Mauvais perdant

“Oui, je suis en faveur d’une France où le travail employé ne représenterait pas la base sociale et sociétale du pays.”

C’est sûr qu’en commençant ainsi, le ton était donné. En même temps, on savait à quoi s’attendre avec Ahmed Mahjrid, et les choses n’ont sûrement pas changé. S’il est sorti de nulle part à quelques mois de l’élection, c’est par sa présence scénique qu’il est monté médiatiquement. Que ce soit sur internet, à la télévision, à la radio ou dans les journaux, il a toujours été clair, calme et plein d’authenticité ; des valeurs qui ont surpris au milieu de tous les discours politiques si aseptisés et si convenus et dont les mensonges fuitent à chaque respiration entre les mots.

“Ce que vous ne comprenez pas, c’est que les gens n’ont pas besoin du travail salarié, employé. On va faire un petit jeu : je donne 1 million d’euros par mois à toute personne qui n’a pas d’emploi salarié. À votre avis, en combien de temps le taux de chômage dépasse les 80% de la population active ? Et à votre avis, qui en aura quelque chose à faire de ce taux de chômage à ce moment-là ?”

Le débat était évident avant même d’avoir commencé. D’un côté, Ahmed, et ses idées venues de nulle part et qui pourtant semblaient logiques à de plus en plus de personnes, dans la posture de celui qui explique sa vision. Et en face, j’étais réduite à le laisser faire, écouter ses propositions et placer quelques éléments de mon discours quand la parole m’était donnée. Il ne servait à rien de l’attaquer sur ses propositions, les journalistes s’en chargeaient déjà et il avait réponse à tout, et depuis plusieurs semaines. 

Nous n’arrivions tellement pas à le déstabiliser sur son discours que tout le monde s’est mis à chercher dans sa vie privée, dans son passé, dans son CV, pour trouver une faille. Mais il n’y avait rien. En tout cas, rien qui ne le faisait perdre pied, rien qui ne pouvait l’empêcher de gagner des voies, rien qui ne pouvait l’empêcher d’atteindre le second tour.

“L’être humain a autre chose à faire de sa vie que d’échanger sa santé mentale et physique sur quarante ans contre de l’argent qui ne sert qu’à alimenter un système qui ne profite qu’à ceux qui le dirigent.”

Tout ce qu’il disait ce soir-là, il l’avait martelé tout au long de la campagne. Et même si tout cela était vrai, la plupart des gens ne voulaient y croire, car c’est tout le système en place depuis des siècles qui s’en trouverait à terre. Bien sûr que la plupart des emplois de notre pays pouvaient être donné à des machines exécutant sans cesse le même protocole. Et on arrivait à un moment où, technologiquement et scientifiquement, on pouvait même avoir des machines sophistiquées, capables de s’adapter, de communiquer et de s’auto-organiser. Des machines bien plus rentables car elles ne mangent pas, ne dorment pas, ne font pas grève, n’ont pas d’arrêt maladie ou de congé maternité. Bien sûr, elles s’usent et peuvent casser mais là aussi, d’autres machines auraient pu s’en occuper. De cette façon, la plupart des emplois de bas niveau de connaissance pouvaient être remplacés par des machines. Et cela représentait en réalité une masse d’emploi considérable. Une masse de personnes ne possédant pas les qualifications nécessaire pour occuper des postes plus élevés, postes qui de toute façon ne sauraient être suffisants en nombre. Et voilà qu’à force de l’écouter, je me met à employer ses arguments et sa rhétorique.

“La richesse sera créée par les robots comme elle est créée aujourd’hui par les employés de bas niveau. Toutes les chaines de productions continueront de produire, et même avec une meilleure qualité et plus de quantité. Ce produit représentera une valeur marchande ce qui signifie que de l’argent sera créé. Cet argent créé n’a plus qu’à être redistribué à la population qui s’en servira pour acheter les objets et services produits par des machines.”

C’est simple, efficace, limpide. En fait, on s’est tous demandé, en l’écoutant parler, pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt. Alors, la France s’est divisée en deux camps : ceux qui ont accepté ce projet, et ceux qui ont estimé que c’était trop beau pour être vrai, ou pour être possible. Mais le premier camp a pris beaucoup plus d’importance que ce que tout le monde pensait parce que plus on y réfléchit, et plus cela parait logique. Après-tout, lorsque l’on est à la retraite, on ne produit plus de richesse et on vit sur une somme qui nous est donnée. On ne va pas au travail et pourtant, ça ne pose aucun problème.

“Ce programme, c’est aussi pour en finir avec la dictature de l’argent et redonner la liberté à tout le monde.

-Parce que tout le monde n’est pas libre monsieur Mahjrid ? lance l’un des journalistes qui pense avoir trouvé une brèche.

– Non monsieur, aujourd’hui tout le monde n’est pas libre. Quand vous crevez de faim dans la rue, vous n’êtes pas libre. Quand vous devez faire vivre une famille sans avoir les moyens de vous chauffer, vous n’êtes pas libre. Quand vous êtes obligé de passer vos journées à faire une tâche monotone, qui n’a pas de sens et qui vous casse en deux pour pouvoir payer une place de cinéma à vos enfants, vous n’êtes pas libre.”

Forcément, Ahmed avait haussé le ton. La pauvreté, c’est son cheval de bataille. Ses principes sont simples : combattre la pauvreté et donner de la connaissance pour amener à la liberté et au respect de chacun.On dirait un slogan politique comme un autre, très idéaliste, mais porté par Ahmed, par sa conviction et par son air de monsieur tout-le-monde, on ne peut douter de son honnêteté. C’est aussi ça sa force, il est un homme du peuple, un homme qui a connu la pauvreté, qui a connu les grands bureaux, un homme qui a rencontré aussi bien les associations que les banquiers, et aussi à l’aise dans la conversation avec toutes ces classes sociales différentes. Il a le langage du peuple mais l’argumentaire du prince de Machiavel. Et c’est ce qu’il lui a permis de prendre des voies partout, aussi bien dans les classes populaires qui se sont identifiées que dans les classes supérieures qui ont adhéré au discours.

“Pourquoi le pays s’effondrerait avec un revenu universel pour tous ? Parce que personne n’irait travailler ? Donc vous acceptez l’idée que le travail salarié n’est pas essentiel à la vie ? Enfin, passons. Le revenu qui serait donné aux personnes leur permettra de vivre décemment, de se loger, de se nourrir, d’avoir accès à l’information, à la communication et de pouvoir se chauffer. Il n’est pas question ici de faire vivre tout le monde dans le luxe et l’opulence, ou dans le centre des plus grandes villes. Il est question de mettre fin à la pauvreté et de donner aux gens le droit de choisir la vie qu’ils souhaitent. Ça ne veut pas dire que cette vie leur sera offerte. S’ils veulent être médecin, ils devront faire les études nécessaires. S’ils veulent une voiture plus jolie, un plus grand appartement ou un objet technologique dernier cri et hors de prix, ils auront toujours la possibilité de se trouver des emplois salariés à leur niveau pour augmenter leurs revenus, sur la période qu’ils auront décidé, dans les conditions qu’ils auront choisi. Mon projet ne met pas fin au travail employé, il le fait passer du statut d’outils de torture à outils permettant d’augmenter son niveau de vie.”

Les mots sont durs mais ils font mouche. Et moi, en face, je ne peux rien dire. Je suis la candidate qui représente cet ancien régime, cette ancienne société qui a peur du changement. Et en même temps, je vois bien que le changement est nécessaire et les propositions d’Ahmed font sens. Elles ne sont certainement pas les seules et Ahmed est le premier à le concéder, ce qu’il propose, c’est justement une proposition de société. Pas la vérité, pas la société parfaite, mais une société en accord avec son temps, avec ses technologies. Et contre cela, je fais semblant d’être contre, de trouver ça insensé et je répète que notre pays à besoin de stabilité dans un monde passablement instable. Je défends le fait qu’il existe une hiérarchie dans notre société et qu’elle est là pour maintenir l’ordre. Je maintiens que la structure actuelle est la bonne, elle a simplement besoin de quelques modifications mais pas d’être rasée. Et pourtant, j’ai du mal à y croire. En fait, je n’y croit plus lors de ce débat télévisé mais je feins, comme je l’ai souvent fait en politique, parce que c’est en mettant de l’eau dans son vin qu’on arrive à contenter le plus de personnes.

“Non, le revenu universel que je propose ne signifie pas que tout le monde va toucher la même somme d’argent. Il y aura différentes façon d’augmenter son revenu, réparties en différentes classes comme il est expliqué dans mon programme mais je vais y revenir puisque vous semblez ne pas en avoir pris connaissance. Tout d’abord, il y aura les travailleurs qui pourront réaliser des emplois faiblement qualifié et toucheront ainsi un complément négocié avec l’entreprise en fonction de leur tâche. Ensuite, il y aura les propriétaires qui sont les personnes possédant des biens immobiliers. Ces personnes toucheront un revenu supplémentaire en fonction de l’argent générée par leur possession. S’ils possèdent une usine par exemple, ils toucheront une partie de l’argent produit par cette usine. On trouve ensuite les chercheurs qui sont les personnes ayant réalisé des études au-delà de la limite obligatoire. Pendant leur temps de recherche, et en fonction du niveau, ils toucheront un complément. Ce complément disparaîtra après un délai sans travail scientifique effectué. Cela signifie aussi que les étudiants au delà de la limite obligatoire seront dans cette classe. La classe des artistes, qui regroupe aussi les artisans, seront des personnes qui pourront toucher un complément en fonction de la valeur qu’ils créent. Si vous êtes fabricant de paniers en osier, vous toucherez quelque chose pour chaque panier en osier vendu. Enfin, il y a la classe des secours où vous toucherez un complément si vous faites partie des pompiers ou de la police, par exemple. Et si vous vous demandez dans quelle case se trouve votre métier, je vous invite à aller voir dans mon programme, vous trouverez l’information à coup sûr.”

Là encore, il avait raison. Dans son programme, tout était détaillé et personne n’était laissé de côté, que ce soit les métiers de la justice ou encore de la santé, les militaires ou l’éducation. Tout le monde était représenté et s’il pouvait y avoir des discussions sur les montants de ces bonus, le montant du revenu de base ou encore le dessin des différentes classes, le principe paraissait tout simplement couler de source. Ce principe permettait aussi à chacun d’être maître de sa vie, en étant un moment artisan, puis pompier ou policier avant de décider de faire des études dans le domaine de son choix. Et si vous souhaitez prendre votre temps, juste rester chez vous, vous cultiver, passer du temps en famille ou simplement vous reposer, vous le pouvez. Avec ces principes, l’idée du chômage serait obsolète. Et pas de panique sur la perte de production, notamment pour la nourriture ou l’énergie. Toutes ces tâches seront prises en charge par des machines qui sont déjà opérationnelles et que l’on laisse aujourd’hui dans les laboratoires d’étude pour sauver artificiellement l’emploi.

“Bien sûr que ce genre de programme entraînerait de grands changements dans la société. Mais c’est le but de tout cela. La deuxième étape, après l’éradication de la pauvreté, c’est l’amélioration de l’accès à la connaissance et à la culture et cela passe par une modification de notre système éducatif.”

Comme attendu, la soirée tourne au récital pour Ahmed. Non pas je sois ridicule en face, qu’il m’humilie et que j’en sorte politiquement affaiblie. Mais les faits sont là, il rebondit sur toutes les attaques, déroule ses idées, en clair, il marque des points. Parce que même s’il est arrivé en tête des votes au premier tour, il sait que toute la classe politique s’est liée derrière moi ou a décidé de s’abstenir. Il n’a personne de son côté, aucun réservoir de votes. À ce moment, il est donné perdant dans les sondages mais la marge reste faible. Et je sais déjà que, quoi qu’il arrive, il a gagné. Ses idées sont passées, au moins en partie et dans une part non négligeable de la population.

“L’école sera comme aujourd’hui obligatoire jusqu’à 16 ans. La grande différence, c’est qu’elle aura pour but d’instruire les enfants à la liberté, la démocratie, au sens critique, à la réflexion et non plus à obtenir des compétences pour un futur métier. Ces compétences techniques, ils pourront les apprendre après 16 ans, en faisant des filières spécialisées, s’ils le souhaitent. De ce fait, il n’y aura plus besoin d’avoir tel ou tel diplôme pour réussir dans la vie. L’école leur aura appris à apprendre, à s’intéresser aux choses, à s’ouvrir l’esprit mais aussi à débattre, à échanger des idées et à remettre en cause l’ordre établi. Le but est d’avoir des citoyens libres de faire ce qu’ils souhaitent, et conscients de leur situation, de la situation du monde. Des personnes capables de réfléchir sans réciter bêtement ce qu’ils ont entendus ça et là.”

C’est là l’autre cheval de bataille d’Ahmed. L’autre penchant important de sa proposition qui est nécessaire pour que le tout fonctionne et soit cohérent. Parce qu’on ne change pas une société si on ne change pas ses enfants. C’est aussi le seul point faible qu’il concède à son programme : le monde proposé ne sera pas en adéquation avec les générations qui sont aujourd’hui dans le monde du travail. Oui, il y aura quelques années de transition, peut-être même une dizaine, et ces moments ne seront pas agréables à vivre de l’intérieur. Il le sait et il le dit. Mais ce qu’il énonce aussi, c’est que ces quelques temps terribles serviront à créer un monde bien meilleur. Le résultat en vaut la chandelle. Mais cela laisse encore sceptique assez de monde pour me donner la victoire.

Le reste du débat a permis d’aborder tous les sujets, de la situation extérieure aux conditions carcérales, de la façon de rendre la justice à des positions de société. Tous les sujets ont amené le même résultat : l’idée de base d’Ahmed se répercute partout, ouvrant vers une société plus équilibrée, plus libre et plus réfléchie. Une société nouvelle qu’il présente volontiers comme la société de demain et que l’on se refuse d’atteindre à l’heure actuelle. Moi, j’ai tenu ma ligne de la campagne, prônant pour plus de justice, plus de sécurité, essayant de contenter toutes les couches de la société mais farouchement opposée à cette proposition de balayer des siècles d’une société basés sur l’emploi, société que l’on avait même débilisé volontairement pour la garder sous contrôle d’une élite qui ne l’était que par la puissance financière. Oui, nous vivions dans une société où les personnages de télé-réalité sont plus connus que les scientifiques, où la moindre question de société peut-être considérablement influencée par un fait divers mal traité par un journaliste dont le seul but est d’attirer le plus de monde possible, parfois au détriment de l’information. Oui, nous vivons dans une société où des gens meurent dans la rue pendant que d’autres payent des chambres d’hôtel plusieurs milliers d’euros, où les personnes étrangères sont priées de s’intégrer sans qu’on ne leur laisse une chance de partager leur culture, où la couleur de peau ou le nom de famille influencent vos chances de réussite plus que les connaissances que vous possédez. Tout cela, tout le monde le sait mais une bonne partie préfère l’ignorer pour vivre sans remords. Une partie suffisante pour me donner la victoire et le poste de Présidente de la république française.

Et me voilà, dans mon bureau, à l’Elysée. Le débat public commence à prendre de l’ampleur sur la question de la redistribution des richesses, sur l’utilisation de robots en milieux agricoles et sûr le rôle véritable de l’école. Pour beaucoup de mes conseillers, ce n’est qu’un bruit de fond, un remous d’une élection qui aura vu un inconnu damer le pion à des sommités politiques. Depuis, Ahmed est reparti, comme il était venu. Il m’a appelée, le soir du résultat, comme c’est de coutume, pour me souhaiter bon courage, simplement. Je lui ai demandé ce qu’il ferait, s’il serait joignable pour intégrer de hautes positions, lui permettant d’influencer le cours des choses. Il m’a simplement répondu : “J’ai déjà tout dit et je sais que vous avez écouté”. J’avais déjà écouté. J’ai déjà réécouté. Mais je vais recommencer, encore une fois.

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