Une journée mémorable

Voilà quelques journées que le bruit enfle sous les chaumières ; le cirque de Philip Astley allait faire escale à Saint Martin de Boscherville une poignée de jours avant de se poser à Rouen pour quelques semaines. La nouvelle était arrivée par des marchands itinérants venus du Havre et le nom de monsieur Astley était déjà reconnu dans la population française, même chez les laboureurs et les journaliers habitants à plus d’une journée de voyage à pied des grandes villes, surtout dans la moitié Nord du Royaume. C’était un nom synonyme de souvenirs mémorables, et le savoir faire étape dans un petit village paraissait irréel et vecteur de découvertes uniques dans une vie, d’autant plus pour Jacques qui venait de dépasser son sixième anniversaire depuis seulement quelques semaines.

Monsieur Astley avait d’abord acquis sa renommée de l’autre côté de la Manche, dans le Royaume d’Angleterre. Cela faisait une vingtaine d’années que l’ancien dragon avait rangé son sabre pour devenir monteur de spectacles équestres, une activité qu’il a rapidement fait évoluer pour créer des moments de démonstrations de talents divers et impressionnants dans ce qui s’est alors fait appeler “le cirque”. D’abord dans des établissements en pierres puis dans des tournées à travers la campagne, on pouvait admirer le travail de dressage sur de magnifiques chevaux, souvent trop vieux pour continuer leur emploi guerrier mais toujours suffisamment vivant pour galoper devant le public tout en étant monté par différents types de voltigeurs. Un grand spectacle que chacun était capable d’apprécier, de la lingère au Roi, et dont la réputation ne peut pas être contenu par un bras de mer que l’on traverse en une journée. C’est ainsi que le cirque Astley a pris la route, puis la mer et enfin la campagne afin de démontrer au Roi de France la valeur du savoir-faire anglais.

Depuis cette première incursion hors de son pays de naissance, le cirque Astley a évolué, ajoutant des jongleurs, des gymnastes et parfois quelques autres animaux dressés en accompagnement de numéros d’équilibres menés par des chevaux élevés et choyés dans ce but. Ces derniers étaient toujours le clou du spectacle, pas seulement pour leurs performances acrobatiques et artistiques mais aussi simplement pour leur allure, à la fois musculeuse et élégante. Des robes impeccables, des portées de tête exceptionnellement droits, un regard presque hautain, une crinière soigneuse et des sabots qui semblent voler au-dessus du sol. Leur apparence laissait transparaître la richesse des soins dont ils bénéficiaient.

C’étaient ces bêtes de concours qui traversaient la Manche pour venir faire le spectacle en France et il était impératif de maintenir leur niveau d’entretien, c’est toute la réputation du spectacle qui tenait dessus. C’est comme cela que la troupe faisait souvent escale dans les campagnes quelques jours avant d’arriver en ville, le temps de reposer les corps et de préparer un terrain plus favorable que des pavés ou un quai de terre battue au lieu de représentation. Et cette année-là, le seigneur Boivarin détenait une jument qu’il imaginait pouvoir vendre à monsieur Astley. Il a fait galoper le bruit pour que le cirque fasse étape non loin de son domaine, quelques jours, le temps de la rencontre et de la négociation.

Anita, c’était le nom donné par la petite Charlotte Boivarin à cette jument de robe baie aux couleurs profondes lors de sa naissance il y a 6 ans. La crinière est dense et noir comme une nuit sans Lune, faisant écho à ses yeux dans lesquels se reflètent les étoiles. L’animal se tenait sur des pattes élancées, des muscles affinés dans la douceur et une lignée prestigieuse dont un ancêtre qui venait du haras royal de Louis XIII. En pleine force de l’âge, monsieur Boivarin pouvait en espérer une belle somme, pas moins de 300 livres tournois à coup sûr. Et comme l’animal ne lui était pas utile pour les travaux aux champs et que Charlotte aimait plutôt monter Habeland, un Selle Français racé, de robe crème tirant vers le bouton d’or au soleil, sa vente était l’occasion de récupérer un peu de monnaie et beaucoup de prestige, en supplément de quelques contacts commerciaux.

La famille Charon était bien loin de ces considérations, occupée à arroser les potagers de légumes tout en moissonnant les champs de blé et d’orge détenus par quelques propriétaires issus de lignées présentes au village depuis quelques siècles. Les Charon ne sont arrivés à Saint Martin de Boscherville que depuis une génération, la famille était devenue trop grande pour tenir dans l’ancienne chaumière séculaire alors Guillemin avait pris le large de quelques dizaines de kilomètres et il a trouvé un foyer suffisant pour fonder sa propre famille qui est restée là, au service de plus important qu’elle. 

C’est justement dans les champs que Jacques Charon a entendu parler du cirque Astley, de sa grandeur, de sa magnificence. Les adultes eux-mêmes se réjouissaient de l’arrivée d’un tel spectacle, poussant Jacques à la curiosité. Ses parents ont repoussé la question autant qu’ils ont pu car ils savaient bien qu’il était impossible pour la famille d’aller voir le cirque à la ville, à Rouen ; cela aurait été un trop long voyage et surtout beaucoup trop coûteux au prix d’une livre par personne, soit presque la totalité du revenu d’une journée de travail.

Mais l’insistance de l’enfant a fini par faire plier son père ; Jacques pouvait bien avoir droit à un peu du bonheur simple de s’imaginer cette représentation, même s’il ne pourrait pas la voir. Sur ses 6 premières années de vie, Jacques avait connu le décès d’un frère plus vieux et d’une sœur plus jeune alors que la maladie a emmenée sa tante qui attendait son cousin, et son oncle. Même s’il ne semble pas avoir beaucoup de souvenir de ces évènements, certainement parce qu’il était trop jeune pour qu’ils impriment sa mémoire, Jacques a toujours semblé vivre entouré d’un poids. Il n’a pas de vrais amis, reste souvent silencieux avec un air sérieux, loin du rire des autres gamins de laboureurs.

Au petit matin, l’équipe du cirque s’est posée le long de la Seine, par-delà les marais asséchés par l’Été, dans une grande plaine non cultivée, une information qui s’est répandue avec l’air du soleil levant. Les villageois sont venus aux nouvelles, par curiosité, et les employés du cirque parlant la langue de Molière les ont gardé éloignés des animaux en clôture ; eux sont là pour préparer une série de spectacles, pas pour servir de guide animalier. Sauf qu’au deuxième jour de présence dans le petit village, monsieur Astley est revenu à son campement accompagné d’une jument de robe baie, avec des yeux aussi noirs que sa crinière. Le soleil était du paysage et l’abbaye locale avait ouvert ses jardins à la contemplation. 

L’équipe du cirque a organisé différemment son campement pour mettre en valeur ses animaux et permettre à la population de s’en approcher. On pouvait aussi voir quelques jongleurs répéter leurs numéros quand les musiciens accompagnaient le chant des oiseaux et le clapotis du fleuve non loin. Les habitants locaux avaient gagné le droit de “visiter le cirque” sans paiement ; c’était inhabituel pour tout un chacun mais cela semblait plaire à tout le monde. Alors les Boschervillais et Boschervillaises se sont déplacées jusqu’au campement, pour avoir leur part de vision de rêve.

Les Charon n’ont pas pu retenir Jacques jusqu’au départ du cirque, ils ont bien dû se résigner à faire comme les autres et à emmener leur fils “voir les animaux”. Cela coûte une après-midi entière mais les moissons ont déjà été bonnes, le travail pourra être rattrapé le jour suivant sans aucun problème. La famille s’est alors mise en marche peu après l’heure de midi sonnée à l’église, prenant la direction des marais et cheminant sur au moins 3 kilomètres depuis leur habitation en bord de bourg.

Le voyage lui-même est une expédition pour Jacques. Rarement il a eu droit d’aller au-delà du manoir des Bouret, tout juste pour aller au cimetière. Et là il continuait de marcher, découvrant de nouveaux champs par-delà une longère se trouvant de l’autre côté d’un petit mur en moellons, avec des poules et des oies dans la cour. Puis un imposant noyer à l’ombre duquel une femme se repose, elle qui habite certainement dans la demeure de l’autre coté de la route à en juger par sa robe finement détaillée. Mais le cirque n’est toujours pas là puisqu’il se situe en bord de Seine, derrière les marais. Pour autant, chaque maison retient l’attention de Jacques, que ce soit la couleur des volets, le dessin du bois sur la porte ou encore les quelques fleurs d’ornementation que l’on peut apercevoir dans certains jardins.

Même en Été, l’entrée des marais est reconnaissable par la densité de verdure sauvage qui remplace les petits murets en pierres. Le chemin qui mène à la Seine est moins marqué mais toujours visible, coupant à travers les étendues d’herbe et les peupliers. Les oiseaux accompagnent la déambulation et Jacques passe son temps les yeux dans les branches d’arbres trop grands pour qu’il puisse les escalader. De toute façon, il est trop peureux pour imaginer escalader un arbre. Mais son imagination lui permet tout de même de participer à la conversation entre les oiseaux, au point où ses parents doivent parfois le traîner par le bras pour le ramener sur le sol qu’il partage avec des vaches pâturant non loin. Il y en a des classiques, avec leur robe blanche et noir caractéristique de la région mais aussi quelques brunes et même certaines plus exotiques avec des cornes plus grandes et des poils roux.

Une petite rivière au débit très faible vient accompagner la fin du voyage. Cela amène une nouvelle faune et une nouvelle flore, avec des buissons grimpants qui cachent quelques vipères et autres ragondins. Chaque frémissement fait tourner la tête à Jacques qui se demande si ce qu’il voit fait écho aux créatures mythologiques des récits qu’on lui livre de temps en temps, que ce soit pour agrémenter les heures de labeur au champs ou trouver le sommeil. Il arrive même à imaginer un dialogue entre toutes ces espèces, à la manière des Fables de monsieur de la Fontaine.

Après un passage sur un petit pont de briques qui permet à un bras de la rivière d’aller irriguer un ensemble de champs dont s’occupe les quelques habitants du marais, la vue s’éclaircit avec la Seine qui coupe le paysage en deux et sur la gauche, cachée derrière un rideau de saules, l’entrée de la ménagerie de monsieur Astley, avec une petite barrière improvisée et un homme vêtu de rouge et noir pour accueillir les visiteurs. Derrière lui se trouve un espace avec, sur la droite, de frêles bâtiments en bois servant d’abris pour les acrobates et jongleurs, et de grands enclos sur la gauche permettant aux différents animaux de gambader tout en restant à la vue du public.

Jacques est tout de suite interpellé par la présence de chèvres qui courent dans tous les sens et essaient d’escalader les limites de leur enclos. Une femme fait d’ailleurs des allers-retours le long de la clôture pour faire reculer les bêtes, parlant dans une langue incompréhensible pour le petit Jacques ce qui donne un spectacle tout à fait comique, les chèvres semblant s’amuser de leur gardienne. La représentation est brusquement interrompue par un couple de jongleurs, habillés dans des couleurs criardes et qui s’envoient des balles de tissu tout en effectuant des pirouettes sur eux-même. Les balles volent, les couleurs prennent différentes teintes avec la lumière du soleil qui passe à l’ombre en un court tournoiement de hanche, les spectateurs s’amoncellent autour du ballet.

Les jambes de pantalon et le tissu des robes finissent par obstruer la vision de Jacques, l’amenant à se retourner pour faire tomber son regard sur deux gros cochons qui se roulent par terre, dans une marre de boue. En s’approchant, un homme lui explique qu’il observe Bono et Zazou, les deux récentes additions du spectacle qui sont là pour amener un peu d’humour. Ces deux cochons semblent facétieux de nature, ils se sont d’ailleurs relevés et Bono a couru derrière Zazou, sans raison aucune mais cela était suffisamment comique pour faire rire aux éclats Jacques, un rire que ses parents n’avaient jamais entendu, un rire qui a déconcentré les jongleurs, mettant fin à leur exercice.

À peine le public s’est-il tourné vers la source de cet esclaffement soudain qu’un joueur de luth et un flûtiste démarrent  leurs échauffements. La musique est très douce et se fond à merveille dans le silence relatif de la campagne environnante, apportant de la légèreté à cette délicieuse après-midi sans jamais s’imposer. Et c’est là que Jacques aperçoit l’enclos des chevaux, dont 6 d’entre eux sont au loin à courir dans la plaine. La rumeur n’avait pas menti, ces animaux ont très peu à voir avec les chevaux que Jacques peut côtoyer dans les champs. Ceux du cirques sont grands, à la robe impeccable et uni, se déplaçant avec aisance, capable de se mettre au trot et de changer brusquement de direction comme une feuille de chêne prise dans la brise du Printemps.

Et il y en a un qui est là, à côté, juste séparé par la barrière mais avec la tête au-dessus de Jacques, et aucun gardien en vu pour éloigner la bête ou l’enfant. Ce dernier lève machinalement la main pour toucher l’animal, comme pour vérifier qu’il partage la même réalité. Le temps semble se décomposer, aucun nuage n’entrave la lumière, et la tête du cheval frôle la main de Jacques. Il ne l’a pas touché mais il a senti le souffle chaud sur ses phalanges, il a entendu l’air s’échapper des naseaux et il voit l’œil qui est fixé sur lui. Le cheval fait le mouvement inverse qu’il vient d’effectuer avec sa tête et une nouvelle fois, Jacques ressent un air chaud et moite descendre le long de ses doigts. Pas de doute possible, cette sensation est bien réelle, même si l’instant semble irréel.

Soudain, tout s’arrête. Un employé de monsieur Astley, reconnaissable à ses habits complètement inadaptés à la vie au milieu des champs, s’approche vigoureusement de la clôture, faisant peur au cheval qui s’éloigne brusquement vers l’intérieur de l’enclos. Il s’adresse en anglais à Jacques qui comprend tout de même la remontrance, sans vraiment comprendre ce qu’il a fait de mal. L’instant est clos et la visite de la ménagerie est terminée, il est temps de rentrer à la maison. Sur le chemin du retour, rien ne peut faire descendre le large sourire qu’affiche le visage de Jacques, accompagné d’un regard pointant vers le lointain qui n’arrive pas à se focaliser sur les éléments du réel ; seul le vent dans les arbustes sonorise cette marche de retour au quotidien. À coup sûr, cette journée sera mémorable pour Jacques ; il n’oubliera pas ce 14 Juillet 1789.

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