur ces profils pour repérer ceux qui pourraient passer à l’action rapidement sur lesquels le système va concentrer son attention, éplucher la moindre information jusqu’à calculer exactement les pensées de la personne. Si ces pensées calculées sont classées comme posant un problème pour la sécurité de la population, le système calcule une prédiction des actions à venir de la personne, heure par heure, de sorte à interférer avec sa journée sans même qu’elle ne s’en rende compte pour enfin l’interpeller avant qu’elle ne passe à l’acte.

    “Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi à vos explications mais j’ai l’idée générale de ce E-Maginot.

    -Il a fallu plusieurs années de travail à différentes équipes d’ingénieurs, toutes sous mon commandement, pour obtenir un système opérationnel en temps réel que nous avons pu tester sur de vrais cas de troubles à l’ordre public.

    -Et vous dites que ce système a été mis en service.

    -Il est en service au moment même où nous parlons. Voilà 10 ans qu’il tourne sans s’arrêter, de façon complètement dissimulée pour la population. Il a fallu passer quelques lois pour changer les procédures judiciaires et ainsi valider l’arrestation de personnes avant la commission d’actes malveillants mais ce n’est pas vraiment le genre de détails dont on parle dans le journal du soir.

    -Je prends note, rétorque la présentatrice qui mène l’entretien.

    -Désolé, ce n’est pas contre vous. Tout cela est même fait en connaissance de cause par des gens haut placés qui ont une idée des sujets qu’il faut amener dans l’espace public et de ceux sur lesquels on préfère ne pas créer de débats.

    -Dans les documents que vous nous avez fourni, vous avez les statistiques d’utilisation de ce E-Maginot et les résultats semblent prodigieux.

    -En effet, ils le sont.”

    Les tableaux succèdent aux courbes, dans une mise en forme qui démontre leur véracité face aux éléments de communications traditionnels des médias. C’est austère, en noir sur fond blanc, mais c’est très clair ; E-Maginot empêche plusieurs dizaines d’attentats terroristes par an depuis sa mise en place. Les résultats impactent aussi les délits plus mineurs avec une baisse significative des actions violentes dans la société qui coïncide avec la mise en place de ce système automatique. De l’autre côté, on note de nombreuses procédures judiciaires pour des faits non commis mais avec de nouvelles preuves qui ne laissent pas d’échappatoires aux accusés. Les années passant, on repère aussi le perfectionnement du processus qui fournit les pensées de chacun, des pensées corroborées par les coupables eux-mêmes. L’amoncellement de données chiffrées donne l’impression que la machine est devenue infaillible, qu’on ne peut pas s’en cacher et qu’elle a apaisé la population.

    “Ne pensez-vous pas que ce soit un problème de faire des intelligence artificielles aussi développées ? 

    -Le problème n’est pas de faire une intelligence artificielle si développée qu’elle arrive à profiler un humain, le problème c’est de créer des humains si peu développés qu’ils peuvent être profilés par une intelligence artificielle. Dès le départ du projet, les espoirs étaient grands et les personnes aux commandes ont bien compris qu’il fallait garder secret de tels travaux. C’est pour cette raison que je suis la seule personne à avoir une vue d’ensemble de tout le système, la seule personne qui comprend l’intégralité de son fonctionnement, qui sait comment l’améliorer, le paramétrer, le faire évoluer.

    -Et on vous a demandé de le faire évoluer.

    -Oui, c’est pour cette raison que je prends la parole ce soir. La machine est programmée pour repérer les personnes dangereuses, et on pense tous savoir ce qu’est une personne dangereuse.

    -C’est quelqu’un qui peut blesser ou tuer les autres, ou s’en prendre à leurs biens.

    -Sauf que tout ceci est programmé dans E-Maginot. La machine n’a aucun moyen de savoir ce qu’est le danger, a priori. Certains politiciens du parti de La Bonne République m’ont alors demandé d’utiliser la machine à des fins électorales.

    -Racontez-nous comment ça se passe. Comment des personnalités politiques peuvent vous demander ça ?

    -La Bonne République avait déjà la majorité au parlement et les nouvelles élections se profilaient avec beaucoup d’incertitudes, notamment suite à leur politique budgétaire assez peu en faveur de la population et des plus démunis. Quelques uns ont eu vent du système E-Maginot et ont imaginé l’utiliser pour faire tourner l’élection dans leur sens de sorte à garder leur poste et poursuivre leurs politiques en cours. Ils ont rencontré le directeur des services de renseignements intérieurs qui a enregistré leur conversation, raison pour laquelle je connais tous ces détails.

    -On précise que vous ne nous avez pas transmis cet enregistrement, c’est donc votre version, sans preuve.

    -Leur point de vue est que les élections tous les 5 ans apportent trop de chaos politique, ils ont besoin de quelques mandats de plus pour mener à bien leur vision du désengagement de l’État dans les affaires des grands groupes privés, ce qu’ils semblent sincèrement estimer comme une bonne chose. Mais avec les revirements incessants de l’Assemblée Nationale, aucun parti n’arrive à mener ses projets à leurs termes et le pays fait du surplace. Leur demande était donc de s’assurer que leur parti allait remporter l’élection à venir, celle d’il y a 4 mois, en utilisant E-Maginot pour mieux cerner les électeurs.

    -Comment c’est possible ? E-Maginot ne fait qu’arrêter les gens dangereux.

    -Et si voter contre La Bonne République était dangereux ?

    -Ça ne l’est pas !

    -Pour vous, non. Mais si on l’indique comme tel à la machine, alors elle le croira. L’idée était alors de repérer les votants des autres camps pour ensuite prendre des actions contre eux s’ils étaient trop nombreux.

    -Et vous avez participé à cela ?

    -Non ! Mon chef m’en a parlé, en tournant sa demande vers une sorte de sondage plus précis, mais sans plus. J’ai refusé car j’ai très bien compris que ces résultats allaient être utilisés à mauvais escient.

    -Pour manipuler une élection.

    -Pour truquer une élection ! Pour empêcher la démocratie de s’exprimer ! Et pourtant, j’étais plutôt un électeur de La Bonne République !

    -Qu’est ce qu’il s’est passé après votre refus ?

    -Si je suis le seul à connaître parfaitement tous les rouages, je ne suis pas le seul à savoir utiliser le système. Ils ont donc fait sans moi et ils ont manipulé le fonctionnement de E-Maginot pour identifier les intentions de vote de chacun, puis ils ont détaillé les pensées des votants contre La Bonne République. Ils ont pu cibler leur campagne électorale avec des outils que n’avait pas l’autre camp. Mais ça ne s’est pas arrêté là, ils ont aussi utilisé le système le jour du vote pour empêcher des personnes d’aller voter, en arrêtant des lignes de transport en commun ciblées sur quelques lieux et quelques heures, en créant quelques catastrophes domestiques ou en insinuant de manière indirecte des réunions de famille.

    -Et tous ces faits sont consignés dans les documents que vous nous avez transmis, les preuves sont là.

    -Je prends la parole aujourd’hui pour dénoncer ces agissements. Notre démocratie n’en est plus une. Maintenant, rien n’empêche le parti au pouvoir de trafiquer l’élection d’une manière complètement transparente, invisible, pour les citoyens.

    -En le révélant, vous espérez que cela génère une prise de conscience de la part du public ?

    -C’est en effet ce que j’ai en tête. Mais je ne peux pas m’arrêter à cela. Voilà 6 mois que je travaille à saboter ma création, à intégrer des virus indétectables, à préparer des incendies des salles de serveurs, à détruire tous les plans techniques que j’ai en ma possession, de sorte à ce que tout cela arrive en ce moment même, pendant que je vous parle. E-Maginot est en train de s’auto-détruire et si mes collègues m’entendent en ce moment, ils comprennent un peu mieux pourquoi plus rien ne fonctionne et pourquoi ils passent un mauvais moment au bureau.

    -Attendez,vous avez fait quoi ?

    -J’ai lancé la destruction de E-Maginot. Je sais bien que c’est un crime qui me vaudra d’être traité comme un terroriste.” Franck plonge sa main droite dans la poche de son pantalon et en sort un cachet. “Sans moi, il leur faudra de très nombreux mois, peut-être même des années pour recréer ce système, et des sommes d’argent colossales.

    -Vous comptez vous suicidez ?

    -Je compte libérer la France !”

    Franck lève partiellement son masque pour gober la pilule qui trônait dans la paume de sa main. La présentatrice est complètement interloquée par la scène tout comme les quelques techniciens présents dans l’entrepôt, dont la porte d’entrée explose au même moment. Une colonne de forces armées anti-terroriste pénètre dans le bâtiment, annoncée par les rayons lumineux des lampes torches accolées aux canons de leurs fusils et leurs ordres de mise à couverts vociférés dans ce grand espace qui résonne.

    “C’est du sucre !” Franck n’en revient pas. il se concentre sur ce qui se trouve dans sa bouche, occultant le bruit autour de lui. C’est une pilule de sucre qui se trouve sur sa langue, et non le cachet de cyanure qu’il est pourtant sûr de s’être procuré. Une main gantée de kevlar le prend par l’épaule et le propulse face contre terre. “Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’acte terroriste détectée par E-Maginot !” Franck comprend immédiatement, le système l’a identifié comme un individu dangereux, ses actions à venir ont donc été prédites et des actions de prévention ont été déclenchées, tout cela de manière automatique. Son cachet de cyanure a donc été remplacé par du sucre sans qu’il ne s’en aperçoive, et il comprend que toutes ses manipulations pour détruire son travail n’ont été possibles que pour le laisser s’enfoncer, lui faire croire qu’il avait le contrôle. La machine est donc toujours là, toujours opérationnelle, et quelqu’un d’autre en prendra la direction.

    Lors de son interrogatoire, Franck n’a eu qu’une seule question pour son supérieur : 

    “Comment vous m’avez trouvé ? J’avais tout fait pour être indétectable par le système le jour de mon interview.

    – Vous étiez filmé pourtant. C’est même vous qui avez demandé et insisté pour que votre intervention soit retransmise en direct.”

    LiberteSurveille
  • Une jolie fleur

    Encore raté ! Après 6 mois d’essais, Lilly n’arrivait pas à créer autre chose qu’une longue tige fine avec quelques feuilles minuscules, presque comiques. Bien loin de la splendeur et la magnificence des pétales rougeoyants qui apparaissent sur cet ancien prospectus trouvé au fond du grenier, roses comme le soleil couchant de l’Hiver à leur base et s’éclaircissant vers l’orange sanguin du soleil couchant d’Été à leur bout. Il avait fallu une récolte un peu moins fournie pour que Lilly et Diego aient le temps d’aller fouiller sous le toit de la maison qu’ils habitaient depuis quelques mois et découvrent tout un tas de vieilleries, dont cette vieille affiche au papier abîmé mais aux photos encore très colorées.

    Le titre a tout de suite attiré l’attention de Lilly : Recensement botanique du jardin de la Gare de Barentin, 20 Avril 2107. C’était donc un appel qui avait plus d’un siècle, une époque où il y avait déjà des gares mais elles étaient visiblement accompagnées de jolis jardins. Aujourd’hui, cette Gare de Barentin ne renvoie à rien, tout du moins Lilly n’a jamais entendu parlé d’une localité de ce nom là autour d’elle. Mais elle n’a jamais beaucoup voyagé.

    Surtout, Lilly a fait des études de biologie agricole, elle est cultivatrice pour la communauté de Nancy Ouest, une zone de plus de 200 000 personnes à nourrir. Car, malgré toutes les avancées technologiques, l’humain est toujours obligé de se nourrir et cela se fait plus que jamais avec des productions maraîchères que l’on contrôle le plus possible ; l’élevage a fortement diminué faute de place et de régularité dans la production. Avec les progrès de la science, il est désormais possible de faire pousser des légumes quand on veut, comme on veut, et à la vitesse que l’on veut, même s’il arrive que les calculs ne soient pas bons et que certaines semaines soient moins fournies que prévu.

    Malgré son relatif jeune âge, Lilly est directrice de la centrale de cultivation de sa zone, un poste auquel on n’accède habituellement pas avant 35 ans et une dizaine d’années d’expérience. Mais Lilly avait des résultats impressionnants à l’université et la zone de Nancy a connu une forte épidémie virale qui a décimé la population, ouvrant des opportunités professionnelles à celles et ceux qui ont traversé la tempête. Diego n’avait aucune raison de ne pas la suivre, il a d’ailleurs rapidement retrouvé une occupation dans une brigade locale de sauveteurs urbains.

    Une directrice de centrale de cultivation, c’est une personne très importante puisqu’elle manipule génétiquement les graines conservées dans le stock de la centrale pour avoir la meilleure production possible pour les semaines à venir. Cela signifie prendre en compte la météorologie à venir, la qualité des sols, les capacités de productions énergétiques, mais aussi les envies et besoins de la population, qu’ils soient dictés par des politiciens nationaux ou par des associations locales. Et quand on est directrice, on travaille aussi à essayer de développer de nouvelles graines pour anticiper toutes les situations possibles, pour améliorer les graines existantes, pour être utile à la communauté. 

    Ces manipulations génétiques s’effectuent avec un modificateur de génome, une machine qui permet de séquencer un ADN, de regrouper cette séquence en différents gènes puis de modifier ce génome avec des séquences que l’on prend dans une banque de données ou que l’on crée à la main. Toute la difficulté réside dans le fait que les gènes ont tendance à être dépendants les uns des autres, en modifier un va en impacter un autre et afin de changer un élément macroscopique d’une plante, il va falloir modifier en même temps plusieurs endroits du génome.

    Lilly était habituée à ces manipulations, sachant à peu près quels emplacements du génome correspondent à une résistance au froid, à un besoin moins grand en eau ou à une résistance à certaines maladies. Une partie de son travail consistait à essayer de nouvelles séquences, faire quelques pousses de test et documenter les résultats. Elle avait fini par s’installer un laboratoire à domicile, dans le garage de sa maison, pour pouvoir faire des essais au moment où les idées lui viennent, même si c’est de nuit ou sur un jour férié. Elle avait récupéré un ancien modificateur de génome qui allait partir à la décharge alors qu’il était encore tout à fait fonctionnel, simplement moins pratique que les nouveaux modèles.

    En trouvant son affiche poussiéreuse dans son grenier, Lilly a surtout redécouvert que, par le passé, les plantes pouvaient afficher de superbes couleurs dans ce qui s’appelait des fleurs. En discutant autour d’elle, surtout avec des personnes âgées, elle a compris que ce n’était certainement pas une vue d’artiste mais bien une réalité : avant il y avait des fleurs dont la seule utilité était d’être jolies, colorées. Les autorités ont doucement fait disparaître ces massifs de fleurs au profit de cultures utiles afin d’assurer que la population soit convenablement nourrie. Et, petit à petit, toutes les fleurs ont disparu, remplacées par des plantes au feuillage très vert, mais sans beaucoup de différence ou de flamboyance. Au point où elles sont devenues un mythe, une légende, un songe éphémère dont on dit qu’il n’existe que dans des contrées lointaines et exotiques.

    C’est au milieu d’une nuit bien calme à l’extérieur mais très mouvementée à l’intérieur de son crâne que Lilly s’est mise en tête de recréer des fleurs, par manipulation génétique. Il suffisait de trouver la bonne combinaison, les bons endroits, et une plante aurait pu retrouver la capacité de déployer un panache majestueux. Lilly a ainsi démarré son étude chez elle, une graine à la fois, sur son temps libre. En utilisant une base de graines rapides, elle pouvait faire un essai, le planter et observer les premiers résultats en quelques jours seulement, ce qui lui permettait de faire beaucoup d’essais en peu de temps.

    Sauf que Lilly n’a aucune idée d’où se situent les gènes responsables de la couleur, ni même à quoi ils doivent ressembler. Elle a bien ce joli dessin, mais quelle est la traduction de ce fabuleux feuillage aux reflets vermillons ? C’était certainement la résultante de l’environnement de cette fleur, une stratégie était donc de reproduire un génome qui aurait été parfaitement adapté aux conditions de cette époque, avec une température globale plus basse de 4 à 5 degrés et des sols beaucoup plus humides.

    Les premiers jours, il fallait déjà réussir à ce que la graine soit viable, c’est-à-dire qu’elle puisse sortir de terre, grandir et produire des bourgeons, avec des feuilles. Dans son travail habituel, c’était une tâche classique pour Lilly mais avec les modifications qu’elle faisait là, avec beaucoup de hasard, l’intégrité même de la plante était remise en cause et les premiers essais sont restés longtemps sous terre. Pas de quoi enterrer les espoirs d’une directrice de centrale de cultivation, d’autant plus lorsqu’elle a été habituée aux résultats scolaires de très haut niveau. La patience, c’est la clé dans ce métier.

    Les premiers embryons de branches sont apparus après deux semaines d’essais. La routine prise par Lilly consistait à faire un essai génétique le soir, en rentrant de sa journée de travail, pour le planter et le laisser dans la nuit. Le lendemain matin, on pouvait déjà avoir une première idée du résultat, ce qui permettait de réfléchir pendant la journée. Le soir, le test de la veille avait déjà poussé et il était très souvent déjà mort. Mais on pouvait voir ce qui s’était passé, quels étaient les problèmes, tenter de les corriger et relancer un cycle de 24 heures.

    Chaque semaine voyait son lot d’améliorations, sans pour autant voir une quelconque couleur pointer le bout de son nez. Mais petit à petit, les plantes grandissaient, prenaient de la force, vivaient quelques heures supplémentaires ; Lilly y passait aussi plus de temps, quelques minutes par jour, et quelques heures les jours où son emploi ne l’accaparait pas. Ses conversations tournaient autour de ce projet un peu fou, un projet personnel dont elle ne révélait pas tous les contours à ses collègues de peur d’avoir des soucis avec sa hiérarchie sans pour autant trop savoir pourquoi fabriquer des fleurs de couleur serait un problème. Même Diego était obligé d’écouter les monologues de sa compagne sans vraiment comprendre la moitié des mots et concepts techniques apparaissant dans le flot de paroles.

    Après 6 mois, les plants étaient capables de tenir sur la durée et les pots s’entassaient dans le petit laboratoire privé quand ils n’allaient pas dehors, ralentissant leur croissance en accord avec la course journalière du soleil. Mais toujours aucune couleur autre que le vert de la photosynthèse sur les quelques feuilles sorties de maigres bourgeons. Lilly avait beau faire preuve de patience, il lui arrivait de s’emporter et d’envoyer au rebut toutes les pousses en cours ; 6 mois à faire des essais quotidiens sans savoir si on va dans la bonne direction, sans voir de progrès réels face à l’objectif principal, c’est long. Cela devenait surtout un défi personnel pour Lilly qui avait la ferme conviction qu’elle pourrait le faire, elle en a les capacités, elle en est sûre.

    Sans vraiment y prêter attention, 6 autres mois se sont écoulés et Lilly a multiplié les expérimentations, faisant des essais étonnants pour tenter sa chance. Elle fait même des pots “normaux” en suivant son protocole scientifique le plus à la lettre possible, des pots qui sont désormais capables de vivre sur le long terme en autonomie. Et en parallèle, il y a les pots “mutants” dans lesquels les modifications sont plus aléatoires, amenant à quelques tiges plus horizontales ou plus grosses, des bourgeons plus nombreux ou plus allongés. Mais toujours aucune couleur s’approchant du rouge, du orange ou du rose. Au mieux, ce sont des feuilles un peu blanchies qui semblent rosées sous la lumière blafarde de la salle de bain. Car désormais les plantations ont envahi l’habitation de Lilly ; il y en a partout au point où certaines pousses mortes ne sont détectées qu’après plusieurs jours dans un état desséché.

    Lilly vient justement de passer la nuit à faire le tour de toutes ses plantes, décidant de mieux les ranger, de les classer, reprenant ses notes pour y mettre de l’ordre jusqu’à ce que le sommeil la rattrape et la fasse s’effondrer sur son canapé. Elle sait qu’elle pourra dormir, le lendemain est un jour d’inventaire à la centrale de cultivation ce qui est un jour chômé pour quelqu’un de son rang.

    En se réveillant, alors que le soleil est déjà haut derrière les nuages, Lilly est frappée par le silence qui l’entoure. Il n’y a aucun bruit dans la maison, rien ne bouge, juste des tiges clairsemées de feuilles vertes à perte de vue. Et puis une feuille de papier sur la table à manger de la cuisine.

    “ Salut Lilly, 

    Je t’écris parce que cela fait déjà quelques mois que tu ne me réponds plus vraiment, et quelques semaines que tu ne m’écoutes plus non plus. J’espère au moins que tu prendra le temps de me lire.

    J’ai toujours aimé ta prise d’initiative, ta force de conviction. Tu as été capable de me montrer que je pouvais me dépasser, aller plus loin que je ne l’aurais jamais imaginé. Sans toi, je serais sûrement resté sans ambition, avec une petite activité de bagagiste ou d’agent de propreté sur voirie, mais certainement pas un chef de brigade chez les sauveteurs urbains.

    Mais voilà quelques semaines que j’ai le sentiment d’être devenu un étranger dans ta vie. Et depuis quelques jours, je crois que tu es devenue une étrangère dans mon cœur. Je te vois t’afférer à tes plantes, c’est fantastique, mais cela me laisse de côté. 

    J’ai pris mes affaires et je vais partir quelques jours me changer les esprits. Je ne sais pas si je vais revenir ici, je ne sais pas si je vais revenir vers toi. Je te donnerai de mes nouvelles pour ne pas te laisser dans l’attente, si jamais tu devais m’attendre. 

    Je te souhaite de recréer ta fleur mais je sais déjà que, lorsque tu l’auras fait, tu essaieras d’en faire d’autres, de toutes les couleurs. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de vivre cela à tes côtés.

    En te souhaitant le meilleur, 

    Diego”

    Lilly ne lâche pas la lettre, s’y accrochant comme à la dernière branche qui l’empêcherait de sombrer dans le vide. Le sol se dérobe sous ses pieds, ses jambes fléchissent, l’obligeant à retourner s’asseoir sur le canapé. Elle relit la lettre, en boucle, machinalement, sans vraiment s’attacher aux mots, sans vraiment comprendre le sens de chaque phrase mais en intégrant bien ce qui est écrit.

    Après quelques minutes, sa tête est toujours remplie d’un bruit blanc qui l’empêche de former une pensée mais son rythme respiratoire est revenu à un niveau normal, son cœur ne semble plus vouloir exploser sa cage thoracique. Sans vraiment savoir quoi faire, sans savoir comment reprendre son quotidien immédiat, Lilly pause la lettre sur la table basse, entre deux pots de plantations mutantes qui forment une étrange ramification de très fines branches rachitiques. Comme par habitude, en réflexe, Lilly finit par se lever pour aller dans son garage, son laboratoire privé, pour faire sa vérification du matin son carnet à la main.

    Sur une étagère, à droite en entrant dans la pièce, un pistil jaune clair est apparu au bout d’une branche assez droite, verticale, debout à 25 centimètres au dessus de la terre. Il y a un pétale qui accompagne cette nouveauté, un unique pétale tout droit, dans le prolongement de la tige. Un pétale bleu, avec quelques larmes blanches pour le décorer. Ce ne sont pas les couleurs recherchées ; c’est tout de même une jolie fleur.

    Lilly
  • C’est de l’art

    “C’est très illégal ce que tu peins là !

    -Et tu aimes ?

    -Beaucoup.”

    On vivait une période nouvelle depuis quelques mois et le passage de la loi Merteau sur la légalisation de l’art. Il y avait désormais deux types d’art en France : l’art légal et les œuvres illégales. Cela a été présenté comme une avancée sociale et la population l’a plutôt acceptée. Un ou une artiste qui se soumet au cahier des charges mis en place par le parlement pouvait devenir fonctionnaire pour son travail artistique. Les autres n’étaient que de dangereux fauteurs de trouble qui mettaient en péril la stabilité de l’État et méritaient de lourdes amendes ou un emprisonnement, en fonction de la gravité des faits commis.

    Cette loi touchait toutes les formes d’art, chacune avec un cahier des charges précis tout en respectant certaines règles de base : 

    1/ Le sujet d’une œuvre doit être clair et ne pas aller à l’encontre de l’État

    2/ Une œuvre abstraite ne doit pas maquiller son propos

    3/ Aucune technique de dissimulation ne doit être utilisée

    Dans la musique, on scrutait les paroles mais aussi le ton, les instruments utilisés et même le mixage pour les enregistrements. Dans la peinture, on regardait le sujet, la composition et le choix des couleurs. Au cinéma, chaque coupe était disséquée, chaque plan analysé, chaque mouvement de caméra commenté. Et il en était de même pour la sculpture, la danse, la bande dessinée ou la littérature. Bien sûr, il était toujours possible de faire ce que l’on souhaitait dans la sphère privée, même si cela pouvait quand même jouer contre vous en cas de procès comme on venait tout juste de le découvrir à travers un fait divers médiatisé. Mais pour exposer au public, il fallait le sceau de l’État.

    Marine peignait depuis une quinzaine d’années déjà et elle avait eu l’occasion d’exposer quelques-unes de ses œuvres avant la nouvelle législation. Ce n‘était pas la question d’en tirer un revenu mais plutôt de montrer à d’autres personnes ce qu’elle faisait, puisque les autres semblaient apprécier. Sur ses tableaux, Marine met ce qu’elle a en tête, dans un style mettant un peu d’abstraction sur un sujet concret, des scènes sorties de songes qui n’évoquent rien d’autres que des émotions, des sentiments, que chaque spectateur est libre de projeter. Des toiles qui manquent de clarté au regard de la nouvelle loi.

    Car lorsque la loi est entrée en vigueur, un comité de contrôle artistique a fait le tour de tous les musées et toutes les galeries recensées afin de faire le tri sur ce qui était désormais autorisé ou non. Les œuvres de Marine se sont retrouvées dans le mauvais tas, elle a tout juste eu le droit de les récupérer pour leur éviter le feu. Puisqu’elles avaient été produites et exposées avant la nouvelle réglementation, Marine ne risquait rien. Mais elle savait que l’État ne validait pas son travail, la poussant dans la clandestinité ce qui lui allait assez bien, elle qui a toujours eu cet esprit légèrement rebelle, prête à se défendre pour maintenir sa liberté.

    Pour Rudolf, l’État n’a pas eu besoin d’effectuer un contrôle formel ; quand on chante qu’un cocktail molotov défend mieux la liberté qu’un bulletin de vote, quand on hurle que la police ne fait pas peur même quand elle fait preuve de violence, quand on joue des solos de guitare qui miment des bruits d’armes à feu, on sait qu’on n’est pas du bon côté dans ce genre de loi. Quelques personnes ont tenté des révoltes par la musique, sur de grandes scènes, dans de grands festivals. Tous ont été matés en quelques jours seulement, refroidissant tous les producteurs et organisateurs de donner suite à ces revendications.

    Mais pour Rudolph, jouer son Rock ‘n Roll était une question vitale ; il n’en tirait pas un revenu suffisant pour se passer de son emploi à faire de la paperasse pour une société d’assurances mais il ne pouvait s’en passer sous peine de perdre sa raison de vivre. Bien sûr il avait Marine qui lui donnait de nombreuses raisons de se lever et d’avoir des projets, mais il ne pouvait pas renoncer à cette musique qui lui permettait d’exprimer le fond de ses tripes, qui était sa boussole depuis plus de vingt ans.

    “Tu vas les exposer quelque part ? relance Rudolph.

    -J’ai bien envie, celui-là termine ma série sur les insectes. J’ai des contacts pour des expositions clandestines mais ça reste risqué. Si la police débarque, je n’ai pas trop de moyens de m’échapper.

    -Tu crois vraiment que la police va débarquer dans une exposition ? Tu en trouve une sur le thème des animaux, tes insectes y seront à leur place et l’ensemble ne devrait pas être d’une charge politique trop forte pour faire déplacer une troupe de flics.

    -Je ne sais pas, il parait qu’il y a eu des arrestations la semaine dernière à une exposition sur les paysages autour de la Seine, répond Marine. 

    -Au pire, tu envoies tes toiles mais toi tu n’y vas pas. Si tu signes sous un pseudonyme, ils ne pourront pas remonter jusqu’ici. Ça c’est quelque chose que je ne peux pas faire, si je ne me présente pas, il n’y a pas de concert.

    -Oui mais toi, désolé de te le rappeler, tes concerts se font devant 20 personnes et en à peine plus d’une heure. Les expositions de peinture, c’est toujours sur 4 heures et ça attire beaucoup plus de monde.

    -Et alors ? rétorque Rudolph

    -Et bien tu n’es pas très dangereux. Ça fait au moins 3 semaines qu’on n’a pas entendu parler d’un concert arrêté par la police, même sur les réseaux de communication clandestins.

    -Donc tu vas venir m’écouter mardi prochain si ça ne craint pas ?

    -Non, je vais t’attendre le soir et te préparer une tisane pour t’aider à dormir pendant que tu me raconteras comment tu as allumé l’étincelle de la rébellion auprès de tas vingtaine de spectateurs saoulés à la bière tiède, répond Marine, un sourire en coin.

    -Et c’est pour ça que je t’aime.”

    ***

    Voilà déjà deux heures que le public déambule dans l’arrière boutique de Chez Yvan, Meuble d’antan, un antiquaire qui tient boutique dans le centre-ville depuis plus de deux décennies, un commerçant chic, toujours souriant, prêt à rendre service et qui n’hésite pas à proposer un coin de son entrepôt pour permettre à des créateurs et créatrices illégaux de montrer, et pourquoi pas vendre, leur travail. Sur les trois premières éditions depuis la loi Merteau, la clientèle d’Yvan a répondu présent, une clientèle qui a les moyens de mettre de l’argent dans l’art et en profite pour se sentir un peu rebelle, tout en étant ouvertement en faveur de la nouvelle législation qui apporte de la stabilité. Parce que les gens du peuple n’ont pas les armes intellectuelles suffisantes pour apprécier l’art à sa juste valeur, ce qui les amène à mal interpréter les intentions des auteurs et autrices. Enfin, c’est au moins ce qu’on se raconte pour se convaincre que ce n’est pas une censure autoritaire.

    Pour Marine, c’est la première fois qu’elle met son travail face au regard du public depuis la nouvelle loi. D’ailleurs, les discussions à voix basses sont autant sur l’analyse des toiles en elles-mêmes que sur les raisons pour lesquelles un tel travail n’a pas été légalisé. On cherche à comprendre ce qu’il y a de rebelle dans cet aigle majestueux aux couleurs criardes, dans ce troupeau de cerfs en lisière de bosquet ou encore dans ces insectes aux courbes entremêlées. De son côté, Marine est loin d’être sereine, surveillant les regards, les conversations, les mouvements des mains, imaginant un agent infiltré sous chaque manteau.

    Avec la nouvelle réglementation, il est tout à fait possible de faire valider ses toiles individuellement, sans pour autant devenir artiste d’État. C’est un processus long de plusieurs mois où vous obtenez une mention sans plus d’explications indiquant que votre travail est légal ou non. Tous les artistes exposés chez Yvan cette soirée-là se sont passés de cette étape administrative ; ce sont des artistes qui créent et qui veulent un retour du public rapide. Dans quelques mois, leur esprit sera sur un autre sujet.

    L’exposition se termine et plusieurs personnes ont pris le contact de Marine, l’invitant déjà à d’autres expositions ou lui donnant des idées de travaux qui pourraient devenir des commandes. Pas de ventes dans l’immédiat mais une soirée agréable à discuter peinture, comme on le faisait avant. Jusqu’à la porte de sortie de l’antiquaire, où attend une patrouille de forces de l’ordre, service des Arts, qui effectue un contrôle inopiné. Il n’y a nulle part où fuir, la rue est bouclée, et Marine n’a pas envie de prendre de coups alors qu’elle sait que, quoi qu’il arrive, elle passera la nuit en garde à vue, au minimum.

    “Ils m’ont fait une offre, lance Marine qui vient de rentrer chez elle, raccompagnée par Rudolph qui est venu la chercher au poste de police.

    -Comment ça ? questionne Rudolph. 

    -J’ai eu un rappel à la loi, j’ai passé une nuit horrible, mais je ne suis pas plus inquiétée pour le moment, pas de procédure judiciaire, pas d’amende, et pas de prison.

    -Leur offre, c’est de te faire passer une nuit horrible pour t’éviter la prison ? Ils sont encore plus idiots que ce que je croyais !

    -Non, leur offre c’est de me recruter comme artiste d’État.

    -Pardon ?

    -Oui, tu as bien entendu, ils veulent m’embaucher comme artiste d’État, ils veulent que mes peintures deviennent légales et soient exposées officiellement, et ils veulent me payer pour ça, c’est le préfet en personne qui est venu me faire la proposition.

    -Et quelle est la contrepartie ? s’inquiète Rudolph. Tu vas devoir peindre exactement ce qu’ils te disent de peindre ?

    -Non.” Marine marque une pause. “Ils te veulent en échange.

    -Comment ça ? Ils veulent que je devienne aussi un artiste d’État ? Jamais !

    -Non, ils veulent que je te dénonce, ils veulent t’arrêter à un concert. Ils estiment que ta musique est dangereuse, que d’appeler les gens à l’insurrection est trop grave. Pour citer le préfet, quelques insectes en peinture sont totalement inoffensifs, une chanson qui appelle à prendre sa liberté sur les autorités ça peut allumer une étincelle.”

    Rudolph prend le temps de digérer cette information dans un silence qui se fait pesant, silence régulièrement interrompu par le bruit des métros aériens qui passent non loin.

    “Et qu’est ce que tu comptes faire ? demande calmement Rudolph.

    -Tu sais ce que j’ai toujours dit, notre combat contre ce gouvernement sera sûrement plus efficace de l’intérieur. C’est là qu’on peut avoir du poids, influencer les décideurs et finalement créer de vrais changements sur la durée. Mais je ne m’étais jamais imaginée que tu en serais la contrepartie.

    -Qu’est ce que je risque ? Le préfet t’a dit ce qu’ils veulent me faire ?

    -Il a laissé peu de doutes, il veut t’empêcher de chanter et de diffuser ta musique. 

    -Ça veut dire la prison …

    -… ça veut dire la prison, reprend Marine, dépitée et à bout de forces.

    -Tu as combien de temps pour donner ta réponse ?

    -L’offre est valable tant que je ne me fais pas attraper en récidive ou que tu ne te fais pas arrêter.

    -On ne va pas prendre de décision là, à chaud. Je vais te préparer à manger, toi tu vas te reposer. En fait, on ne va pas prendre de décision, tu vas prendre une décision, je n’ai pas mon mot à dire. Tu n’as même pas à me dire ce que tu choisiras, je ferai en conséquence de ce que tu veux faire, ce que tu estimes le mieux pour toi. On est plus forts que ces gens-là, si il faut que je fasse de la prison pour que tu aies une chance de changer les choses de l’intérieur, je l’accepterai.

    -Et là tu ne me dis pas qu’une fois à l’intérieur, je vais rentrer dans le moule comme les autres, que mes jolis idéaux vont s’envoler face à la sécurité de la situation ?

    -Non, je ne te le dis pas, je ne te le dis plus. Tu le sais. La situation est trop importante pour que j’essaye de te convaincre d’aller à l’encontre de ce que tu as dans le cœur. C’est ça défendre la Liberté et l’Amour.”

    ***

    Marine se tient devant la première œuvre de sa nouvelle série, portant sur des objets du quotidien transformés en images de songes. Ce premier tableau est une collection d’instruments de musiques, une harpe, une flûte et quelques tambours, qui semblent flotter dans un espace rempli de vagues de couleurs emmêlées. Elle y apporte les derniers détails, les dernières touches, celles que l’on ne remarque que lorsqu’elles manquent.

    Rudolph est prêt à monter sur scène. Il jette un regard à la salle, aucun policier en vue. Mais il sait que s’ils sont là, il le sent, ils n’interviendront qu’après quelques notes, pour caractériser le flagrant délit. Il échange un regard complice avec ses collègues musiciens, esquisse un sourire en repensant à Marine, et se lance sur scène en faisant hurler sa guitare de toute la liberté qu’elle peut exprimer.

    CestDeLArt
  • Temps perdu

    Qu’est ce que je fais là ? Des robots explorateurs ont découvert des ruines “étranges” qui ne correspondraient à rien de connu et c’est moi qu’on envoie sur le terrain pour superviser les fouilles d’un jeune premier. C’est vrai que sur Terre, nous n’avons plus rien à découvrir, même si des historiens un peu pointilleux vous diront que le découpage de l’Histoire en 4 grandes périodes est un peu grossier et qu’on peut toujours trouver de nouveaux détails qui éclairent notre compréhension des changements d’époque. Mais chez nous, les archéologues, on sait que la Terre ne réserve plus de grandes découvertes, c’est pour cela qu’on y envoie les jeunes se faire la main dès qu’un robot explorateur remonte quelque chose. Et cette fois-ci, c’est moi qu’on envoie jouer les chaperons.

    L’appel indique une zone au centre de l’ancien continent Eurasie, loin de tout, entouré de forêts et de plaines. Il est évoqué une forteresse en brique, avec des tours de garde et une clôture là où on s’attendrait à trouver un mur d’enceinte. En arrivant sur place, j’ai pu constater que le camp était déjà monté, juste à l’extérieur de la zone de recherche, devant un immense bâtiment qu’on devine être une entrée. 

    La première description laisse à penser qu’on a en face de nous une ferme à viande, certainement la plus grande jamais trouvée, qui daterait de la fin de la période “Empire Britannique”. La construction massive nous indique que nous ne sommes pas dans la période “Non Installé”, l’utilisation massive de briques indique que nous ne sommes pas sous “l’Empire Romain” et les méthodes de construction ne correspondent ni à l’ère des “Corporations”, ni à l’ère moderne. On est donc en face d’une construction de la période “Empire Britannique”, et l’idée d’une ferme massive à viande pourrait correspondre à la période des guerres mondiales, une époque où le niveau de la population mondiale était élevé et où on était encore obligé de consommer des animaux pour avoir notre compte de protéines.

    Cela réduit la période à 400 années, entre -1000 et -600, ou dans le calendrier de l’époque, entre 1650 et 2050. Voilà pour les constatations élémentaires, des conclusions auxquelles est arrivé Franck, qui est peut-être sur son premier chantier de fouille mais qui n’a pas oublié de réviser ses bases. Il a d’ailleurs déjà envoyé les premiers scanners et drones pour mieux appréhender la zone, que ce soit par une vue aérienne ou en ayant connaissance de ce qui se trouve dans le sol.

    Les premières constatations visuelles corroborent nos hypothèses : une voie ferrée unique qui rentre dans la structure et qui se divise à l’intérieur pour assurer un déchargement rapide sans encombrer la venue des convois suivants, une clôture simple en fils barbelés, précédée d’un fossé qui était peut-être rempli d’eau, servant à éviter que les animaux s’échappent, et de grandes zones de stockage, quasiment toutes détruites aujourd’hui mais dont subsiste les fondations et quelques traces de murs. La zone est immense, presque un kilomètre carré à première vue, et on a du mal à en distinguer les bords depuis l’entrée. On aperçoit ça et là quelques bâtiments plus gros encore partiellement debout, une statue étrange comme fin de la voie ferrée, et quelques pierres noires se dresser bien droites à 50 centimètres du sol.

    ***

    Le scanner est revenu et on se rend mieux compte de la taille de l’installation avec une vue du dessus ; c’est tout simplement gigantesque avec des centaines d’abris, chacun assez grand pour contenir près d’une centaine de personnes. Surtout, les premières datations relatives indiquent que certains quartiers sont un tout petit peu plus récents, comme si cet endroit était sorti de terre très rapidement mais avait été agrandi en continu jusqu’à l’arrêt de son utilisation, et le tout sur une période d’à peine 5 ans. Pourquoi aurait-on construit une immense ferme pour ne l’utiliser que cinq années ? Le cas ne devient pas beaucoup plus intéressant mais cela donnera au petit un peu de matière à réfléchir, ce qui arrivera aisément à le motiver.

    Après tout, la Terre reste la planète de naissance de l’humanité, savoir ce qui s’y est produit ne peut jamais être une mauvaise chose. C’est d’ailleurs à cause de cette planète que nous avons le décompte de temps que nous utilisons encore aujourd’hui, pour les heures, les jours et les années. C’est d’ailleurs plutôt étrange d’avoir un cycle de vie parfaitement synchronisé avec l’endroit où on se trouve, et j’ai déjà l’impression d’avoir encaissé le voyage supra-luminique. C’est sûrement pour ça que le tourisme terrestre ne décroit pas, même 632 ans après être parti habiter ailleurs.

    Pendant que Franck fait des relevés dans ce que nous appelons pour le moment les enclos, j’ai pris l’initiative de scanner les environs plus large de l’infrastructure. Il y a notamment la question de savoir où étaient logés les employés de cet abattoir, qui vivaient certainement un peu à l’écart, dans des baraquements plus cossus. J’ai aussi relevé les inscriptions que l’on trouve sur les petites pierres noires, qui sont souvent par groupe de 3 et trop bien taillées pour être anodines. J’ai remarqué plusieurs fois les mêmes mots mais seule la traduction d’un expert m’éclairera vraiment. Seulement, les experts en langues anciennes de plus de 1000 ans, ça ne court pas la galaxie.

    Et puis il y a ces deux bâtiments effondrés de part et d’autre à la fin de la voie. En les nettoyant et en faisant des relevés chimiques, j’y ai trouvé des traces de poudre explosive. Le reste de cet endroit est soit rasé très proprement, soit en ruine du fait du temps, mais jamais démoli. Il se pourrait donc que cette ferme ait été victime d’une des guerres mondiales, je pense notamment à la guerre de 4 ans ou à la guerre de 6 ans, finissant bombardée pour couper les vivres d’un peuple. Ce serait assez inhumain mais qui sait vraiment de quoi est capable l’être humain.

    Le problème avec cette période de l’histoire est l’utilisation du papier pour consigner les choses. Avec le temps, tout cela disparaît et il ne reste que les pierres, qu’on n’a alors pas pensé à graver abondamment. Même l’ère des “Corporations” est plus bavarde, avec ses quantités folles de données numériques dont on peut perdre une partie importante sans tout oublier pour autant. Un scanner indique tout de même un bâtiment un peu plus loin encore en bon état et avec des pièces qui ne sont pas vidées. C’est peut-être l’occasion de trouver quelques ustensiles de cet âge.

    ***

    Ce qui est étrange, c’est que les baraquements de stockage sont soit trop petits pour accueillir des vaches, soit trop grands pour accueillir des porcs, qui étaient les deux animaux les plus consommés à cette époque. Comme si les personnes qui avaient fabriqué cet endroit s’étaient appliquées à faire des allées bien droites, bien propres, bien ordonnées, et des enclos de mauvaise taille. Et les relevés chimiques ne correspondent pas non plus à ce qu’on devrait trouver avec ce genre d’animaux.

    J’ai envoyé Franck faire de nouveaux relevés sur ces pierres noires qu’on trouve même au bord d’un petit lac ou à l’entrée d’une clairière, parfois même un peu à l’extérieur des barbelés. Les premières traductions ne sont pas arrivées mais on m’a assuré qu’elles étaient attribuées à quelqu’un de compétent. Dans quelques jours on devrait avoir les premières réponses à nos questions.

    De mon côté, je suis parti un peu à l’écart, quelques centaines de mètres plus en avant, visiter un endroit qui pourrait représenter la ville des travailleurs, dévoilé par le scanner plus large de la zone. Le plan indique des bâtiments presque identiques, datant de la même période relative que la ferme, en brique et sur une zone assez grande. En faisant le tour du mur d’enceinte lui aussi en brique partiellement effondré à cause des affres du temps, je trouve ce qui semble être une entrée officielle, couronnée d’une inscription dessinée dans le métal que j’envoie aussitôt pour traduction.

    Dans l’enceinte de cette structure, plusieurs maisons hautes en briques, qui contrastent avec ce qui reste des baraquements de la ferme. Ce sont des bâtiments encore imposants malgré leur délabrement partiel, organisés comme dans une ville, avec des places, des rues, et des numéros aux portes. En passant la tête par une fenêtre, j’ai pu confirmer le scanner : il n’y a plus rien dedans si ce n’est quelques restes de meubles ici ou là. De ma propre expérience, ces habitations paraissent tout de même étranges dans leur conception ; on peut reconnaître les habitations des maîtres et celles des employés de bas étage. Et là encore, les datations indiquent une création rapide avant un abandon tout aussi soudain.

    ***

    Je décide d’aller explorer le bâtiment du fond qui contiendrait encore des objets exploitables et j’emmène avec moi Franck. Cela lui fera un bon exercice et une paire de bras armée d’un cerveau sont toujours utiles, d’autant plus que le mystère s’épaissit.

    Le choc, l’horreur.

    Dans ce bâtiment qui a conservé son toit, gardant ses trésors à l’abri de la pluie, des restes de vêtements et d’objets du quotidien, humains, par centaine, entassés sous des panneaux d’inscriptions, entourés de centaines de photographies. Par professionnalisme, je relève ce que je peux, j’envoie des empreintes bio-chimiques pour confirmation, je scanne les textes que j’envoie aussitôt pour traduction. 

    On m’a d’ailleurs indiqué ce matin avoir trouvé quelques unes des langues des inscriptions : de l’anglais, du polonais et de l’allemand. Le fronton du second camp fortifié disait d’ailleurs “le travail rend libre”, les inscriptions sur les pierres noires sont encore en travail, quelques mots semblent plus compliqués à traduire précisément. Mais les textes que j’ai devant moi sont plus clairs et ne laissent aucun doute.

    Ce ne sont pas des enclos à bêtes, ce sont des humains qu’on gardait là, dans des conditions horribles et par millier, attendant la mort et le travail forcé. Je me souviens maintenant de ces légendes qu’on entend parfois passer, dont on ne sait jamais d’où elles viennent. Elles disent qu’il y avait eu pire que la guerre et qu’on avait exterminer une population dans des camps dédiés, pour d’obscures raisons idéologiques. Dans le milieu académique, tout le monde avait fini par expliquer que c’était au mieux de la propagande s’appuyant sur quelles exactions commises en temps de guerre, au pire des fariboles sans fondement. C’est de l’histoire dont je foule les fondations.

    Je reprends mes relevés au fur et à mesure que les traductions arrivent, et je sais maintenant quoi regarder. Des lacs et des prairies avec de grandes quantités de traces de cendres organiques, des bâtiments avec des traces de grandes brûlures, et quelques molécules d’un gaz n’ayant rien à faire ici. Les preuves sont formelles, et les textes se chargent de donner les détails sordides.

    Face à cette horreur, je n’ai qu’une seule chose à faire : prendre des preuves consciencieusement, effectuer les relevés les plus précis possibles, consigner toutes ces découvertes et diffuser très largement ce savoir. Pour que l’humanité n’oublie plus jamais que l’Homme a été capable des pires atrocités qu’il soit.

  • Pari perdant

    “Nous y sommes ! Une minute à jouer, trois points à remonter et les Faucons de Paris iront jouer leur première Super Finale de Ligue Européenne de Robotball. 

    -Mais ils ont tout le terrain à remonter Philippe et un seul temps mort pour arrêter le chronomètre. Et face à la meilleure défense de la saison, toutes conférences confondues, je dois dire que ce ne sera pas facile.

    -Vous avez raison Patrice. Les Abeilles de Berlin connaissent cette situation, ils savent comment fermer le jeu. Mais tant que la sirène n’a pas retenti, tout est possible, c’est ça la beauté du Robotball !”

    Le score est de 26 pour les Abeilles à 23 pour les Faucons dont c’est la première année, en plus de vingt ans d’existence, qu’ils arrivent à ce niveau de la compétition, en finale de conférence Ouest.

    “Mais c’est n’importe quoi ! lance Alexandre. Tu vas voir, ils vont nous jouer le coup de la remontée fantastique et du touchdown de dernière seconde tout ça pour avoir leur moment de gloire au journal télévisé.

    -Moi ça me va franchement, répond Lucas.

    -Parce ce que tu supportes les Parisiens maintenant ?

    -Non, parce que j’ai mis un billet sur leur victoire et que ça pourrait bien me rendre riche !

    -Quoi, tu as parié sur du Robotball ? Tu sais quand même que tout ça c’est truqué ?

    -Oui oui, c’est truqué par le complot mondial des balles en métal de 20 kilos et il n’y a que les imbéciles pour aimer ce sport. Maintenant concentre-toi … oh, t’as vu cette passe folle ? Et tu vois, elle n’a pas été attrapée alors que ça aurait été une super action à montrer sur les réseaux si tout ça était truqué.

    -Arrête de raconter n’importe quoi, ce sont des robots qui jouent ! Ces robots sont tous programmés par des humains ! Tout ce que tu vois est calculé à l’avance dans les bureaux de la ERL où ils ajustent le scénario du match à l’avance comme ça ils créent de belles actions, de belles histoires avec des équipes nulles qui deviennent championnes l’année d’après, des matchs serrés pour que les gens restent devant leur écran. Regarde, le stade est plein à craquer et tout le monde retient son souffle parce qu’il reste très peu de temps mais que la situation peut être retournée. Et je te le garantis, le retournement n’arrivera pas avant la toute dernière seconde pour créer un moment dont les gens se souviendront et dont ils auront envie d’acheter des t-shirts ou des tasses. Regarde l’histoire de ce sport, il y a eu un attentat à Madrid et paf, les Taureaux sont champions l’année suivante. Un grave incendie en Grèce et ce sont les Lions d’Athènes qui gagnent. Et là, des inondations monstres en Allemagne et les Abeilles de Berlin qui remportent le championnat 2 fois en 3 ans, et là en route vers leur deuxième finale de suite.

    -Pas toujours, les Renards de Belgrade ou les Albatros de Dublin ont gagné sans qu’il ne se passe rien avant dans leur pays.

    -Et bien tu vas voir, il y a eu de grosses grèves en France il y a 1 an et là on va faire repartir la consommation du pays.

    -Et comment t’expliques les nouveaux robots tous les ans, et les robots aux capacités différentes les unes des autres. Regarde le numéro 85 des Faucons, il a fait une saison énorme à la course et là il roule sur le match alors que son remplaçant, le 74, est clairement moins bon.

    -Mais c’est de la poudre aux yeux, on organise des transferts, on rajoute des robots nouveaux soi-disant meilleurs pour les équipes faibles et on en envoie certains à la retraite pour organiser le grand spectacle. Comme ça tout le monde y croit et ça rappelle l’époque où c’était encore les humains qui jouaient à ces sports.

    -Peut-être que tu as raison mais n’empêche que ce “grand trucage” va me ramener un peu de caillasse supplémentaire parce que les Abeilles, que ce soit écrit ou non, n’arrivent pas vraiment à arrêter nos Faucons.”

    Au même moment, Sergio Pantanero, le président de la Ligue Européenne de Robotball, suit le déroulée de la rencontre depuis le siège de Londres où ses nombreux amis sont venus pour célébrer l’évènement, tous accrochés à la remontée folle proposée par l’équipe Parisienne. Le fils d’un de ses bons amis s’approche discrètement et lui demande :

    “Alors, qui va gagner ?

    -Je ne sais pas, répond Sergio un sourire en coin.

    -Sérieusement, qui va gagner ? On sait tous que c’est toi qui décide de tout ça. Tu me le dis, je place un pari rapidement et je me fais un peu d’argent, c’est tout.

    -Sérieusement, je ne sais pas. Le truc qu’on raconte dans la presse, c’est la vérité. Ce sont des gens bien plus compétents que moi qui donnent des caractéristiques aux robots et ensuite, il y a un grand calcul de l’ordinateur, un truc aléatoire, qui est fait en début de saison et qui est mis à jour pendant les matchs, en direct. J’avoue que je ne comprends pas tout mais je n’ai aucun accès au résultat. Je me dois de garantir le sérieux de notre ligue si je ne veux pas faire fuir les investisseurs.

    -D’accord mais je place mon pari sur qui ? Fais vite parce qu’on approche de la dernière action.

    -Moi, j’ai parié les Faucons de Paris.”

    ***

    “Il ne reste que deux mètres à parcourir et 12 secondes sur l’horloge. La tension est à son comble, que vont faire les Faucons ?

    -Philippe, je crois que c’est évident. Le 85 de leur côté en est à plus de 4 mètres et demi de moyenne par course sur ce match. Même quand on savait qu’il allait courir et par où il allait courir, les Abeilles n’ont pas pu l’arrêter.

    -Mais puisque c’est la tactique la plus évidente, est-ce que ce n’est pas la plus certaine Patrice ? Je veux dire, les Abeilles vont s’y attendre, comme nous, et vont se tenir prêt.

    -Non Philippe, pas quand on a un joueur de ce niveau là. Il faut courir et les Faucons auront réussi un incroyable retour.

    -Nous allons vite être fixés, les joueurs sont en place. Et c’est parti, la balle dans les mains du 17 qui transmet au 85 … oh non, c’est une feinte, ce sera une passe ! C’est lancé vers le 45 … et c’est intercepté ! Incroyable ! Le 27 Allemand est sorti de nul part et oui, c’est bien lui qui à le ballon ! Il reste 4 secondes au chronomètre mais c’est fini, les Faucons ont perdu le ballon, ils sont éliminés sur ce choix stratégique dont on reparlera !

    -Oui Philippe, on en reparlera et pour longtemps. Et à celles et ceux qui disent que tout ceci est truqué, qui aurait pu prédire une action de la sorte ! La course était évidente ! Mais les Faucons n’ont pas couru !

    -Comme vous le dites Patrice et ce sont donc les Abeilles de Berlin qui iront en Super Finale défier les Lièvres de Kiev pour le titre cette année. Un dénouement plein de surprises qui clôt un match dont on se souviendra longtemps.”

  • Mauvais perdant

    “Oui, je suis en faveur d’une France où le travail employé ne représenterait pas la base sociale et sociétale du pays.”

    C’est sûr qu’en commençant ainsi, le ton était donné. En même temps, on savait à quoi s’attendre avec Ahmed Mahjrid, et les choses n’ont sûrement pas changé. S’il est sorti de nulle part à quelques mois de l’élection, c’est par sa présence scénique qu’il est monté médiatiquement. Que ce soit sur internet, à la télévision, à la radio ou dans les journaux, il a toujours été clair, calme et plein d’authenticité ; des valeurs qui ont surpris au milieu de tous les discours politiques si aseptisés et si convenus et dont les mensonges fuitent à chaque respiration entre les mots.

    “Ce que vous ne comprenez pas, c’est que les gens n’ont pas besoin du travail salarié, employé. On va faire un petit jeu : je donne 1 million d’euros par mois à toute personne qui n’a pas d’emploi salarié. À votre avis, en combien de temps le taux de chômage dépasse les 80% de la population active ? Et à votre avis, qui en aura quelque chose à faire de ce taux de chômage à ce moment-là ?”

    Le débat était évident avant même d’avoir commencé. D’un côté, Ahmed, et ses idées venues de nulle part et qui pourtant semblaient logiques à de plus en plus de personnes, dans la posture de celui qui explique sa vision. Et en face, j’étais réduite à le laisser faire, écouter ses propositions et placer quelques éléments de mon discours quand la parole m’était donnée. Il ne servait à rien de l’attaquer sur ses propositions, les journalistes s’en chargeaient déjà et il avait réponse à tout, et depuis plusieurs semaines. 

    Nous n’arrivions tellement pas à le déstabiliser sur son discours que tout le monde s’est mis à chercher dans sa vie privée, dans son passé, dans son CV, pour trouver une faille. Mais il n’y avait rien. En tout cas, rien qui ne le faisait perdre pied, rien qui ne pouvait l’empêcher de gagner des voies, rien qui ne pouvait l’empêcher d’atteindre le second tour.

    “L’être humain a autre chose à faire de sa vie que d’échanger sa santé mentale et physique sur quarante ans contre de l’argent qui ne sert qu’à alimenter un système qui ne profite qu’à ceux qui le dirigent.”

    Tout ce qu’il disait ce soir-là, il l’avait martelé tout au long de la campagne. Et même si tout cela était vrai, la plupart des gens ne voulaient y croire, car c’est tout le système en place depuis des siècles qui s’en trouverait à terre. Bien sûr que la plupart des emplois de notre pays pouvaient être donné à des machines exécutant sans cesse le même protocole. Et on arrivait à un moment où, technologiquement et scientifiquement, on pouvait même avoir des machines sophistiquées, capables de s’adapter, de communiquer et de s’auto-organiser. Des machines bien plus rentables car elles ne mangent pas, ne dorment pas, ne font pas grève, n’ont pas d’arrêt maladie ou de congé maternité. Bien sûr, elles s’usent et peuvent casser mais là aussi, d’autres machines auraient pu s’en occuper. De cette façon, la plupart des emplois de bas niveau de connaissance pouvaient être remplacés par des machines. Et cela représentait en réalité une masse d’emploi considérable. Une masse de personnes ne possédant pas les qualifications nécessaire pour occuper des postes plus élevés, postes qui de toute façon ne sauraient être suffisants en nombre. Et voilà qu’à force de l’écouter, je me met à employer ses arguments et sa rhétorique.

    “La richesse sera créée par les robots comme elle est créée aujourd’hui par les employés de bas niveau. Toutes les chaines de productions continueront de produire, et même avec une meilleure qualité et plus de quantité. Ce produit représentera une valeur marchande ce qui signifie que de l’argent sera créé. Cet argent créé n’a plus qu’à être redistribué à la population qui s’en servira pour acheter les objets et services produits par des machines.”

    C’est simple, efficace, limpide. En fait, on s’est tous demandé, en l’écoutant parler, pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt. Alors, la France s’est divisée en deux camps : ceux qui ont accepté ce projet, et ceux qui ont estimé que c’était trop beau pour être vrai, ou pour être possible. Mais le premier camp a pris beaucoup plus d’importance que ce que tout le monde pensait parce que plus on y réfléchit, et plus cela parait logique. Après-tout, lorsque l’on est à la retraite, on ne produit plus de richesse et on vit sur une somme qui nous est donnée. On ne va pas au travail et pourtant, ça ne pose aucun problème.

    “Ce programme, c’est aussi pour en finir avec la dictature de l’argent et redonner la liberté à tout le monde.

    -Parce que tout le monde n’est pas libre monsieur Mahjrid ? lance l’un des journalistes qui pense avoir trouvé une brèche.

    – Non monsieur, aujourd’hui tout le monde n’est pas libre. Quand vous crevez de faim dans la rue, vous n’êtes pas libre. Quand vous devez faire vivre une famille sans avoir les moyens de vous chauffer, vous n’êtes pas libre. Quand vous êtes obligé de passer vos journées à faire une tâche monotone, qui n’a pas de sens et qui vous casse en deux pour pouvoir payer une place de cinéma à vos enfants, vous n’êtes pas libre.”

    Forcément, Ahmed avait haussé le ton. La pauvreté, c’est son cheval de bataille. Ses principes sont simples : combattre la pauvreté et donner de la connaissance pour amener à la liberté et au respect de chacun.On dirait un slogan politique comme un autre, très idéaliste, mais porté par Ahmed, par sa conviction et par son air de monsieur tout-le-monde, on ne peut douter de son honnêteté. C’est aussi ça sa force, il est un homme du peuple, un homme qui a connu la pauvreté, qui a connu les grands bureaux, un homme qui a rencontré aussi bien les associations que les banquiers, et aussi à l’aise dans la conversation avec toutes ces classes sociales différentes. Il a le langage du peuple mais l’argumentaire du prince de Machiavel. Et c’est ce qu’il lui a permis de prendre des voies partout, aussi bien dans les classes populaires qui se sont identifiées que dans les classes supérieures qui ont adhéré au discours.

    “Pourquoi le pays s’effondrerait avec un revenu universel pour tous ? Parce que personne n’irait travailler ? Donc vous acceptez l’idée que le travail salarié n’est pas essentiel à la vie ? Enfin, passons. Le revenu qui serait donné aux personnes leur permettra de vivre décemment, de se loger, de se nourrir, d’avoir accès à l’information, à la communication et de pouvoir se chauffer. Il n’est pas question ici de faire vivre tout le monde dans le luxe et l’opulence, ou dans le centre des plus grandes villes. Il est question de mettre fin à la pauvreté et de donner aux gens le droit de choisir la vie qu’ils souhaitent. Ça ne veut pas dire que cette vie leur sera offerte. S’ils veulent être médecin, ils devront faire les études nécessaires. S’ils veulent une voiture plus jolie, un plus grand appartement ou un objet technologique dernier cri et hors de prix, ils auront toujours la possibilité de se trouver des emplois salariés à leur niveau pour augmenter leurs revenus, sur la période qu’ils auront décidé, dans les conditions qu’ils auront choisi. Mon projet ne met pas fin au travail employé, il le fait passer du statut d’outils de torture à outils permettant d’augmenter son niveau de vie.”

    Les mots sont durs mais ils font mouche. Et moi, en face, je ne peux rien dire. Je suis la candidate qui représente cet ancien régime, cette ancienne société qui a peur du changement. Et en même temps, je vois bien que le changement est nécessaire et les propositions d’Ahmed font sens. Elles ne sont certainement pas les seules et Ahmed est le premier à le concéder, ce qu’il propose, c’est justement une proposition de société. Pas la vérité, pas la société parfaite, mais une société en accord avec son temps, avec ses technologies. Et contre cela, je fais semblant d’être contre, de trouver ça insensé et je répète que notre pays à besoin de stabilité dans un monde passablement instable. Je défends le fait qu’il existe une hiérarchie dans notre société et qu’elle est là pour maintenir l’ordre. Je maintiens que la structure actuelle est la bonne, elle a simplement besoin de quelques modifications mais pas d’être rasée. Et pourtant, j’ai du mal à y croire. En fait, je n’y croit plus lors de ce débat télévisé mais je feins, comme je l’ai souvent fait en politique, parce que c’est en mettant de l’eau dans son vin qu’on arrive à contenter le plus de personnes.

    “Non, le revenu universel que je propose ne signifie pas que tout le monde va toucher la même somme d’argent. Il y aura différentes façon d’augmenter son revenu, réparties en différentes classes comme il est expliqué dans mon programme mais je vais y revenir puisque vous semblez ne pas en avoir pris connaissance. Tout d’abord, il y aura les travailleurs qui pourront réaliser des emplois faiblement qualifié et toucheront ainsi un complément négocié avec l’entreprise en fonction de leur tâche. Ensuite, il y aura les propriétaires qui sont les personnes possédant des biens immobiliers. Ces personnes toucheront un revenu supplémentaire en fonction de l’argent générée par leur possession. S’ils possèdent une usine par exemple, ils toucheront une partie de l’argent produit par cette usine. On trouve ensuite les chercheurs qui sont les personnes ayant réalisé des études au-delà de la limite obligatoire. Pendant leur temps de recherche, et en fonction du niveau, ils toucheront un complément. Ce complément disparaîtra après un délai sans travail scientifique effectué. Cela signifie aussi que les étudiants au delà de la limite obligatoire seront dans cette classe. La classe des artistes, qui regroupe aussi les artisans, seront des personnes qui pourront toucher un complément en fonction de la valeur qu’ils créent. Si vous êtes fabricant de paniers en osier, vous toucherez quelque chose pour chaque panier en osier vendu. Enfin, il y a la classe des secours où vous toucherez un complément si vous faites partie des pompiers ou de la police, par exemple. Et si vous vous demandez dans quelle case se trouve votre métier, je vous invite à aller voir dans mon programme, vous trouverez l’information à coup sûr.”

    Là encore, il avait raison. Dans son programme, tout était détaillé et personne n’était laissé de côté, que ce soit les métiers de la justice ou encore de la santé, les militaires ou l’éducation. Tout le monde était représenté et s’il pouvait y avoir des discussions sur les montants de ces bonus, le montant du revenu de base ou encore le dessin des différentes classes, le principe paraissait tout simplement couler de source. Ce principe permettait aussi à chacun d’être maître de sa vie, en étant un moment artisan, puis pompier ou policier avant de décider de faire des études dans le domaine de son choix. Et si vous souhaitez prendre votre temps, juste rester chez vous, vous cultiver, passer du temps en famille ou simplement vous reposer, vous le pouvez. Avec ces principes, l’idée du chômage serait obsolète. Et pas de panique sur la perte de production, notamment pour la nourriture ou l’énergie. Toutes ces tâches seront prises en charge par des machines qui sont déjà opérationnelles et que l’on laisse aujourd’hui dans les laboratoires d’étude pour sauver artificiellement l’emploi.

    “Bien sûr que ce genre de programme entraînerait de grands changements dans la société. Mais c’est le but de tout cela. La deuxième étape, après l’éradication de la pauvreté, c’est l’amélioration de l’accès à la connaissance et à la culture et cela passe par une modification de notre système éducatif.”

    Comme attendu, la soirée tourne au récital pour Ahmed. Non pas je sois ridicule en face, qu’il m’humilie et que j’en sorte politiquement affaiblie. Mais les faits sont là, il rebondit sur toutes les attaques, déroule ses idées, en clair, il marque des points. Parce que même s’il est arrivé en tête des votes au premier tour, il sait que toute la classe politique s’est liée derrière moi ou a décidé de s’abstenir. Il n’a personne de son côté, aucun réservoir de votes. À ce moment, il est donné perdant dans les sondages mais la marge reste faible. Et je sais déjà que, quoi qu’il arrive, il a gagné. Ses idées sont passées, au moins en partie et dans une part non négligeable de la population.

    “L’école sera comme aujourd’hui obligatoire jusqu’à 16 ans. La grande différence, c’est qu’elle aura pour but d’instruire les enfants à la liberté, la démocratie, au sens critique, à la réflexion et non plus à obtenir des compétences pour un futur métier. Ces compétences techniques, ils pourront les apprendre après 16 ans, en faisant des filières spécialisées, s’ils le souhaitent. De ce fait, il n’y aura plus besoin d’avoir tel ou tel diplôme pour réussir dans la vie. L’école leur aura appris à apprendre, à s’intéresser aux choses, à s’ouvrir l’esprit mais aussi à débattre, à échanger des idées et à remettre en cause l’ordre établi. Le but est d’avoir des citoyens libres de faire ce qu’ils souhaitent, et conscients de leur situation, de la situation du monde. Des personnes capables de réfléchir sans réciter bêtement ce qu’ils ont entendus ça et là.”

    C’est là l’autre cheval de bataille d’Ahmed. L’autre penchant important de sa proposition qui est nécessaire pour que le tout fonctionne et soit cohérent. Parce qu’on ne change pas une société si on ne change pas ses enfants. C’est aussi le seul point faible qu’il concède à son programme : le monde proposé ne sera pas en adéquation avec les générations qui sont aujourd’hui dans le monde du travail. Oui, il y aura quelques années de transition, peut-être même une dizaine, et ces moments ne seront pas agréables à vivre de l’intérieur. Il le sait et il le dit. Mais ce qu’il énonce aussi, c’est que ces quelques temps terribles serviront à créer un monde bien meilleur. Le résultat en vaut la chandelle. Mais cela laisse encore sceptique assez de monde pour me donner la victoire.

    Le reste du débat a permis d’aborder tous les sujets, de la situation extérieure aux conditions carcérales, de la façon de rendre la justice à des positions de société. Tous les sujets ont amené le même résultat : l’idée de base d’Ahmed se répercute partout, ouvrant vers une société plus équilibrée, plus libre et plus réfléchie. Une société nouvelle qu’il présente volontiers comme la société de demain et que l’on se refuse d’atteindre à l’heure actuelle. Moi, j’ai tenu ma ligne de la campagne, prônant pour plus de justice, plus de sécurité, essayant de contenter toutes les couches de la société mais farouchement opposée à cette proposition de balayer des siècles d’une société basés sur l’emploi, société que l’on avait même débilisé volontairement pour la garder sous contrôle d’une élite qui ne l’était que par la puissance financière. Oui, nous vivions dans une société où les personnages de télé-réalité sont plus connus que les scientifiques, où la moindre question de société peut-être considérablement influencée par un fait divers mal traité par un journaliste dont le seul but est d’attirer le plus de monde possible, parfois au détriment de l’information. Oui, nous vivons dans une société où des gens meurent dans la rue pendant que d’autres payent des chambres d’hôtel plusieurs milliers d’euros, où les personnes étrangères sont priées de s’intégrer sans qu’on ne leur laisse une chance de partager leur culture, où la couleur de peau ou le nom de famille influencent vos chances de réussite plus que les connaissances que vous possédez. Tout cela, tout le monde le sait mais une bonne partie préfère l’ignorer pour vivre sans remords. Une partie suffisante pour me donner la victoire et le poste de Présidente de la république française.

    Et me voilà, dans mon bureau, à l’Elysée. Le débat public commence à prendre de l’ampleur sur la question de la redistribution des richesses, sur l’utilisation de robots en milieux agricoles et sûr le rôle véritable de l’école. Pour beaucoup de mes conseillers, ce n’est qu’un bruit de fond, un remous d’une élection qui aura vu un inconnu damer le pion à des sommités politiques. Depuis, Ahmed est reparti, comme il était venu. Il m’a appelée, le soir du résultat, comme c’est de coutume, pour me souhaiter bon courage, simplement. Je lui ai demandé ce qu’il ferait, s’il serait joignable pour intégrer de hautes positions, lui permettant d’influencer le cours des choses. Il m’a simplement répondu : “J’ai déjà tout dit et je sais que vous avez écouté”. J’avais déjà écouté. J’ai déjà réécouté. Mais je vais recommencer, encore une fois.

  • Demain je gagne(rai) au Loto

    De tous temps, l’être humain a cherché à connaître l’avenir. Savoir quel sol sera le plus fertile, quel emplacement sera le plus viable pour construire son habitation, quelle stratégie va utiliser l’armée adverse, quelle nouveauté technologique va percer commercialement ou encore quelle sera la réaction d’une population à une annonce politique. Simuler le futur a donc toujours été au coeur des recherches scientifiques à tous les âges, et l’arrivée des ordinateurs a permi de faire de grandes avancées. On a alors pu prévoir la météo, les mouvements des corps dans l’espace ou les réactions des abeilles à la perte de leur reine. Mais prédire le comportement humain paraissait être une tâche insurmontable.

    Avant de prédire le comportement humain, il fallait déjà l’expliquer. Des siècles de recherches ont été nécessaires pour apporter des morceaux de réponse. La psychologie, la sociologie et la neurologie ont proposé des concepts comme la cognition, les émotions ou les relations sociales. L’informatique a ensuite permis d’appliquer ces notions à de grandes quantités d’humains simulés, permettant de confirmer les intuitions sur ces notions et amenant quelques réponses sur l’avenir. On savait maintenant comment allait évoluer l’occupation des sols agricoles ou comment allaient réagir des votants à certains choix politiques. Enfin, ce que l’on savait, c’est qu’on était capable de reproduire le passé à 80 ou 90 % près, des les meilleurs cas. On pouvait alors extrapoler sur le futur, mais sans jamais pouvoir être entièrement sûr que ce que l’on prédisait allait se produire.

    La recherche en simulation était en pause depuis quelques années. La communauté scientifique pensait en avoir fait le tour et les quelques produits technologiques mis en circulation publiquement n’étaient même plus mis en avant par ceux qui les utilisaient. Sauf que cela importait peu à Mathéo, qui avait fait sa thèse sur ce sujet et qui semblait encore croire à une amélioration possible des résultats. Il était le seul à encore y croire, même dans son propre laboratoire, où il passait un peu pour le savant fou du coin, à qui on avait fini par retirer le maximum de responsabilités, à défaut de pouvoir s’en séparer. Cela lui allait bien, il était déchargé au maximum de ses cours, n’avait pas de doctorants à encadrer et n’était pas obligé de faire acte de présence dans un tas de projets plus ou moins rattachés à son sujet, dans le but d’obtenir des financements. Il avait donc du temps pour travailler sur ses simulations sociales et cela lui allait bien.

    Pour autant, Mathéo n’était pas déconnecté de la réalité. Passer ses journées dans des mondes numériquement simulés ne l’avait pas entièrement emmené dans un autre univers. Son ambition était de faire une simulation parfaite du monde, afin de prévenir et donc d’éviter des catastrophes. Pour y arriver, son idée consiste à récupérer assez de données sur les gens, comme un profilage, grâce aux réseaux sociaux, aux données publiques des instituts de sondage et de statistiques. En réussissant à représenter avec précision la psychologie d’une personne, ses attributs physiques, ses attributs sociaux, sa personnalité et ses relations sociales, on pourrait simuler exactement son comportement dans une situation donnée. Et en recommençant cela sur l’ensemble d’une population, on arriverait alors à reproduire exactement le comportement de toute une foule.

    Mathéo possédait déjà, selon lui, les techniques nécessaires simulant à la perfection la prise de décision d’un être humain. Depuis quelques mois, ses journées tournaient alors autour du problème de la récupération des informations personnelles d’une population. Son idée du moment consiste à extraire un profil psychologique et social à partire des agissements des gens sur les réseaux sociaux. Par dessus cela, il essaye de faire correspondre les données statistiques issues des instituts officiels. Son système de profilage ne fonctionne que sur des zones géographiques de la taille d’une ville, avec au moins 20 000 personnes à profiler. Cela permet de lisser les approximations statistiques et probabilistes imposées par sa méthode.

    Les recherches théoriques terminées, tout le système a été testé sur la ville de Rouen, petite agglomération urbaine de France, où il vit depuis plus de 20 ans. Son ambition est alors de simuler la vie de cette ville sur une journée, puis de vérifier le résultat en comparant la situation de ses humains simulés avec la situation calculée des vrais personnes observées, toujours via les réseaux sociaux et les informations médiatiques. Son profilage vient de se terminer, après une semaine de calcul. Seulement 3 jours de données sur la population observée ont été utilisés car Mathéo n’a pas la puissance de calcul suffisante pour faire plus. Il espère quand même que cela améliorera les résultats obtenus jusque là lors de précédentes recherches, qui n’avaient réussies à simuler l’avenir qu’à moins de 20% près. Mathéo lance son système et simule l’avenir de la ville de Rouen sur une journée avec sa population profilée. Il lui reste à attendre le résultat.

    Comme il l’attendait, il a fallu une semaine pour simuler l’avenir sur 24 heures. Cela lui a laissé le temps de calculer, en parallèle, la situation réelle de la population sur cette journée observée. Il regarde la similitude entre sa simulation et la réalité, et relance même ce calcul pour s’assurer qu’il n’a pas rêvé le résultat. 82% de similitude. Le résultat est sans appel et au-delà des espérances. Comme seconde vérification, Mathéo regarde sa simulation et essaye de trouver des évènements importants qui auraient pu être couverts par les médias locaux ce jour-là. Il trouve un accident de voiture important, un cambriolage qui a mal tourné et un incendie criminel.

    Mathéo se lance à la recherche de ces faits divers plus intensément qu’il ne l’a jamais fait. Comme il a des informations très précises grâce à sa simulation, il ne met pas longtemps avant de tomber sur des articles ou des posts sur les réseaux sociaux concernant ces sujets. Et à chaque fois, la simulation a prédit avec exactitude les faits. Pour Mathéo, c’est une victoire. Il sait maintenant qu’il lui faut plus de moyens pour réaliser ses prédictions plus rapidement, et ainsi prédire l’avenir avant que celui-ci ne s’accomplisse.

    Il le sait, cela passe d’abord par une reconnaissance de ses pairs, ce qui amènera les financements et ouvrira les portes des stations de calcul intensif. Mathéo termine la rédaction d’un article sur sa découverte, où il ne manquait que les résultats, et l’envoie directement au plus grand journal scientifique de son domaine. Rapidement, il reçoit une réponse suspicieuse de l’éditeur. Il complète son article, donne plus de détails sur sa méthode et explicite encore plus ses résultats. C’est suffisant, l’article est accepté, il paraît dans la revue quelques mois après, précédé par une mention indiquant que l’éditeur émet des réserves sur les résultats, qui paraissent à ce moment suspects. Peu importe, Mathéo a réussi son coup, il a attiré les regards vers lui et quelques personnes sont prêtes à lui ouvrir les portes de calculateurs plus puissants.

    Avec ce nouveau matériel, les résultats prometteurs s’enchaînent à toute vitesse si bien que ça ne vaut pas la peine d’écrire un article pour en présenter les améliorations, elles sont déjà battues par l’expérience suivante. Il récupère de plus en plus de données pour son profilage, réalise celui-ci en moins de temps et simule l’avenir plus rapidement. Il en vient, après quelques semaines, à simuler l’avenir de sa ville de Rouen en moins de 24 heures pour la journée du lendemain. Il vient donc de prédire le futur, et avec des taux de similitude dépassant les 95%.

    Mathéo prend conscience de ce qu’il vient de faire, reprend un crayon et giffone quelques calculs sur un brouillon d’article qu’il avait commencé à écrire. Ces calculs, ils les a déjà rapidement fait dans sa tête mais il veut les coucher sur un support, pour les voir et être sûr de ce qu’il comprend. Avec quelques serveurs de calculs supplémentaires, il pourrait simuler un pays comme la France sur une journée, en quelques heures seulement, profilage et simulation comprises. Et avec encore un peu de puissance, ce qu’il est possible de trouver dans un pays développé, on pourrait simuler le Monde en continu, et avec une précision qui frôlerait les 100%.

    Dormir avec ces idées en tête n’a pas été simple mais Mathéo a préféré rentrer chez lui, essayer de se changer les idées et revenir devant ces considérations le lendemain pour ne pas prendre de décision à la légère. Mais au cours de la nuit, une idée lui vient en tête et refuse de partir : avec ce genre de technologie, on devient Dieu. On est capable de prédire le futur, d’éviter des catastrophes, mais aussi de créer des guerres et de dominer le monde. C’est une découverte formidable et dangereuse, une de celles qui change le monde.

    Les calculs sont bons, il en est sûr, mais il veut en avoir le coeur net. Il faut essayer avec une puissance de calcul supérieure, mais pas question de publier les résultats déjà obtenus pour attirer de nouvelles collaborations, une autre personne risquerait de lire les article et de recréer les méthodes ailleurs. La création serait hors de contrôle et Dieu seul sait ce qui pourrait arriver si le monde entier était capable de connaître l’avenir. Mathéo décide alors d’outrepasser les règles, pour la première fois de sa vie. Il envoie des demandes de serveurs au nom de doctorants de collègues, contacte plusieurs entreprises, fait des faux bons de commande. Il sait de toute façon que ces organismes attendent toujours quelques semaines avant de réclamer un paiement, surtout dans une collaboration avec un universitaire. Il n’a qu’à prétexter un besoin urgent et une lenteur administrative pour avoir ce qu’il veut. Il se débrouillera pour payer ce qu’il doit plus tard.

    Chaque nouveau serveur récupéré est aussitôt utilisé. Comme attendu, les progrès sont fulgurants et la réalité rattrape la théorie. Après une semaine de tractations, Mathéo est capable de prévoir le lendemain de la France en 1 heure seulement et après une quinzaine de jours, c’est le monde entier qui est simulé plus rapidement qu’il n’évolue dans la réalité. Mathéo laisse tourner ses simulations en continu, il les réalimente par un nouveau profilage dès qu’il en a un et effectue ses calculs de similitude dès qu’il le peut. Les résultats sont constants, au-delà des 99% sur l’ensemble du monde.

    Mathéo en est maintenant sûr, sa machine peut prédire l’avenir. En fait non, sa machine prédit l’avenir. Reste à savoir quoi faire d’une telle découverte. Et cette décision doit être prise rapidement car les sociétés de serveurs vont venir demander leur argent. C’est alors que vient à Mathéo une idée qu’il n’avait étonnamment pas eu jusque là : que lui arrive-t-il à lui, personnellement, dans le futur. Aussitôt il se demande ce qu’il se passe s’il sait lui-même ce qu’il lui arrive. Peut-il modifier le futur ? Où alors, la simulation a-t-elle réussit à détecter qu’il essaierait de changer l’avenir, et l’a pris en compte dans sa simulation ?

    La seule façon de savoir, c’est de regarder. Mathéo arrête donc la simulation qu’il avait du monde, la plus complète, celle avec le plus de paramètres, donc la plus précise se dit-il. En parcourant les résultats marquant affichés par la machine, il observe des guerres, des crises humanitaires et des catastrophes naturelles. Il se dit alors que la machine vaut le coup d’être utilisé. S’il est le seul à l’utiliser, il pourra l’utiliser pour faire le bien autour de lui et sauver des vies. La solution, c’est de monter une entreprise qui viendrait épauler les associations humanitaires. C’est bon, il sait comment il va pouvoir se servir de sa découverte, quitter son emploi et changer de vie, tout en changeant le monde.

    Il revient à lui en se cherchant dans la simulation, il remonte le temps et regarde ce qu’il lui arrive le lendemain. Pas de doute, il a gagné au Loto. Enfin, il gagnera au Loto. La simulation est si précise qu’elle lui donne les numéros gagnants pour la somme maximale. Il n’en revient pas, lui qui ne joue jamais, la machine lui prédit un destin de grand vainqueur. Il se dit que c’est un signe, un double signe : la machine a correctement profilé sa vie et sa pensée, et cette grosse somme d’argent sera parfaite pour lancer sa société. Mathéo est décidé, il récupère tous ses papiers, tous ses résultats informatiques et ses découvertes et rentre chez lui. En sortant de son bureau, il croise un collègue :

    “Tu t’en vas bien tôt aujourd’hui, et avec le sourire en plus !

    -Demain, je gagne au Loto !

    -Ah non, demain, tu gagneras au Loto ! Enfin, peut-être, qui sait ce que nous réserve l’avenir ?”

    Mathéo a un sourire en coin alors que son collègue continue son chemin vers la machine à café. Car il connaît l’avenir, et que le lendemain, il gagnera au Loto, à coup sûr.

    Ce fameux lendemain, Mathéo n’oublie pas d’aller dans un bureau de tabac valider son ticket gagnant. En rentrant chez lui, il met de l’ordre dans ses affaires, commence à préparer sa future entreprise et envoie un mail indiquant qu’il démissionne de son poste à l’université. Puis il profite de la journée, sans se soucier de rien, à tel point qu’il ne regarde pas le tirage du Loto le soir. Il n’en a pas besoin, il sait déjà qu’il est le gagnant.

    Arrive le jour suivant et Mathéo se rend dans son bureau de tabac pour valider son ticket gagnant et réclamer ses gains. Après avoir scanné le ticket en question, la vendeuse lui dit : 

    “Bravo, vous avez gagné ! Mathéo ne prend pas la peine de répondre, cette dame ne lui a rien appris pense-t-il. Vous êtes au gain de palier 1, voici vos 10 euros.

    -Pardon ? Mathéo a un peu perdu son sourire. Vous devez vous trompez madame, j’ai gagné au Loto.

    -Oui, vous avez gagné, au palier 1. Vous avez 3 chiffres sur 6. Cela fait donc 10 euros.

    -Vous devez vous trompez, revérifiez s’il vous plaît.

    -Je vous assure que vous n’avez que 3 numéros sur 6, vous voyez, le 12, le 27 et le 43. Les trois autres sont faux.

    -Mais ce n’est pas possible, j’ai mis les bon numéros.

    -Monsieur, vous savez que le jeu du Loto est un jeu de hasard ? Si on pouvait prédire les chiffres du Loto, ça voudrait dire qu’on peut connaître le futur. Et si vous voulez mon avis, ça n’est pas près d’arriver.”

  • Un cadeau empoisonné

    C’est un 12 Avril que tout a changé. Pourtant, le 12 Avril était habituellement un jour banal, presque ennuyeux. Le genre de jour où il ne se passe jamais rien, où la routine fait son oeuvre, où il ne fait ni beau, ni froid, où personne n’attend rien. Un jour qui passe sans même qu’on s’aperçoive qu’il soit passé. Un jour calme. Personne n’a d’histoire excitante qui commence un 12 Avril. Mais ça, c’était avant ce 12 Avril. Parce que ce 12 Avril allait tout changer.

    En réalité, l’histoire avait commencé un peu plus tôt que ce 12 Avril. Selon certains, c’était le 8, selon d’autres, c’était le 10. Mais tout le monde est d’accord sur la façon dont cela avait commencé. Un matin, un bruit s’est propagé sur les réseaux sociaux : les clients de la banque Crédit d’Espoir avaient reçu 1 million d’euros sur leur compte dans la nuit précédente. Et très vite, la rumeur est devenue une information, tous les clients de cette banque avaient reçu 1 million d’euros, sans que personne n’ait d’explications. Vers 9 heures du matin, toutes les chaînes de télévision, toutes les radios, tous les moyens d’information étaient en alerte pour couvrir cette nouvelle.

    Rapidement, il a été demandé aux 800 000 clients de cette banque de ne pas dépenser d’argent jusqu’à ce que la situation revienne à la normale. Evidemment, personne n’a suivi cette directive. Et à la mi-journée, toute la France commentait cette histoire. Que faire si on avait touché ce million ? Rembourser ses dettes ? Faire plaisir à ses proches ? Se faire plaisir en achetant une habitation, une voiture, ou en se payant des vacances ? Investir ? Ou alors tout garder de peur qu’on nous réclame de rembourser ce million un jour ou l’autre ?

    Et quand on n’a pas reçu ce cadeau, la situation n’était pas moins éthiquement compliquée. Pour certains, il fallait tout simplement retirer ce million à ceux qui l’avaient reçu, pour les autres, il fallait redistribuer cette somme aux associations, à l’Etat, aux plus pauvres ou à toute la population. Certains pensaient déjà à faire des manifestations contre cette injustice ou à se rapprocher des personnes qu’ils savaient clients de cette banque. Et tout le monde finissait les discussions par s’imaginer avec ce million d’euro, soit en le dépensant, soit en le conservant, soit en l’investissant. 

    Le premier soir, personne n’avait d’information fiable sur les raisons de ce million d’euros magique. Le Crédit d’Espoir n’avait toujours pas commenté officiellement la situation, toutes les banques étaient elles aussi paralysées et le gouvernement allait de réunion en réunion pour trouver une solution. Il se murmurait alors qu’une personne très riche avait fait un don insensé, qu’un pirate informatique avait trafiqué les comptes de la banque ou alors qu’un employé avait fait une mauvaise manipulation. Car la question était aussi de savoir d’où venait tout cet argent et si cet argent était réel, utilisable.

    Sur ce point, les experts ont vite fait voler en éclat les certitudes du peuple. Oui, cet argent était réel et dépensable, ou au moins aussi réel que n’importe quelle somme inscrite sur un compte bancaire stocké informatiquement. Evidemment, il serait compliqué de convertir cette somme en monnaie sonnante et trébuchante mais personne ne compte utiliser 1 million d’euros en pièces de monnaie ou en billets, au moins sur une courte période de temps. Ces sommes d‘argent ne sont donc que des chiffres stockés sur des serveurs et transférés de serveurs à serveurs entre un acheteur et un vendeur. Et c’est comme ça depuis très longtemps. Nous possédons donc autant d’argent que ce qu’un système informatique affiche dans notre compte.

    Quand à savoir d’où vient cette somme, elle n’a pas forcément besoin de venir de quelque part. Normalement, l’argent mis en circulation s’appuie sur une base réelle, par exemple sur l’or. Mais là encore, cela fait bien longtemps que la base en or ne couvre plus la totalité des sommes d’argent mises en jeu. L’argent peut donc être considéré comme partiellement artificiel mais cela n’empêche pas de le dépenser. La seule raison de réguler la quantité d’argent en jeu dans un pays est de contrôler l’économie, et notamment l’inflation. Mais on entrait là dans des considérations trop techniques pour la grande majorité des gens. Non pas que c’était trop compliqué à comprendre, mais l’éducation nationale avait déjà réussi à brider la capacité et la volonté de réflexion de la majorité de la population. 

    En une journée, la situation en France avait déjà changé. Mais ce n’était pas encore le 12 Avril. 24 heures après le démarrage de la rumeur, la situation n’était pas réglée mais tout le monde s’était déjà un peu calmé. Chacun commençait à analyser la situation alors que la télévision nous montrait certains des gagnants ayant déjà dépensé la moitié de leur nouvelle fortune. Ils paraissaient heureux avec leurs nouvelles voitures de luxe, leurs nouvelles maisons, leurs crédits remboursés ou leurs vacances réservées sur des îles paradisiaques. La plupart avaient pris la décision de quitter leur emploi, ou au moins de poser quelques jours de congés pour se donner le temps de la réflexion.

    Moi, je ne faisais pas parti de ces chanceux. Ma compagne non plus d’ailleurs. Forcément, nous avions passé la soirée à en discuter. Forcément, nous avions passé la matinée suivante à en débattre. Notre mot d’ordre était simple : rester calme. Tant mieux pour eux, ils ne nous ont rien pris, et soyons attentifs aux jours qui viennent pour surveiller les mouvements de notre banque. Mais cette position allait voler en éclat plus vite que prévu, et sans que l’on y soit pour quoique ce soit.

    Les heures passant, la rumeur du bug informatique enflait. Aucun communiqué officiel ne sortait mais cela n’empêchait pas les bruits de courir et de s’intensifier. Pour être honnête, la thèse du bug informatique spontané ne tenait pas longtemps debout dès le moment qu’on y réfléchissait un peu. Mais cela n’avait pas d’importance, les gens avaient un bout d’explication, et cela leur suffisait. Il restait à savoir ce que l’on devait faire de cet argent. Le gouvernement continuait ses réunions et annonçait qu’une solution allait venir mais que ça ne servait à rien de prendre une décision dans la précipitation, on y risquait de faire un mauvais choix. Ils ont pris leur temps ; ils ont pris la mauvaise décision.

    C’est donc le matin du 12 Avril que le silence a été brisé par la classe politique. Le président lui-même a pris la parole, en direct sur toutes les chaînes de télévision, toutes les radios et sur internet. Il fallait au moins cela pour ce qui est connu aujourd’hui comme la pire décision de l’histoire du pays. Peut-être même la pire décision de l’histoire de l’humanité. Enfin, là, je commence à reprendre les informations des complotistes et autres pessimistes de tout bord. Toujours est-il que cette prise de parole du 12 Avril a tout changé.

    Le discours est resté célèbre : “ Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, vous n’êtes pas sans savoir que les clients de l’établissement bancaire Crédit d‘Espoir ont reçu sur leur compte la somme de un million d’euros, il y a quelques jours. Après une enquête approfondie, il semblerait qu’un problème informatique indépendant de l’Homme soit à l’origine de cet évènement. Ce constat nous a donc obligé, moi et mon gouvernement, après de nombreuses réunions avec l’ensemble des établissements bancaires français, avec les autorités européennes mais aussi avec des experts économiques, à prendre la décision de laisser cet argent aux personnes qui l’ont touché et qui, pour certains, l’ont déjà dépensé. Mais ce n’est pas tout. Par souci d’équité, et pour prévenir toute délinquance, nous avons décidé de donner 1 million d’euros à chaque français majeur ou dans l’année de sa majorité, n’étant pas client du Crédit d’Espoir. Cette mesure sera soumise dans l’après-midi au vote de l’Assemblée Nationale pour une application la plus rapide possible. Vous serez tenus rapidement au courant des modalités qui seront choisies pour cette mesure inhabituelle. Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, Vive la République et Vive la France.”

    Je ne vais pas mentir, le pays s’est arrêté pour écouter ce discours. Et il nous a fallu quelques secondes après la fin de l’intervention présidentielle pour reprendre nos esprits. En l’espace d’une seconde, chaque Français allait toucher 1 million d’euros. Une somme presque irréelle. Un cadeau inespéré, pas même rêvé, car tellement improbable.

    Jamais une séance de vote à l’Assemblée Nationale n’avait été autant médiatisée et autant suivie. Le pays s’était arrêté une seconde fois ce 12 Avril. Le vote a été limpide et les débats inexistants. Les députés avaient reçu un rapport d’expert leur indiquant que cette somme d’argent nous obligeait à endetter le pays auprès de la banque centrale européenne dans des proportions jamais vues. Mais cela offrait aussi la possibilité de relancer l’économie du pays en injectant une quantité incroyable d’argent. Cela permettait aussi d’éviter tout débordement causé par ce bug informatique magique que personne n’arrivait à expliquer. Et de toute façon, il était politiquement suicidaire, à quelques mois d’une nouvelle élection, de refuser cet argent à la population. Pourtant, il aurait bien fallu le leur refuser.

    Le oui l’a emporté largement et le soir même, les journaux télévisés ont transmis les modalités de cette annonce. Toute personne, de nationalité française, étant majeur ou dans son année de majorité, allait toucher 1 million d’euro sur un compte spécial dans sa banque. Ce compte sera débloqué une fois que des vérifications auront été faites pour s’assurer qu’une personne ne touche pas deux fois cette somme. Enfin, même les personnes n’ayant pas de compte en banque auront cet argent, s’ils se manifestent dans une banque dans les 3 mois suivants ce 12 Avril. Une fois toutes ces formalités passées, ce million d’euros pouvait être librement utilisé, sans être préalablement bloqué par la banque.

    Ce même soir, les commentaires issus des traditionnels micro-trottoirs étaient unanimes : cette mesure allait changer la face du pays, régler le problème de la pauvreté pour de bon et redonner au pays une puissance financière et économique perdue depuis bien longtemps. Et puis les associations allaient aussi certainement en bénéficier avec des dons plus importants, la culture aurait droit à un boom sans précédent et le niveau de vie et de bonheur de la population allaient exploser. Ce dernier point s’est révélé étrangement vrai. Mais pas dans le sens où l’entendaient les passants ce soir-là.

    Ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, c’est que ce soir là, tout le monde était d’accord et tout le monde était content. Les gens de gauches qui expliquaient que la mesure allait avoir des bienfaits sociaux, les gens de droites qui indiquaient qu’avec cet argent, les investissements en bourse allaient pouvoir augmenter, les vieux qui pensaient améliorer leur fin de vie, les jeunes qui se prenaient à rêver de projets impossibles, les couples, les célibataires, le secteur du tourisme, de l’industrie, de l’agriculture, des transports, les hommes, les femmes, les pauvres et même les riches. Personne ne trouvaient rien à redire et on en venait même à se demander pourquoi on y avait pas pensé plus tôt. Pourquoi est-ce que c’est un problème informatique qui devait résoudre tous nos problèmes humains.

    Le lendemain matin, les premiers millions étaient tombés sur les comptes, et les premières conséquences aussi. Comme on pouvait s’y attendre, un grand nombre de personnes a quitté son emploi sur le champ. Un très grand nombre. Un trop grand nombre, dès le premier jour, dès les premières heures. Mais peu de gens s’en sont vraiment inquiétés sur le moment, chacun agissait de façon égoïste en prenant l’argent et en se faisant plaisir. Ce million d’euros arrivait quelques années après une crise économique qui avait sacrément réduit le niveau de vie de chacun, il arrivait donc comme un salut inespéré pour bon nombre de ménages.

    Lorsque je suis arrivé au bureau ce matin-là, je n’étais pas encore millionnaire, comme les collègues que j’ai retrouvé. Et si la matinée n’a pas été très productive, ce n’est pas uniquement à cause des nombreux absents, c’est surtout à cause des discussions que ces absences ont créé. Bien sûr, nous avons tous échangé sur le million que nous allions récupérer mais aussi sur ce qu’allait devenir l’entreprise. Et puis la discussion a vite changé d’échelle. Car nous savions tous que l’ensemble des entreprises de France étaient dans la même situation et que chaque employé se posait les mêmes questions. Après tout, à quoi bon continuer à travailler, maintenant que l’on avait de l’argent ?

    L’après-midi, la plupart des Français avait touché son million, y compris moi et ma compagne. Pour autant, nous sommes restés au travail ce jour là, plus pour discuter et extérioriser nos doutes que pour faire avancer nos tâches professionnelles. Et le soir, lorsque l’on s’est dit au-revoir, cela ressemblait plus à des adieux. On était tous tombés d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas arrêter complètement de travailler, que le Pays ne pourrait pas tourner sans nous et que l’on finirait par s’ennuyer. Mais personne n’était dupe et les belles paroles s’envolèrent bien vite lorsque, chez soi, au calme, nous avons vu ce million d’euro sur notre compte, dans notre poche, dans notre main.

    Le soir, nous avons tellement débattu, moi et ma compagne, que nous en avons presque oublié de manger. Il était d’un coup tellement tard que nous avons décidé de commander à manger plutôt que de préparer un repas. Et puis, après tout, on avait maintenant assez d’argent pour se permettre de commander une pizza, un repas chinois, des sushis ou même un repas gastronomique. Et ce, tous les soirs. Sauf que nous n’étions pas les seuls dans cette situation et que les personnes qui nous livraient habituellement avaient elles-aussi un million de bonnes raisons de rester chez elles à commander leur repas. Après une dizaine d’appels à différentes enseignes, nous nous sommes rabattus sur un plat de pâtes simple, en riant de la situation. Mais c’était déjà les premiers signes de ce qui allait se passer.

    Le lendemain, nous ne nous sommes pas rendus à notre travail afin de discuter au calme de ce que nous ferrions de ces deux millions d’euros. En personnes responsables, il nous est apparu en premier lieu qu’il fallait placer une partie de cette somme sur un compte bancaire. Après tout, nous étions encore jeunes, sans enfant, locataires et heureux comme cela. Nous avons aussi pris la décision de conserver notre emploi mais de voir avec nos employeurs pour réduire notre temps de travail. L’idée était simple, profiter de cet argent pour profiter de la vie, de nos loisirs, mais avoir en tête qu’on ne vit pas toute une vie sur deux millions d’euros. Nous avons aussi choisi de dissocier nos millions, parce qu’on ne sait pas ce que la vie nous réserve comme on dit.

    Nous avons donc appelé notre banque pour prendre rendez-vous et discuter d’un placement avantageux de la majorité de notre nouvelle fortune. Quatre-vingt sept heures d’attente. Voilà ce que nous a répondu la boîte vocale qui nous a accueilli en milieu de matinée. Ce ne pouvait être vrai, et puis après tout, c’était la saison des bugs informatiques. Sauf que non, nous n’étions pas les seuls à vouloir contacter notre agence bancaire immédiatement dans le but de discuter de ces euros tombés du ciel. Dans les rues, des files d’attentes interminables occupaient tous les trottoirs. Jamais je n’avais vu autant de personnes à pied dans les rues, et jamais je n’avais vu aussi peu de voitures sur les voies. Les employés de banque avaient été réquisitionnés par leurs établissements, à la suite d’une note gouvernementale disait-on, mais c’était loin d’être suffisant.

    Et ces files d’attente n’étaient pas que pour les banquiers. Les magasins aussi étaient pris d’assaut, tout comme les commerces de proximité. Sauf que eux n’avaient pas pu réquisitionner leurs employés. Et autant le dire tout de suite, on ne reste pas longtemps agent de caisse ou à la mise en rayon quand on est millionnaire. C’était donc les supérieurs hiérarchiques qui étaient descendus faire face aux clients trop nombreux, trop énervés, trop riches. Ils faisaient ce qu’il pouvaient dans des métiers qui n’étaient pas les leurs, prouvant par la même occasion qu’ils ne connaissaient pas ces tâches.

    L’argent aidant les gens à être patients, on ne déplora que quelques bousculades mineurs en cette matinée, les gens préférant revenir plus tard, un autre jour, pour éviter les problèmes, parce que tous les millions du monde ne réparent pas plus vite un membre cassé. Le problème, c’est que cette situation a duré, plus longtemps que prévu. Elle a même empiré au fil des jours, de moins en moins de gens étant prêt à travailler face à des clients insupportables, alors qu’un million d’euros les attendait. Et les supérieurs hiérarchiques ont suivis, par ordre d’importance. Après cinq jours, les premiers magasins gardaient leurs rideaux baissés. Et cette situation se répétaient ailleurs que dans les magasins : les compagnies de bus n’avaient plus assez de chauffeurs, les société de télécommunications manquaient de techniciens de dépannage, les livreurs ne livraient plus.

    C’est même à ce moment que les métiers invisibles se sont rapidement montrés. Fini le personnel d’entretien, fini les fournisseurs de consommables pour l’administration, fini les standardistes, fini le réapprovisionnement des distributeurs de friandises ou de machines à café en entreprise, fini les vigils, les employés des ports, des péages aux autoroutes, les plongeurs dans les restaurants, les ouvriers sur la voirie, et ainsi de suite. En réalité, tous ces métiers n’ont pas disparu complètement. Certaines personnes continuaient à faire leur travail, mais en renégociant fortement leur contrat et leurs conditions de travail. Et puis il y avait les étrangers, qui n’avaient pas eu droit à ce million d’euros car ils ne sont pas citoyens français. Eux étaient demandeurs d’emploi, et le monde du travail était demandeur de leur main d’oeuvre. Et contrairement à ce que disaient les partis nationalistes d’avant ce 12 Avril, les étrangers n’étaient soudainement pas assez nombreux.

    De mon côté, je regardais la situation de loin, continuant mon travail à mi-temps, cherchant les bonnes adresses pour faire mes courses dans le calme et sans trop dépenser quand même. Parce que forcément, puisque les gens avaient de l’argent, ils fallaient qu’ils le dépense. Et pour les aider, plusieurs industriels avaient décidé d’augmenter les prix, indiquant subir une baisse de production à cause de l’absentéisme dans les usines. La bonne vieille loi de l’offre et de la demande, et des gens subitement prêt à ne pas regarder à la dépense. Sauf que la situation était plus problématique qu’il n’y paraissait et même moi, en observateur extérieur que je me croyais, je n’ai pu comprendre que le point de non retour avait été dépassé depuis bien longtemps.

    Parce que si faire la queue deux heures pour acheter son pain ou ne pas pouvoir aller au cinéma parce que trop peu de salles sont ouvertes et trop de monde est client est embêtant, les vrais ennuis étaient ceux auxquels on ne pensait pas. Les hôpitaux subissaient le même sort, ainsi que les organes de presse, la police, l’école mais aussi l’industrie agricole, les sociétés d’énergies et de télécommunication et même la classe politique et le système bancaire. Avec ces millions d’euro, c’est l’ensemble des institutions qui soutiennent la nation qui s’effondraient, pendant que l’on pestait parce qu’on avait vu quelqu’un doubler deux personnes à la queue d’un supermarché.

    L’Histoire retiendra qu’il aura fallu une semaine et un million d’euros par habitant pour que le pays tombe. Au départ, cela a commencé par quelques émeutes avec des blessés à la clé pour avoir le dernier morceau de fromage, morceau qui se négocia à dix fois son prix initial déjà largement surévalué. Et puis cela s’est reproduit, ailleurs dans le pays, dans une autre région, une autre ville, un autre village. Et les informations qui arrivaient à la population étaient parcimonieuses, mal présentées donc mal comprises. La police ne pouvait réagir partout en même temps et les quelques personnalités politiques restées là n’arrivaient pas à prendre de positions claires. Alors la situation a continué à dégénérer.

    Ailleurs dans le monde, nous nous en rendrons compte bien plus tard en tant que français, la situation avait été plutôt bien analysée. En conséquence, les dirigeants de l’Union Européenne se sont vite réunis pour statuer sur le sort de la France. Des garanties ont été demandées à l’état français, afin d’assurer la sécurité du peuple mais aussi, et surtout, afin d’assurer le remboursement de l’emprunt. En parallèle, les relations commerciales avec la France ont été coupées et une police aux frontières à été instaurée par les pays frontaliers. La situation était devenue incontrôlable et il était hors de question que l’agitation se propage à toute l’Europe.

    C’est à ce moment que le président de l’époque a tenté de reprendre le contrôle en annonçant que l’armée allait être déployée dans les grandes villes afin de ramener le calme. Sauf que l’armée était elle aussi composée d’hommes et de femmes nouvellement millionnaires et donc moins enclins à exécuter les ordres. Les mutineries ont succédé aux désertions en masse et l’armée appelée à ramener le calme n’était pas en condition de simplement se déployer à l’intérieur du pays. De toute façon, la menace militaire avait suffit à mettre le feu aux poudres et à déclencher une violence que l’on ne pensait jamais voir.

    Je me souviens être rentré chez moi en panique ce jour-là. En entendant parler de déploiement militaire, j’avais compris que rien de bon ne pourrait arriver. Sur le chemin, j’ai vu des bâtiments en feu, des gens se battre dans la rue et quelqu’un être balancé d’une fenêtre d’immeuble. Ma compagne était déjà là, à consulter différents blogs, seule source d’information “viable” à ce moment. “Ils appellent à la guerre !” m’a-t-elle dit. Elle parlait de différents groupes politisés qui faisaient du bruit sur les réseaux sociaux. En réalité, aucun groupe n’était capable de diriger quoi que ce soit. C’était chacun pour soi, pour protéger les derniers euros qu’il pouvait nous rester ou pour récupérer ceux que nous avions perdu.

    Parce que oui, il avait fallu moins de deux semaines à certains pour dépenser un million d’euros et se retrouver plus pauvre qu’avant ce 12 Avril. Tous ces nouveaux pauvres avaient le même profil, c’étaient d’anciens pauvres, qui ont remboursé leurs dettes, acheté une nouvelle voiture trop luxueuse, fait l’acquisition d’un appartement, mangé des produits chers dans des proportions gargantuesques, dépensé sans compter. Et à ce moment, ils étaient jaloux de ceux qui avaient encore de l’argent, criant à l’injustice, arguant qu’un bug informatique avait dû leur reprendre cet argent. Et non seulement ils n’avaient plus d’argent, mais ils n’avaient plus de travail et les prix avaient augmentés dans des proportions incroyables. Et leurs anciens emplois étaient maintenant occupés par des étrangers, quand ils n’avaient pas été supprimés pour causes de vacances des patrons.

    Alors, le pays s’est embrasé. Les dernières économies de chacun ont été dépensées dans des armes à feu, pour se défendre, pour reprendre son bien. Je me suis même surpris à moi-même faire l’acquisition d’un pistolet et de quelques balles, sans même savoir comment me servir d’une telle chose. Bien sûr, c’était hors la loi, mais la loi n’avait plus cours depuis bien longtemps, écrasée par quelques euros. Bien évidemment, il n’était plus question d’aller au travail, c’était trop dangereux, simplement pour développer quelques logiciels informatiques dont plus personne n’aurait utilité, au moins à court terme. Mais il fallait continuer à vivre, à se nourrir, et attendre que tout cela passe.

    Les villes se sont vidées au fil du temps, pendant que le nombre de morts augmentait inlassablement. Avec mon épouse, nous sommes partis vivre à la campagne, dans mon village d’enfance, là où la situation était plus calme et où les circuits courts d’approvisionnement nous assuraient de la nourriture au quotidien. Au milieu des vaches, nous étions hors du temps. Nous nous sommes mis au travail dans les champs et finalement, chaque village s’est mis à fonctionner en autonomie. Des circuits d’échanges et de troc se sont mis en place, en évitant soigneusement les centres villes qui continuaient de brûler. Nous étions revenus plusieurs années en arrière sur notre mode de vie, mais nous étions vivants et c’était déjà beaucoup.

    Après quelques semaines, l’Union Européenne a décidé d’envoyer une coalition militaire pour ramener l’ordre dans les centres urbains. Les morts se comptaient déjà en centaines et cette armée extérieure n’allait rien arranger. Elle représentait au contraire un adversaire de plus, un adversaire armé et déterminé qui devenait une raison de combat pour certains. Alors les combats se sont intensifiés, et la France a enterré pour un long moment ses conquêtes sociales, ses avancées sociétales et sa culture de la réflexion héritée de combats bien plus nobles.

    La faillite générale a duré 6 mois, avant que les politiques reprennent leurs positions et que le peuple reprenne ses esprits. Les combats ont continué encore quelques semaines dans les centres villes, puis est venu le moment des comptes. Tout était à reconstruire, au sens propre comme au figuré. Avec mon épouse, nous avons retrouvé notre ancien appartement criblé de balles, vidé de ses meubles, dévasté tout simplement. Les visions choquantes s’accumulaient, confrontant réalité du jour et souvenirs d’une époque qui paraissait dater d’un siècle. Déambuler dans ces rues saccagées, dans ces fragments de mémoires brûlés, était une douleur indescriptible.

    Au bout du compte, si la situation est revenue à la normale, c’est parce que la majorité des millions d’euros avaient été dépensés. Plus rien n’avait de valeur, plus rien n’avait de sens, et la population à retrouver la raison. Il n’y avait plus rien à gagner, plus rien pour lequel se battre, puisqu’il n’y avait plus rien.

    En réalité, il a fallu six autres mois avant que la situation revienne à la normale, que chacun reprenne sa place, que les campagnes arrêtent leur commerce parallèle, que les commerces de proximité rouvrent, que chacun reprenne son travail, qu’on nettoie les rues, que de nouvelles élections soient organisées, que les militaires rentrent dans leurs casernes, que les hôpitaux se désengorgent, que les bouchons reviennent sur les routes et que la météo soit de nouveau le sujet de préoccupation numéro un. Cela ne signifie pas pour autant que tout était rentré dans l’ordre, car rien ne peut effacer ce 12 Avril. De nombreuses familles avaient pleuré leurs morts, et l’ensemble du pays était dans un état lamentable. Mais au moins, la banalité du quotidien avait repris sa place dans les esprits.

    Plusieurs années après, nous avons pu faire le bilan de ce 12 Avril. Après tous les évènements, la pauvreté avait explosé, les inégalités étaient à leur plus haut, et la France est devenu un état sous tutorat de l’Europe, dépendant du bon vouloir des autres pays pour ses contrats commerciaux extérieurs. Un bug informatique avait plongé le pays des lumières dans une obscurité qui mettrait des décennies à complètement se dissiper.

    De mon point de vue personnel, mon couple n’a pas survécu au retour à la normale. Comme beaucoup de personnes, il était devenu compliqué de vivre avec quelqu’un dont la présence ramenait toujours des souvenirs de ce 12 Avril. Mon niveau de vie a drastiquement diminué mais je n’ai eu personne de proche à enterrer. Il fallait simplement passer à une nouvelle vie, pour oublier cette période, oublier ce que l’homme était capable de faire pour quelques euros. Oublier qu’aucune bonne histoire ne commence un 12 Avril.

  • Travail Obligatoire

    “Dis grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler pour vivre quand tu étais jeune ?”

    Depuis qu’elle avait vu son grand-père sur de vieilles photos de famille, la petite Mathilde mourrait d’envie d’avoir des explications. Ses parents avaient bien tenté de lui raconter pourquoi son grand-père apparaissait couvert de crasse et sourire aux lèvres à côté d’une palette de pots de peinture dans un immense bâtiment sans cloison ni décoration, aux murs lointains gris surplombés d’ouvertures lumineuses irrégulièrement jaunies, vaguement délabré, et peuplé de machines d’un autre temps. Mais Mathilde ne voulait pas vraiment les croire. Elle voulait avoir le témoignage originel, comme on lui avait appris à l’école, pour se faire un avis sur une information ayant transitée par le moins d’intermédiaires.

    “Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-père !

    -Bonjour Mathilde.” Jean était assis dans un fauteuil confortable à regarder un programme vidéo quand sa petite fille s’est précipitée dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que la petite Mathilde.

    “Alors grand-père, c’est vrai que tu étais obligé de travailler ?

    -Calmes-toi un peu Mathilde. Enlève déjà tes chaussures, tu vas salir la maison de ton grand-père.

    -Oh, ce n’est pas bien grave maintenant que j’ai un étoisol.

    -Ce n’est pas une raison papa. C’est une question de respect.

    -Alors, c’est vrai que tu étais obligé de travailler quand tu étais jeune, sinon tu n’avais pas de maison ?

    -Oui, on peut dire les choses comme ça.” Un sourir venait d’éclairer le visage de Jean qui s’était relevé dans son fauteuil pendant que sa petite fille avait sautée sur l’assise du fauteuil d’en face, faisant se soulever une fine couche de poussière. Après avoir salué sa fille Marie qui est aussitôt repartie faire un tour de contrôle de la maison, il reprend son histoire : “tu vois, quand j’étais plus jeune, je passais une bonne partie de mes journées dans une usine et à la fin du mois, je recevais de l’argent en fonction du travail que j’avais fait.

    -Mais tu faisais quoi dans les usines ? Tu surveillais les fabriqueurs ?

    -Dans ce temps là, ça n’existait pas les fabriqueurs. Il y avait des machines que l’on devait contrôler et alimenter. Certaines machines pliaient le métal, d’autres assemblaient des pièces ensembles, d’autres perçaient des trous ou faisaient des soudures. Mais il fallait toujours un humain pour les contrôler.

    -Et c’était quoi ton travail ?

    -Mon emploi consistait à mettre des plaques de métal peintes en entrée de la chaîne de machines et à contrôler que mes collègues étaient bien à leur poste à faire ce qu’il fallait pour qu’à la fin on obtienne des pots de peinture à la bonne taille et qui ne fuient pas.

    -Et tu faisais ça tous les jours ?

    -Presque tous les jours. Je faisais cela huit heures par jour cinq jours par semaine quand j’étais jeune. Et avec l’arrivée des premiers fabriqueurs, je travaillais moins longtemps par jour, puis moins de jours par semaine. La photo que tu tiens dans la main, c’est la dernière palette de pots de peinture que nous avons produite avec des humains et les gens que tu vois sur cette image, ce sont mes collègues de travail de l’époque. Après cette photo, nous ne sommes plus jamais retourné à l’usine.

    -Et vous n’avez plus jamais travaillé de votre vie, vient interrompre Marie.

    -Tu sais que c’est faux ! lance Jean. On s’est mis à faire ce que l’on voulait et on a arrêté d’être esclave du système !

    -Pourquoi tu étais esclave grand-père ?

    -Je n’étais pas esclave comme tu as vu les esclaves dans tes livres d’histoire, parce que j’étais payé pour le travail que je fournissais. Mais nous étions moins libres qu’aujourd’hui. Avant, nous avions tous peur du chômage.

    -C’est quoi le chômage ?

    -Et bien quand j’étais jeune, tout le monde ne travaillait pas. Les gens qui n’avaient pas d’emplois, on disait qu’ils étaient au chômage. Cela veut dire qu’ils avaient un peu d’argent pour vivre mais souvent pas assez et qu’ils étaient des poids pour la société. C’était très mal vu en ce temps là d’être au chômage. On préférait tous avoir un emploi dur, qui nous cassait le dos et pour un salaire de misère plutôt que d’être au chômage.

    -Ça veut dire qu’aujourd’hui, on est tous au chômage ?” La remarque a redonné le sourire à Jean, qui regarde du coin de l’œil sa fille en train de vérifier le contenu de son frigo et de ses placards, ainsi que les versions à jours de ses thermostats intérieurs.

    “-Non, aujourd’hui, le chômage n’existe plus, et l’emploi non plus d’ailleurs. Aujourd’hui, on reçoit une rémunération de citoyen qui nous donne le temps de faire ce que l’on veut comme lire des livres, regarder des films, voyager ou aider les autres. Et si on veut, on peut aller aider des entreprises qui ont besoin d’aide ou aider les services de l’État  et toucher un peu d’argent supplémentaire. On est libre de faire ce qu’on veut. 

    -On est surtout libre de s’ennuyer, relance Marie qui revient dans le salon. Les gens qui se lancent dans la recherche ou les services comme les pompiers, la police ou les médecins ont gardé la même vie qu’avant. Ils gagnent toujours plus d’argent que nous pendant que nous, on se demande bien comment occuper nos journées.

    -C’est bien normal qu’ils gagnent plus, ils font un effort par rapport à nous. Si tu veux, toi aussi tu peux faire cet effort et tu verras si l’argent que tu gagnes en plus compense le temps et l’énergie que tu dépenses au travail. De mon temps, tu n’aurais pas pu t’occuper de Mathilde comme tu l’as fait sur ses années de bébé. Et puis rien ne t’empêche de te lancer dans l’artisanat, ça occupe tes journées, tu fabriques ce que tu veux, tu fais de l’art qui te permets de t’exprimer et si des personnes sont intéressées, tu peux même vendre et te faire un peu d’argent en plus, si tu en as tant besoin.

    -Tu ne te rends même plus compte que tu régurgites le discours officiel. Moi, ce que je vois, c’est que je passe beaucoup de journées à ne pas faire grand chose, et que beaucoup de gens autour de moi pensent la même chose. Si on avait un emploi qui nous donnait une raison de nous lever le matin, les choses seraient bien différentes.

    -Et toi tu régurgites le discours officiel d’il y a 40 ans ! Tu ne peux pas comprendre parce que que tu ne l’as pas vécu mais les politiques, les gens hauts placés et avec du pouvoir, ils se servaient de l’emploi pour contrôler les foules. Oui, l’éducation que ta génération a eu par l’école ne vous a pas préparé à ce nouveau mode de vie et oui, j’ai plusieurs anciens collègues qui se sont un peu ennuyés parfois. Mais regarde ta fille et regarde le monde que l’on a construit pour elle. Elle vivra une meilleure vie que moi et que toi, et il faut peut-être en passer par le sacrifice d’une ou deux générations pour avancer.

    -Et voilà, tu en reviens à ton vieux combat de l’école. Bon, je pense qu’on n’en sortira pas grand chose d’autre et je dois y aller pour ne pas rater mon vol. Tu prends soin de ton grand-père et tu ne l’embêtes pas trop, et toi, tu ne m’embêtes pas trop ma fille avec ta propagande. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école.”

    Marie fais une bise à sa fille et à son père, et retourne dans sa voiture qui démarre et part à toute allure en direction de l’aéroport, à peine a-t-elle refermé la portière.

    ***

    “Dis grand-mère, c’est vrai que tu étais obligée de ne pas travailler pour gagner de l’argent quand tu étais jeune ?

    -Il me semble que je n’ai pas entendu de bonjour !

    -Bonjour grand-mère !

    -Bonjour Arthur.” Mathilde était assise dans un fauteuil confortable, occupée sur un programme interactif de divertissement quand son petit fils s’est précipité dans son salon. Le programme avait l’air intéressant mais il créait à coup sûr moins de joie que le petit Arthur.

    “Alors grand-mère, c’est vrai qu’il t’était interdit de travailler ?

    -Arrêtes de courir partout Arthur et enlève tes chaussures, tu vas mettre de la boue partout dans la maison de ta grand-mère.

    -Oh, ce n’est pas bien grave, j’ai un employé de ménage depuis quelques mois.

    -Ce n’est pas une raison maman. C’est une question de respect.

    -Arthur, viens t’asseoir ici. C’est vrai, quand j’étais jeune, on n’était pas obligé de travailler pour avoir de l’argent. Les usines fonctionnaient toutes seules grâce aux fabriqueurs et elles créaient bien assez de richesses pour tous le pays. Mais si on le voulait, on pouvait faire des études et devenir chercheur ou médecin ou alors donner de notre temps dans les services comme les pompiers ou les ambulanciers et on avait le droit d’avoir un peu plus d’argent en contrepartie. En fait, on pouvait faire ce que l‘on voulait sans se préoccuper de savoir si on aurait assez d’argent pour manger, avoir chaud en hiver et pouvoir nous éclairer la nuit.

    -Oui mais la plupart des gens restaient chez eux à ne rien faire et s’ennuyaient franchement, lance Marc avant de faire le tour de la maison de sa mère pour vérifier que ses employés d’aide à domicile ont bien rempli le frigo et les armoires comme il faut.

    -C’est vrai, et c’est ce qui a conduit à la révolte contre les fabriqueurs que tu as peut-être vu à l’école. Les gens ont attaqué et détruit des usines, ils ont arraché des câbles de calcul qui avaient remplacé les secrétariats, ils ont détruit les voitures et bus autonomes. Et le président a réinstauré l’emploi il y a une bonne trentaine d’années. J’ai eu la chance de ne pas avoir à trop travailler, j’étais déjà pas loin d’être vieille, on ne m’a imposé que 10 heures par semaine. Mais on s’est mis à enlever les fabriqueurs pour redonner de l’emploi dans les usines, on a recréé le travail de taxi, chauffeur livreur ou secrétaire, avec à chaque fois des gens pour les contrôler, ce qui créait plus d’emploi. Par la même occasion, on a remis en service de vieux diplômes, imposant aux gens de faire un certains nombre d’années d’étude pour occuper certains postes, sans lien forcément entre le diplôme et le travail derrière. Mais cela a de fait demandé plus de travailleurs, et ainsi de suite, il a fallu moins de 5 ans pour que la situation redevienne comme avant.

    -Et c’est bien mieux comme ça maman. Bon, je dois y aller, j’ai un vol à ne pas rater. Tu prends soin de ta grand-mère et tu ne l’embêtes pas trop, il faut qu’elle se repose. Et toi, tu ne l’embêtes pas trop avec tes histoires du passé, il a autre chose à penser à cet âge là. Et tu n’oublies pas de l’amener à l’école la semaine prochaine.”