Liberté oubliée

Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket captive suffisamment l’audience et le signal vient d’être donné, subtilement depuis l’autre bout de la salle. Nina sort de son sac à dos posé entre ses jambes une casquette aux couleurs des Alouettes Bleues de Vendée qu’elle enfile aussitôt après avoir activé un dispositif en métal faisant tout le tour de l’intérieur du couvre-chef. Puis elle sort discrètement une grenade oubliette, bien dissimulée dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant de son sweat shirt ample à capuche. Elle relève la tête, regarde devant elle et observe une nouvelle fois son frère réaliser le signal convenu. Elle en est sûre, elle est prête, elle doit déclencher sa grenade oubliette et ainsi effacer la mémoire du Maire. Un panier à 3 points est marqué par les Alouettes Bleues, le public se lève pour célébrer, Nina prend une grande respiration, ferme les yeux et détend ses mains crispées autour de l’arme qu’elle dissimule. Elle ne déclenche pas sa grenade, ouvre les yeux et range soigneusement l’engin dans son sac, avant de jeter un regard à son frère, lui signifiant qu’elle renonçait à l’opération.

“ Je peux au moins savoir pourquoi tu as désobéi ?

– Parce que j’en ai marre de cette vie ! répond Nina.

-Voilà, c’est tout ce qu’elle a voulu me dire depuis tout à l’heure, enchaîne Martin, le frère de Nina.

-Mais ce n’est pas une raison ! martèle Pierre. Tu le sais comme tout le monde ici, une occasion de la sorte ne se reproduira pas avant plusieurs mois. C’est le travail de tout le monde que tu as jeté à la poubelle, sur un coup de tête, et c’est insupportable.

-Sauf que ce n’est pas un coup de tête. J’en ai marre de vivre dans la clandestinité, de faire attention dès que je sors dans la rue. Je n’en veux plus de cette vie que je n’ai pas choisie. Je ne veux pas être une terroriste.

-On va faire comme si personne ici n’avait rien entendu. Tu vas retourner dans tes quartiers et je viendrai avec ton frère pour en discuter calmement. Tu sais que nous faisons cela pour la liberté, que nous ne sommes pas des terroristes, c’est l’État qui nous donne ce nom dans les médias et que nous ne nous arrêterons pas de si tôt.”

Nina est retournée dans sa chambre, après avoir remis son sac à dos piégé qu’elle n’a pas déclenché à l’armurerie des Défenseurs de la Liberté. Elle est calme et déterminée, sûre d’elle et de son choix, attendant les remontrances de son frère et de son chef de corps. Elle connaît déjà leurs arguments et sait comment y répondre. Sa décision est prise et elle ne reviendra pas dessus.

“ Alors, on fait quoi maintenant ?

-Vous, je ne sais pas mais moi, je m’en vais d’ici.” La phrase fait l’effet d’une bombe pour Pierre et Martin, qui avaient déjà prévu leur discours moralisateur.

-Et tu vas où ? s’inquiète Martin.

-Je vais me rendre à la police et demander à bénéficier du programme de retour à la citoyenneté.” Cette annonce laisse un blanc.

-Et tu vas faire quoi après ? Tu n’as que 16 ans et tu n’as jamais rien connu d’autre que la vie parmi nous.

-Non, c’est faux ! J’ai connu la vie avant, j’en ai quelques souvenirs et je sais que c’était mieux.

-Mais c’était avant ! intervient Pierre dans la discussion de famille. C’était avant que l’Etat passe les lois de sécurité et interdise la liberté d’opinion politique. C’était avant que tes parents meurent pour la liberté à nos côtés. Tu te rends compte qu’en nous quittant, tu acceptes de perdre ta liberté ?

-Et toi, tu te rends compte qu’en vivant dans l’illégalité, on n’est pas libre ! rétorque aussitôt Nina.” La réponse a fait l’effet escompté et Martin se trouve obligé de mettre à la porte son chef pour continuer la discussion avec sa soeur plus calmement.

-Tu te rends compte qu’en faisant cela tu nous mets tous en danger et que tu risques d’être la cible d’attaques de la part du groupe ?

-Sérieusement Martin ? Tu sais que je ne serai un danger pour personne. J’ai déjà tout prévu, j’irai dans une autre ville pour qu’on ne puisse pas me retracer. Et je ne compte pas vous dénoncer, je veux juste vivre ma vie sans avoir à devoir mener des attaques pour effacer la mémoire des gens.

-Tu sais que ces attaques sont essentielles pour faire passer notre message. Le peuple doit savoir que ces lois liberticides ne garantissent pas leur sécurité, parce qu’aucun gouvernement ne peut promettre une totale sécurité.

-Et pour ça, on doit effacer dix ans de la mémoire de civils qui n’ont rien demandés ?

-Non, on doit effacer la mémoire des personnes médiatiques et tu le sais, il peut y avoir des dommages collatéraux.

-Oui je le sais, mais je ne le supporte plus. Et je ne supporte plus cette vie où tout ce que je fais doit d’abord être validé par un supérieur hiérarchique.

-Et donc on arrêtera de se voir ?

-Oui, mais on pourra toujours rester en contact par le biais de messageries cryptées. Ou alors tu me suis.

-Je te comprends mais je ne peux pas rejoindre ce gouvernement qui a tué nos parents. Tu vas me manquer petite sœur.”

Comme elle l’a annoncé, Nina quitte les Défenseurs de la Liberté, prend plusieurs bus qui utilisent encore des tickets en papier sans empreinte numérique pour arriver jusqu’au centre de réinsertion à la citoyenneté de Rouen. C’est un des plus gros centre du pays dans lequel on retrouve aussi bien des condamnés pour des faits classiques, des condamnés pour terrorisme ou d’anciens membres des Défenseurs de la Liberté venus se rendre de leur plein gré. Le centre de réinsertion propose un accompagnement avec des cours de citoyenneté mais aussi des formations professionnalisantes pour pouvoir se réinsérer le plus rapidement possible dans la société française.

Nina a tout prévu en avance et demande à être hébergée dans le centre, ce qui ne peut lui être refusé à son âge. Elle explique à l’employé d’accueil avoir été embrigadée dans le groupement terroriste par ses parents et y avoir passé tout son temps à l’arrière, coupée du monde extérieur, et donc incapable de comprendre qu’elle était dans le mauvais camp. Ses affaires sont fouillées minutieusement, elle est elle-même inspectée, avant d’avoir le droit à une chambre en échange d’un formulaire administratif qui représente son examen d’entrée. Elle doit y indiquer des informations sur la cellule qu’elle a quittée et n’a aucun mal à justifier l’imprécision des données qu’elle écrit avec l’argument de la fuite non prévue et surtout de la première sortie en 10 ans hors des murs de sa prison.

Elle a droit à un premier entretien au bout de trois jours, dans une grande pièce lumineuse, entourée d’une dizaine d’inconnus et d’une femme bien apprêtée, là pour conduire le premier cours de citoyenneté. Sur les murs bicolores, blancs dans leur moitié inférieure, jaune pastel dans leur moitié supérieure, sont accrochés plusieurs portraits des précédents présidents et des ministres de la sûreté intérieur, accompagnés par plusieurs papiers sous verre, de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen aux récentes déclarations pour la sécurité de l’humanité signées ces 10 dernières années. On trouve aussi quelques citations célèbres comme “la liberté amène le désordre” ou “la sécurité prévaut sur toutes les autres valeurs”, ainsi qu’une frise chronologique des évènements créateurs de la République Sûre : du couronnement de Napoléon à la signature des accords de Lyon, interdisant la liberté d’opinion politique pour mettre fin à l’incertitude des élections et ainsi barrer le chemin des partis extrémistes.

Nina connaît bien tout cela, tout comme les statistiques données par l’enseignante de citoyenneté pour justifier les lois anti-liberté au profit d’une république plus sûre. Bien sûr que le principe d’élection démocratique crée trop de doute, et impose des changements trop importants trop régulièrement. Bien sûr que les gens peu éduqués ont un poids trop fort dans ce processus, créant un risque d’amener les extrêmes au pouvoir. Tous ces arguments, les Défenseurs de la Liberté les connaissent et les enseignent aux plus jeunes de leurs rangs. Les autres participants aussi ont l’air d’avoir entendu ces discours un bon millier de fois, à l’école, dans les médias ou lors des réunions d’information politiques organisées dans les mairies pour tenir au courant les citoyens de la politique en cours décidée par le chef de l’État.

Ce premier cours se solde par un questionnaire individuel qui permettra de personnaliser les futures leçons puis par un tour de table des participants. Dans la salle, il y avait donc plusieurs voleurs, dont un homme expliquant que c’est la misère qui l’a conduit à de telles incivilités, quelques injures à personnes responsables du maintien de la sûreté et un homicide involontaire dû à une conduite manuelle sur une zone réservée aux véhicules autonomes. Nina est la seule de ce groupe de nouveaux à avoir fui les Défenseurs de la Liberté et cela impressionne beaucoup ses collègues du jour. Elle a déjà rencontré dans les couloirs du centre d’autres anciens terroristes mais elle ne veut pas s’approcher d’eux pour ne pas entretenir une vision nostalgique des dix dernières années.

“ Tu es là ?

-Oui, comment ça va ? écrit Martin

-Bien, ne t’inquiètes pas, tout va bien. J’ai déjà démarré les leçons de civilisation et de citoyenneté et j’ai fait un bilan de mes compétences professionnelles. Je vais me diriger vers un poste administratif, secrétaire ou gestionnaire des archives, un truc comme ça.

-Et ce n’est pas trop dur de les entendre raconter leur propagande à longueur de journée ?

-On s’y fait, je crois. Tu sais, il suffit d’apprendre et de réciter à l’identique pour qu’ils soient contents alors je m’exécute.

-Tu penses en avoir pour combien de temps à rester enfermée avant de pouvoir sortir du centre ?

-Comme j’ai de bonnes notes, ils pourraient m’accorder une permission d’un week-end après 6 mois de stage, donc dans quelques mois si tout va bien.

-Ça serait bien si on pouvait se voir. Depuis que tu es partie, l’ambiance est loin d’être au top. Sophie et Richard se sont fait arrêter et certains ont commencé à t’accuser de trahison.

-Il faut que je te laisse, je dois aller à la cérémonie du réconfort présidentiel. Tu sais que ce n’est pas moi, et cette connexion que nous avons est sécurisée, j’en suis certaine. À la prochaine !” conclut Nina en veillant à bien se déconnecter du réseau protégé qu’elle utilise pour garder le contact avec son frère.

Les semaines passent et se ressemblent au centre de réinsertion à la citoyenneté et c’est le but ; les participants entrent dans une routine pacifique, dans un cadre lumineux, avec des enseignants souriants qui ne font que de légères variations du même thème à chaque nouvelle leçon. L’idée est de remplir la tête des élèves avec des pensées citoyennes pour qu’ils n’aient plus à réfléchir par eux même, pour leur propre sécurité et celle de la République. En parallèle, des activités sont proposées afin d’acquérir des compétences qui permettront le placement dans un emploi à la sortie du stage de réinsertion.

Nina a choisi d’apprendre à gérer des archives plutôt que d’occuper un poste de secrétariat. Elle suit donc des formations sur le classement des données, leur protection mais aussi leur analyse par le biais d’outils numériques capables de synthétiser des documents pour en donner le sens à retenir, sans qu’une personne humaine n’ait à les consulter. Elle aurait préféré un emploi plus pratique, dans la mécanique ou la robotique, mais le centre lui a indiqué qu’il n’y avait plus de postes libres dans ces milieux. Il est donc impossible de se former à ces métiers, l’État optimisant ses ressources en main d’œuvre. Et il est dangereux de demander plus de liberté.

“ C’est bon, j’ai ma permission pour le week-end prochain dans deux semaines !

-Le week-end du 26 ?

-Oui ! Je pars le samedi matin et je dois être rentrée le dimanche soir. J’ai eu des supers notes en citoyenneté et histoire de France donc ils me laissent la permission avec deux semaines d’avance.

-Ça tombe mal, je ne vais pas pouvoir monter te voir, j’ai une opération le dimanche 27 et je ne vais pas pouvoir la reporter.

-C’est pas grave, c’est moi qui vais descendre ! Comme je reçois un peu d’argent pendant le stage, j’ai assez pour payer le train si je m’y prends maintenant. Prépare-toi à me voir débarquer le 26 au midi et je resterai dormir chez toi le soir.

-Par opération, je voulais dire qu’il y a un match de basket et que le député sera là.

-Et bien ça sera l’occasion pour qu’on discute de ça aussi. Tu ne crois pas qu’il serait temps que tu te ranges et que tu arrêtes de te mettre en danger comme ça ?

-Ils ont donc réussi à te retourner la tête. Tu sais pourquoi je me bats.

-Non, ils ne m’ont pas retourné la tête. On en discutera de vive voix ensemble, quand je serai chez toi.”

Nina a pris le train comme prévu, sans bagage pour être sûre qu’on ne lui ait pas mis de mouchard. Elle arrive chez son frère peu après midi et ils décident tous les deux de faire un tour en ville pour discuter de tout et de rien. Pour Martin, c’est une occasion de sortir de chez lui et d’arrêter de penser à son opération du lendemain. Pour Nina, c’est l’occasion de profiter de sa liberté passagère, avant de reprendre les discussions sérieuses dans la soirée.

“ Tu ne m’as pas raconté comment Sophie et Richard se sont fait prendre, démarre Nina.

-Ils sont partis en opération et se sont fait prendre.

-Comment ? Qu’est ce qui les a trahi ? Je n’ai pas entendu parler d’un attentat dans ta région ces derniers mois.

-Ils ont été trahis par les protections mémorielles. Les agents de sûreté se sont mis au détecteur de métaux et arrêtent toute personne avec un dispositif métallique dans un chapeau ou une casquette. C’est après l’arrestation qu’ils choppent la grenade oubliette et nous envoient en prison.

-Et demain, tu vas faire quoi ? Si tu n’utilises pas de protection mémorielle, toi aussi tu vas oublier les 10 dernières années, s’inquiète Nina.

-Je sais… Et faire cette opération sans protection amplifierait l’attaque, les autorités seraient incapable de trouver  le coupable. Je verrai demain devant la salle ce que je fais mais je dois réaliser cette attaque, quoi qu’il en coûte. Cette dictature a trop duré !

-Écoute, je suis d’accord avec toi, le monde qui nous est proposé dehors est loin d’être parfait. Ils veulent que j’abandonne toute idée de liberté et c’est monstrueux. Les derniers mois que j’ai passé ont été durs parce qu’il a fallu que je combatte leurs idées horribles, tout en leur faisant croire que je les suivais. Et à force qu’ils me le répètent, je sais bien que quand je sortirai du centre dans 6 mois, il y a un risque pour que je rentre dans le rang et ça me fait peur. Mais te perdre dans une attaque terroriste après tout ce que tu as fait ces dix dernières années, ça me fait encore plus peur. Tu mérites de vivre librement, pas de finir en prison ou d’oublier 10 ans de ta vie.

-Pour vivre librement, il faut faire cette opération ! martèle Martin. S’en prendre à un député, ça ne s’est jamais fait. Ce serait immense et ça forcerait tout le monde à sortir du status quo, ça fera bouger les choses, c’est sûr.

-Je crois qu’on ne tombera pas d’accord, conclut Nina dépitée. Je dois repartir demain matin, je me lèverai tôt. Tu seras libre de faire ce que tu veux après.”

La nuit est passée et il est déjà 9h30 quand Martin ouvre les yeux. Il bondit de son lit et découvre la chambre de Nina vide. Sa sœur est partie sans lui dire au revoir. Martin se ressaisit et se prépare pour une journée qui tourne déjà en boucle dans sa tête. Sauf que ses affaires ont bougé : il manque son sac à dos, un sweat à capuche avec poche ventrale et la grenade oubliette. La casquette avec protection mémorielle est toujours à sa place avec le billet pour le match de l’après-midi.

Nina est en place, tout juste quelques rangées derrière sa cible. Le match de basket vient tout juste de démarrer et l’équipe locale prend une petite avance qui amène le public à donner de la voix. Nina aperçoit de l’autre côté du terrain son frère, assis au milieu de gens debout, balayant son regard dans la salle. Elle sort discrètement la grenade oubliette, bien dissimulé dans le fond du sac, qu’elle cache de suite dans la poche avant du sweat shirt ample à capuche qu’elle a emprunté à son frère. Elle sort son téléphone portable et envoie un message à son frère : “prends soin de moi, je vais avoir 10 ans à rattraper”. Elle attend que le message soit reçu, observe son frère regarder son téléphone portable, serre la grenade dans ses mains, ferme les yeux et oublie qu’elle a failli abandonner sa liberté.

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