Un cadeau empoisonné

C’est un 12 Avril que tout a changé. Pourtant, le 12 Avril était habituellement un jour banal, presque ennuyeux. Le genre de jour où il ne se passe jamais rien, où la routine fait son oeuvre, où il ne fait ni beau, ni froid, où personne n’attend rien. Un jour qui passe sans même qu’on s’aperçoive qu’il soit passé. Un jour calme. Personne n’a d’histoire excitante qui commence un 12 Avril. Mais ça, c’était avant ce 12 Avril. Parce que ce 12 Avril allait tout changer.

En réalité, l’histoire avait commencé un peu plus tôt que ce 12 Avril. Selon certains, c’était le 8, selon d’autres, c’était le 10. Mais tout le monde est d’accord sur la façon dont cela avait commencé. Un matin, un bruit s’est propagé sur les réseaux sociaux : les clients de la banque Crédit d’Espoir avaient reçu 1 million d’euros sur leur compte dans la nuit précédente. Et très vite, la rumeur est devenue une information, tous les clients de cette banque avaient reçu 1 million d’euros, sans que personne n’ait d’explications. Vers 9 heures du matin, toutes les chaînes de télévision, toutes les radios, tous les moyens d’information étaient en alerte pour couvrir cette nouvelle.

Rapidement, il a été demandé aux 800 000 clients de cette banque de ne pas dépenser d’argent jusqu’à ce que la situation revienne à la normale. Evidemment, personne n’a suivi cette directive. Et à la mi-journée, toute la France commentait cette histoire. Que faire si on avait touché ce million ? Rembourser ses dettes ? Faire plaisir à ses proches ? Se faire plaisir en achetant une habitation, une voiture, ou en se payant des vacances ? Investir ? Ou alors tout garder de peur qu’on nous réclame de rembourser ce million un jour ou l’autre ?

Et quand on n’a pas reçu ce cadeau, la situation n’était pas moins éthiquement compliquée. Pour certains, il fallait tout simplement retirer ce million à ceux qui l’avaient reçu, pour les autres, il fallait redistribuer cette somme aux associations, à l’Etat, aux plus pauvres ou à toute la population. Certains pensaient déjà à faire des manifestations contre cette injustice ou à se rapprocher des personnes qu’ils savaient clients de cette banque. Et tout le monde finissait les discussions par s’imaginer avec ce million d’euro, soit en le dépensant, soit en le conservant, soit en l’investissant. 

Le premier soir, personne n’avait d’information fiable sur les raisons de ce million d’euros magique. Le Crédit d’Espoir n’avait toujours pas commenté officiellement la situation, toutes les banques étaient elles aussi paralysées et le gouvernement allait de réunion en réunion pour trouver une solution. Il se murmurait alors qu’une personne très riche avait fait un don insensé, qu’un pirate informatique avait trafiqué les comptes de la banque ou alors qu’un employé avait fait une mauvaise manipulation. Car la question était aussi de savoir d’où venait tout cet argent et si cet argent était réel, utilisable.

Sur ce point, les experts ont vite fait voler en éclat les certitudes du peuple. Oui, cet argent était réel et dépensable, ou au moins aussi réel que n’importe quelle somme inscrite sur un compte bancaire stocké informatiquement. Evidemment, il serait compliqué de convertir cette somme en monnaie sonnante et trébuchante mais personne ne compte utiliser 1 million d’euros en pièces de monnaie ou en billets, au moins sur une courte période de temps. Ces sommes d‘argent ne sont donc que des chiffres stockés sur des serveurs et transférés de serveurs à serveurs entre un acheteur et un vendeur. Et c’est comme ça depuis très longtemps. Nous possédons donc autant d’argent que ce qu’un système informatique affiche dans notre compte.

Quand à savoir d’où vient cette somme, elle n’a pas forcément besoin de venir de quelque part. Normalement, l’argent mis en circulation s’appuie sur une base réelle, par exemple sur l’or. Mais là encore, cela fait bien longtemps que la base en or ne couvre plus la totalité des sommes d’argent mises en jeu. L’argent peut donc être considéré comme partiellement artificiel mais cela n’empêche pas de le dépenser. La seule raison de réguler la quantité d’argent en jeu dans un pays est de contrôler l’économie, et notamment l’inflation. Mais on entrait là dans des considérations trop techniques pour la grande majorité des gens. Non pas que c’était trop compliqué à comprendre, mais l’éducation nationale avait déjà réussi à brider la capacité et la volonté de réflexion de la majorité de la population. 

En une journée, la situation en France avait déjà changé. Mais ce n’était pas encore le 12 Avril. 24 heures après le démarrage de la rumeur, la situation n’était pas réglée mais tout le monde s’était déjà un peu calmé. Chacun commençait à analyser la situation alors que la télévision nous montrait certains des gagnants ayant déjà dépensé la moitié de leur nouvelle fortune. Ils paraissaient heureux avec leurs nouvelles voitures de luxe, leurs nouvelles maisons, leurs crédits remboursés ou leurs vacances réservées sur des îles paradisiaques. La plupart avaient pris la décision de quitter leur emploi, ou au moins de poser quelques jours de congés pour se donner le temps de la réflexion.

Moi, je ne faisais pas parti de ces chanceux. Ma compagne non plus d’ailleurs. Forcément, nous avions passé la soirée à en discuter. Forcément, nous avions passé la matinée suivante à en débattre. Notre mot d’ordre était simple : rester calme. Tant mieux pour eux, ils ne nous ont rien pris, et soyons attentifs aux jours qui viennent pour surveiller les mouvements de notre banque. Mais cette position allait voler en éclat plus vite que prévu, et sans que l’on y soit pour quoique ce soit.

Les heures passant, la rumeur du bug informatique enflait. Aucun communiqué officiel ne sortait mais cela n’empêchait pas les bruits de courir et de s’intensifier. Pour être honnête, la thèse du bug informatique spontané ne tenait pas longtemps debout dès le moment qu’on y réfléchissait un peu. Mais cela n’avait pas d’importance, les gens avaient un bout d’explication, et cela leur suffisait. Il restait à savoir ce que l’on devait faire de cet argent. Le gouvernement continuait ses réunions et annonçait qu’une solution allait venir mais que ça ne servait à rien de prendre une décision dans la précipitation, on y risquait de faire un mauvais choix. Ils ont pris leur temps ; ils ont pris la mauvaise décision.

C’est donc le matin du 12 Avril que le silence a été brisé par la classe politique. Le président lui-même a pris la parole, en direct sur toutes les chaînes de télévision, toutes les radios et sur internet. Il fallait au moins cela pour ce qui est connu aujourd’hui comme la pire décision de l’histoire du pays. Peut-être même la pire décision de l’histoire de l’humanité. Enfin, là, je commence à reprendre les informations des complotistes et autres pessimistes de tout bord. Toujours est-il que cette prise de parole du 12 Avril a tout changé.

Le discours est resté célèbre : “ Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, vous n’êtes pas sans savoir que les clients de l’établissement bancaire Crédit d‘Espoir ont reçu sur leur compte la somme de un million d’euros, il y a quelques jours. Après une enquête approfondie, il semblerait qu’un problème informatique indépendant de l’Homme soit à l’origine de cet évènement. Ce constat nous a donc obligé, moi et mon gouvernement, après de nombreuses réunions avec l’ensemble des établissements bancaires français, avec les autorités européennes mais aussi avec des experts économiques, à prendre la décision de laisser cet argent aux personnes qui l’ont touché et qui, pour certains, l’ont déjà dépensé. Mais ce n’est pas tout. Par souci d’équité, et pour prévenir toute délinquance, nous avons décidé de donner 1 million d’euros à chaque français majeur ou dans l’année de sa majorité, n’étant pas client du Crédit d’Espoir. Cette mesure sera soumise dans l’après-midi au vote de l’Assemblée Nationale pour une application la plus rapide possible. Vous serez tenus rapidement au courant des modalités qui seront choisies pour cette mesure inhabituelle. Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, Vive la République et Vive la France.”

Je ne vais pas mentir, le pays s’est arrêté pour écouter ce discours. Et il nous a fallu quelques secondes après la fin de l’intervention présidentielle pour reprendre nos esprits. En l’espace d’une seconde, chaque Français allait toucher 1 million d’euros. Une somme presque irréelle. Un cadeau inespéré, pas même rêvé, car tellement improbable.

Jamais une séance de vote à l’Assemblée Nationale n’avait été autant médiatisée et autant suivie. Le pays s’était arrêté une seconde fois ce 12 Avril. Le vote a été limpide et les débats inexistants. Les députés avaient reçu un rapport d’expert leur indiquant que cette somme d’argent nous obligeait à endetter le pays auprès de la banque centrale européenne dans des proportions jamais vues. Mais cela offrait aussi la possibilité de relancer l’économie du pays en injectant une quantité incroyable d’argent. Cela permettait aussi d’éviter tout débordement causé par ce bug informatique magique que personne n’arrivait à expliquer. Et de toute façon, il était politiquement suicidaire, à quelques mois d’une nouvelle élection, de refuser cet argent à la population. Pourtant, il aurait bien fallu le leur refuser.

Le oui l’a emporté largement et le soir même, les journaux télévisés ont transmis les modalités de cette annonce. Toute personne, de nationalité française, étant majeur ou dans son année de majorité, allait toucher 1 million d’euro sur un compte spécial dans sa banque. Ce compte sera débloqué une fois que des vérifications auront été faites pour s’assurer qu’une personne ne touche pas deux fois cette somme. Enfin, même les personnes n’ayant pas de compte en banque auront cet argent, s’ils se manifestent dans une banque dans les 3 mois suivants ce 12 Avril. Une fois toutes ces formalités passées, ce million d’euros pouvait être librement utilisé, sans être préalablement bloqué par la banque.

Ce même soir, les commentaires issus des traditionnels micro-trottoirs étaient unanimes : cette mesure allait changer la face du pays, régler le problème de la pauvreté pour de bon et redonner au pays une puissance financière et économique perdue depuis bien longtemps. Et puis les associations allaient aussi certainement en bénéficier avec des dons plus importants, la culture aurait droit à un boom sans précédent et le niveau de vie et de bonheur de la population allaient exploser. Ce dernier point s’est révélé étrangement vrai. Mais pas dans le sens où l’entendaient les passants ce soir-là.

Ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, c’est que ce soir là, tout le monde était d’accord et tout le monde était content. Les gens de gauches qui expliquaient que la mesure allait avoir des bienfaits sociaux, les gens de droites qui indiquaient qu’avec cet argent, les investissements en bourse allaient pouvoir augmenter, les vieux qui pensaient améliorer leur fin de vie, les jeunes qui se prenaient à rêver de projets impossibles, les couples, les célibataires, le secteur du tourisme, de l’industrie, de l’agriculture, des transports, les hommes, les femmes, les pauvres et même les riches. Personne ne trouvaient rien à redire et on en venait même à se demander pourquoi on y avait pas pensé plus tôt. Pourquoi est-ce que c’est un problème informatique qui devait résoudre tous nos problèmes humains.

Le lendemain matin, les premiers millions étaient tombés sur les comptes, et les premières conséquences aussi. Comme on pouvait s’y attendre, un grand nombre de personnes a quitté son emploi sur le champ. Un très grand nombre. Un trop grand nombre, dès le premier jour, dès les premières heures. Mais peu de gens s’en sont vraiment inquiétés sur le moment, chacun agissait de façon égoïste en prenant l’argent et en se faisant plaisir. Ce million d’euros arrivait quelques années après une crise économique qui avait sacrément réduit le niveau de vie de chacun, il arrivait donc comme un salut inespéré pour bon nombre de ménages.

Lorsque je suis arrivé au bureau ce matin-là, je n’étais pas encore millionnaire, comme les collègues que j’ai retrouvé. Et si la matinée n’a pas été très productive, ce n’est pas uniquement à cause des nombreux absents, c’est surtout à cause des discussions que ces absences ont créé. Bien sûr, nous avons tous échangé sur le million que nous allions récupérer mais aussi sur ce qu’allait devenir l’entreprise. Et puis la discussion a vite changé d’échelle. Car nous savions tous que l’ensemble des entreprises de France étaient dans la même situation et que chaque employé se posait les mêmes questions. Après tout, à quoi bon continuer à travailler, maintenant que l’on avait de l’argent ?

L’après-midi, la plupart des Français avait touché son million, y compris moi et ma compagne. Pour autant, nous sommes restés au travail ce jour là, plus pour discuter et extérioriser nos doutes que pour faire avancer nos tâches professionnelles. Et le soir, lorsque l’on s’est dit au-revoir, cela ressemblait plus à des adieux. On était tous tombés d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas arrêter complètement de travailler, que le Pays ne pourrait pas tourner sans nous et que l’on finirait par s’ennuyer. Mais personne n’était dupe et les belles paroles s’envolèrent bien vite lorsque, chez soi, au calme, nous avons vu ce million d’euro sur notre compte, dans notre poche, dans notre main.

Le soir, nous avons tellement débattu, moi et ma compagne, que nous en avons presque oublié de manger. Il était d’un coup tellement tard que nous avons décidé de commander à manger plutôt que de préparer un repas. Et puis, après tout, on avait maintenant assez d’argent pour se permettre de commander une pizza, un repas chinois, des sushis ou même un repas gastronomique. Et ce, tous les soirs. Sauf que nous n’étions pas les seuls dans cette situation et que les personnes qui nous livraient habituellement avaient elles-aussi un million de bonnes raisons de rester chez elles à commander leur repas. Après une dizaine d’appels à différentes enseignes, nous nous sommes rabattus sur un plat de pâtes simple, en riant de la situation. Mais c’était déjà les premiers signes de ce qui allait se passer.

Le lendemain, nous ne nous sommes pas rendus à notre travail afin de discuter au calme de ce que nous ferrions de ces deux millions d’euros. En personnes responsables, il nous est apparu en premier lieu qu’il fallait placer une partie de cette somme sur un compte bancaire. Après tout, nous étions encore jeunes, sans enfant, locataires et heureux comme cela. Nous avons aussi pris la décision de conserver notre emploi mais de voir avec nos employeurs pour réduire notre temps de travail. L’idée était simple, profiter de cet argent pour profiter de la vie, de nos loisirs, mais avoir en tête qu’on ne vit pas toute une vie sur deux millions d’euros. Nous avons aussi choisi de dissocier nos millions, parce qu’on ne sait pas ce que la vie nous réserve comme on dit.

Nous avons donc appelé notre banque pour prendre rendez-vous et discuter d’un placement avantageux de la majorité de notre nouvelle fortune. Quatre-vingt sept heures d’attente. Voilà ce que nous a répondu la boîte vocale qui nous a accueilli en milieu de matinée. Ce ne pouvait être vrai, et puis après tout, c’était la saison des bugs informatiques. Sauf que non, nous n’étions pas les seuls à vouloir contacter notre agence bancaire immédiatement dans le but de discuter de ces euros tombés du ciel. Dans les rues, des files d’attentes interminables occupaient tous les trottoirs. Jamais je n’avais vu autant de personnes à pied dans les rues, et jamais je n’avais vu aussi peu de voitures sur les voies. Les employés de banque avaient été réquisitionnés par leurs établissements, à la suite d’une note gouvernementale disait-on, mais c’était loin d’être suffisant.

Et ces files d’attente n’étaient pas que pour les banquiers. Les magasins aussi étaient pris d’assaut, tout comme les commerces de proximité. Sauf que eux n’avaient pas pu réquisitionner leurs employés. Et autant le dire tout de suite, on ne reste pas longtemps agent de caisse ou à la mise en rayon quand on est millionnaire. C’était donc les supérieurs hiérarchiques qui étaient descendus faire face aux clients trop nombreux, trop énervés, trop riches. Ils faisaient ce qu’il pouvaient dans des métiers qui n’étaient pas les leurs, prouvant par la même occasion qu’ils ne connaissaient pas ces tâches.

L’argent aidant les gens à être patients, on ne déplora que quelques bousculades mineurs en cette matinée, les gens préférant revenir plus tard, un autre jour, pour éviter les problèmes, parce que tous les millions du monde ne réparent pas plus vite un membre cassé. Le problème, c’est que cette situation a duré, plus longtemps que prévu. Elle a même empiré au fil des jours, de moins en moins de gens étant prêt à travailler face à des clients insupportables, alors qu’un million d’euros les attendait. Et les supérieurs hiérarchiques ont suivis, par ordre d’importance. Après cinq jours, les premiers magasins gardaient leurs rideaux baissés. Et cette situation se répétaient ailleurs que dans les magasins : les compagnies de bus n’avaient plus assez de chauffeurs, les société de télécommunications manquaient de techniciens de dépannage, les livreurs ne livraient plus.

C’est même à ce moment que les métiers invisibles se sont rapidement montrés. Fini le personnel d’entretien, fini les fournisseurs de consommables pour l’administration, fini les standardistes, fini le réapprovisionnement des distributeurs de friandises ou de machines à café en entreprise, fini les vigils, les employés des ports, des péages aux autoroutes, les plongeurs dans les restaurants, les ouvriers sur la voirie, et ainsi de suite. En réalité, tous ces métiers n’ont pas disparu complètement. Certaines personnes continuaient à faire leur travail, mais en renégociant fortement leur contrat et leurs conditions de travail. Et puis il y avait les étrangers, qui n’avaient pas eu droit à ce million d’euros car ils ne sont pas citoyens français. Eux étaient demandeurs d’emploi, et le monde du travail était demandeur de leur main d’oeuvre. Et contrairement à ce que disaient les partis nationalistes d’avant ce 12 Avril, les étrangers n’étaient soudainement pas assez nombreux.

De mon côté, je regardais la situation de loin, continuant mon travail à mi-temps, cherchant les bonnes adresses pour faire mes courses dans le calme et sans trop dépenser quand même. Parce que forcément, puisque les gens avaient de l’argent, ils fallaient qu’ils le dépense. Et pour les aider, plusieurs industriels avaient décidé d’augmenter les prix, indiquant subir une baisse de production à cause de l’absentéisme dans les usines. La bonne vieille loi de l’offre et de la demande, et des gens subitement prêt à ne pas regarder à la dépense. Sauf que la situation était plus problématique qu’il n’y paraissait et même moi, en observateur extérieur que je me croyais, je n’ai pu comprendre que le point de non retour avait été dépassé depuis bien longtemps.

Parce que si faire la queue deux heures pour acheter son pain ou ne pas pouvoir aller au cinéma parce que trop peu de salles sont ouvertes et trop de monde est client est embêtant, les vrais ennuis étaient ceux auxquels on ne pensait pas. Les hôpitaux subissaient le même sort, ainsi que les organes de presse, la police, l’école mais aussi l’industrie agricole, les sociétés d’énergies et de télécommunication et même la classe politique et le système bancaire. Avec ces millions d’euro, c’est l’ensemble des institutions qui soutiennent la nation qui s’effondraient, pendant que l’on pestait parce qu’on avait vu quelqu’un doubler deux personnes à la queue d’un supermarché.

L’Histoire retiendra qu’il aura fallu une semaine et un million d’euros par habitant pour que le pays tombe. Au départ, cela a commencé par quelques émeutes avec des blessés à la clé pour avoir le dernier morceau de fromage, morceau qui se négocia à dix fois son prix initial déjà largement surévalué. Et puis cela s’est reproduit, ailleurs dans le pays, dans une autre région, une autre ville, un autre village. Et les informations qui arrivaient à la population étaient parcimonieuses, mal présentées donc mal comprises. La police ne pouvait réagir partout en même temps et les quelques personnalités politiques restées là n’arrivaient pas à prendre de positions claires. Alors la situation a continué à dégénérer.

Ailleurs dans le monde, nous nous en rendrons compte bien plus tard en tant que français, la situation avait été plutôt bien analysée. En conséquence, les dirigeants de l’Union Européenne se sont vite réunis pour statuer sur le sort de la France. Des garanties ont été demandées à l’état français, afin d’assurer la sécurité du peuple mais aussi, et surtout, afin d’assurer le remboursement de l’emprunt. En parallèle, les relations commerciales avec la France ont été coupées et une police aux frontières à été instaurée par les pays frontaliers. La situation était devenue incontrôlable et il était hors de question que l’agitation se propage à toute l’Europe.

C’est à ce moment que le président de l’époque a tenté de reprendre le contrôle en annonçant que l’armée allait être déployée dans les grandes villes afin de ramener le calme. Sauf que l’armée était elle aussi composée d’hommes et de femmes nouvellement millionnaires et donc moins enclins à exécuter les ordres. Les mutineries ont succédé aux désertions en masse et l’armée appelée à ramener le calme n’était pas en condition de simplement se déployer à l’intérieur du pays. De toute façon, la menace militaire avait suffit à mettre le feu aux poudres et à déclencher une violence que l’on ne pensait jamais voir.

Je me souviens être rentré chez moi en panique ce jour-là. En entendant parler de déploiement militaire, j’avais compris que rien de bon ne pourrait arriver. Sur le chemin, j’ai vu des bâtiments en feu, des gens se battre dans la rue et quelqu’un être balancé d’une fenêtre d’immeuble. Ma compagne était déjà là, à consulter différents blogs, seule source d’information “viable” à ce moment. “Ils appellent à la guerre !” m’a-t-elle dit. Elle parlait de différents groupes politisés qui faisaient du bruit sur les réseaux sociaux. En réalité, aucun groupe n’était capable de diriger quoi que ce soit. C’était chacun pour soi, pour protéger les derniers euros qu’il pouvait nous rester ou pour récupérer ceux que nous avions perdu.

Parce que oui, il avait fallu moins de deux semaines à certains pour dépenser un million d’euros et se retrouver plus pauvre qu’avant ce 12 Avril. Tous ces nouveaux pauvres avaient le même profil, c’étaient d’anciens pauvres, qui ont remboursé leurs dettes, acheté une nouvelle voiture trop luxueuse, fait l’acquisition d’un appartement, mangé des produits chers dans des proportions gargantuesques, dépensé sans compter. Et à ce moment, ils étaient jaloux de ceux qui avaient encore de l’argent, criant à l’injustice, arguant qu’un bug informatique avait dû leur reprendre cet argent. Et non seulement ils n’avaient plus d’argent, mais ils n’avaient plus de travail et les prix avaient augmentés dans des proportions incroyables. Et leurs anciens emplois étaient maintenant occupés par des étrangers, quand ils n’avaient pas été supprimés pour causes de vacances des patrons.

Alors, le pays s’est embrasé. Les dernières économies de chacun ont été dépensées dans des armes à feu, pour se défendre, pour reprendre son bien. Je me suis même surpris à moi-même faire l’acquisition d’un pistolet et de quelques balles, sans même savoir comment me servir d’une telle chose. Bien sûr, c’était hors la loi, mais la loi n’avait plus cours depuis bien longtemps, écrasée par quelques euros. Bien évidemment, il n’était plus question d’aller au travail, c’était trop dangereux, simplement pour développer quelques logiciels informatiques dont plus personne n’aurait utilité, au moins à court terme. Mais il fallait continuer à vivre, à se nourrir, et attendre que tout cela passe.

Les villes se sont vidées au fil du temps, pendant que le nombre de morts augmentait inlassablement. Avec mon épouse, nous sommes partis vivre à la campagne, dans mon village d’enfance, là où la situation était plus calme et où les circuits courts d’approvisionnement nous assuraient de la nourriture au quotidien. Au milieu des vaches, nous étions hors du temps. Nous nous sommes mis au travail dans les champs et finalement, chaque village s’est mis à fonctionner en autonomie. Des circuits d’échanges et de troc se sont mis en place, en évitant soigneusement les centres villes qui continuaient de brûler. Nous étions revenus plusieurs années en arrière sur notre mode de vie, mais nous étions vivants et c’était déjà beaucoup.

Après quelques semaines, l’Union Européenne a décidé d’envoyer une coalition militaire pour ramener l’ordre dans les centres urbains. Les morts se comptaient déjà en centaines et cette armée extérieure n’allait rien arranger. Elle représentait au contraire un adversaire de plus, un adversaire armé et déterminé qui devenait une raison de combat pour certains. Alors les combats se sont intensifiés, et la France a enterré pour un long moment ses conquêtes sociales, ses avancées sociétales et sa culture de la réflexion héritée de combats bien plus nobles.

La faillite générale a duré 6 mois, avant que les politiques reprennent leurs positions et que le peuple reprenne ses esprits. Les combats ont continué encore quelques semaines dans les centres villes, puis est venu le moment des comptes. Tout était à reconstruire, au sens propre comme au figuré. Avec mon épouse, nous avons retrouvé notre ancien appartement criblé de balles, vidé de ses meubles, dévasté tout simplement. Les visions choquantes s’accumulaient, confrontant réalité du jour et souvenirs d’une époque qui paraissait dater d’un siècle. Déambuler dans ces rues saccagées, dans ces fragments de mémoires brûlés, était une douleur indescriptible.

Au bout du compte, si la situation est revenue à la normale, c’est parce que la majorité des millions d’euros avaient été dépensés. Plus rien n’avait de valeur, plus rien n’avait de sens, et la population à retrouver la raison. Il n’y avait plus rien à gagner, plus rien pour lequel se battre, puisqu’il n’y avait plus rien.

En réalité, il a fallu six autres mois avant que la situation revienne à la normale, que chacun reprenne sa place, que les campagnes arrêtent leur commerce parallèle, que les commerces de proximité rouvrent, que chacun reprenne son travail, qu’on nettoie les rues, que de nouvelles élections soient organisées, que les militaires rentrent dans leurs casernes, que les hôpitaux se désengorgent, que les bouchons reviennent sur les routes et que la météo soit de nouveau le sujet de préoccupation numéro un. Cela ne signifie pas pour autant que tout était rentré dans l’ordre, car rien ne peut effacer ce 12 Avril. De nombreuses familles avaient pleuré leurs morts, et l’ensemble du pays était dans un état lamentable. Mais au moins, la banalité du quotidien avait repris sa place dans les esprits.

Plusieurs années après, nous avons pu faire le bilan de ce 12 Avril. Après tous les évènements, la pauvreté avait explosé, les inégalités étaient à leur plus haut, et la France est devenu un état sous tutorat de l’Europe, dépendant du bon vouloir des autres pays pour ses contrats commerciaux extérieurs. Un bug informatique avait plongé le pays des lumières dans une obscurité qui mettrait des décennies à complètement se dissiper.

De mon point de vue personnel, mon couple n’a pas survécu au retour à la normale. Comme beaucoup de personnes, il était devenu compliqué de vivre avec quelqu’un dont la présence ramenait toujours des souvenirs de ce 12 Avril. Mon niveau de vie a drastiquement diminué mais je n’ai eu personne de proche à enterrer. Il fallait simplement passer à une nouvelle vie, pour oublier cette période, oublier ce que l’homme était capable de faire pour quelques euros. Oublier qu’aucune bonne histoire ne commence un 12 Avril.

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