Qu’est ce que je fais là ? Des robots explorateurs ont découvert des ruines “étranges” qui ne correspondraient à rien de connu et c’est moi qu’on envoie sur le terrain pour superviser les fouilles d’un jeune premier. C’est vrai que sur Terre, nous n’avons plus rien à découvrir, même si des historiens un peu pointilleux vous diront que le découpage de l’Histoire en 4 grandes périodes est un peu grossier et qu’on peut toujours trouver de nouveaux détails qui éclairent notre compréhension des changements d’époque. Mais chez nous, les archéologues, on sait que la Terre ne réserve plus de grandes découvertes, c’est pour cela qu’on y envoie les jeunes se faire la main dès qu’un robot explorateur remonte quelque chose. Et cette fois-ci, c’est moi qu’on envoie jouer les chaperons.
L’appel indique une zone au centre de l’ancien continent Eurasie, loin de tout, entouré de forêts et de plaines. Il est évoqué une forteresse en brique, avec des tours de garde et une clôture là où on s’attendrait à trouver un mur d’enceinte. En arrivant sur place, j’ai pu constater que le camp était déjà monté, juste à l’extérieur de la zone de recherche, devant un immense bâtiment qu’on devine être une entrée.
La première description laisse à penser qu’on a en face de nous une ferme à viande, certainement la plus grande jamais trouvée, qui daterait de la fin de la période “Empire Britannique”. La construction massive nous indique que nous ne sommes pas dans la période “Non Installé”, l’utilisation massive de briques indique que nous ne sommes pas sous “l’Empire Romain” et les méthodes de construction ne correspondent ni à l’ère des “Corporations”, ni à l’ère moderne. On est donc en face d’une construction de la période “Empire Britannique”, et l’idée d’une ferme massive à viande pourrait correspondre à la période des guerres mondiales, une époque où le niveau de la population mondiale était élevé et où on était encore obligé de consommer des animaux pour avoir notre compte de protéines.
Cela réduit la période à 400 années, entre -1000 et -600, ou dans le calendrier de l’époque, entre 1650 et 2050. Voilà pour les constatations élémentaires, des conclusions auxquelles est arrivé Franck, qui est peut-être sur son premier chantier de fouille mais qui n’a pas oublié de réviser ses bases. Il a d’ailleurs déjà envoyé les premiers scanners et drones pour mieux appréhender la zone, que ce soit par une vue aérienne ou en ayant connaissance de ce qui se trouve dans le sol.
Les premières constatations visuelles corroborent nos hypothèses : une voie ferrée unique qui rentre dans la structure et qui se divise à l’intérieur pour assurer un déchargement rapide sans encombrer la venue des convois suivants, une clôture simple en fils barbelés, précédée d’un fossé qui était peut-être rempli d’eau, servant à éviter que les animaux s’échappent, et de grandes zones de stockage, quasiment toutes détruites aujourd’hui mais dont subsiste les fondations et quelques traces de murs. La zone est immense, presque un kilomètre carré à première vue, et on a du mal à en distinguer les bords depuis l’entrée. On aperçoit ça et là quelques bâtiments plus gros encore partiellement debout, une statue étrange comme fin de la voie ferrée, et quelques pierres noires se dresser bien droites à 50 centimètres du sol.
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Le scanner est revenu et on se rend mieux compte de la taille de l’installation avec une vue du dessus ; c’est tout simplement gigantesque avec des centaines d’abris, chacun assez grand pour contenir près d’une centaine de personnes. Surtout, les premières datations relatives indiquent que certains quartiers sont un tout petit peu plus récents, comme si cet endroit était sorti de terre très rapidement mais avait été agrandi en continu jusqu’à l’arrêt de son utilisation, et le tout sur une période d’à peine 5 ans. Pourquoi aurait-on construit une immense ferme pour ne l’utiliser que cinq années ? Le cas ne devient pas beaucoup plus intéressant mais cela donnera au petit un peu de matière à réfléchir, ce qui arrivera aisément à le motiver.
Après tout, la Terre reste la planète de naissance de l’humanité, savoir ce qui s’y est produit ne peut jamais être une mauvaise chose. C’est d’ailleurs à cause de cette planète que nous avons le décompte de temps que nous utilisons encore aujourd’hui, pour les heures, les jours et les années. C’est d’ailleurs plutôt étrange d’avoir un cycle de vie parfaitement synchronisé avec l’endroit où on se trouve, et j’ai déjà l’impression d’avoir encaissé le voyage supra-luminique. C’est sûrement pour ça que le tourisme terrestre ne décroit pas, même 632 ans après être parti habiter ailleurs.
Pendant que Franck fait des relevés dans ce que nous appelons pour le moment les enclos, j’ai pris l’initiative de scanner les environs plus large de l’infrastructure. Il y a notamment la question de savoir où étaient logés les employés de cet abattoir, qui vivaient certainement un peu à l’écart, dans des baraquements plus cossus. J’ai aussi relevé les inscriptions que l’on trouve sur les petites pierres noires, qui sont souvent par groupe de 3 et trop bien taillées pour être anodines. J’ai remarqué plusieurs fois les mêmes mots mais seule la traduction d’un expert m’éclairera vraiment. Seulement, les experts en langues anciennes de plus de 1000 ans, ça ne court pas la galaxie.
Et puis il y a ces deux bâtiments effondrés de part et d’autre à la fin de la voie. En les nettoyant et en faisant des relevés chimiques, j’y ai trouvé des traces de poudre explosive. Le reste de cet endroit est soit rasé très proprement, soit en ruine du fait du temps, mais jamais démoli. Il se pourrait donc que cette ferme ait été victime d’une des guerres mondiales, je pense notamment à la guerre de 4 ans ou à la guerre de 6 ans, finissant bombardée pour couper les vivres d’un peuple. Ce serait assez inhumain mais qui sait vraiment de quoi est capable l’être humain.
Le problème avec cette période de l’histoire est l’utilisation du papier pour consigner les choses. Avec le temps, tout cela disparaît et il ne reste que les pierres, qu’on n’a alors pas pensé à graver abondamment. Même l’ère des “Corporations” est plus bavarde, avec ses quantités folles de données numériques dont on peut perdre une partie importante sans tout oublier pour autant. Un scanner indique tout de même un bâtiment un peu plus loin encore en bon état et avec des pièces qui ne sont pas vidées. C’est peut-être l’occasion de trouver quelques ustensiles de cet âge.
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Ce qui est étrange, c’est que les baraquements de stockage sont soit trop petits pour accueillir des vaches, soit trop grands pour accueillir des porcs, qui étaient les deux animaux les plus consommés à cette époque. Comme si les personnes qui avaient fabriqué cet endroit s’étaient appliquées à faire des allées bien droites, bien propres, bien ordonnées, et des enclos de mauvaise taille. Et les relevés chimiques ne correspondent pas non plus à ce qu’on devrait trouver avec ce genre d’animaux.
J’ai envoyé Franck faire de nouveaux relevés sur ces pierres noires qu’on trouve même au bord d’un petit lac ou à l’entrée d’une clairière, parfois même un peu à l’extérieur des barbelés. Les premières traductions ne sont pas arrivées mais on m’a assuré qu’elles étaient attribuées à quelqu’un de compétent. Dans quelques jours on devrait avoir les premières réponses à nos questions.
De mon côté, je suis parti un peu à l’écart, quelques centaines de mètres plus en avant, visiter un endroit qui pourrait représenter la ville des travailleurs, dévoilé par le scanner plus large de la zone. Le plan indique des bâtiments presque identiques, datant de la même période relative que la ferme, en brique et sur une zone assez grande. En faisant le tour du mur d’enceinte lui aussi en brique partiellement effondré à cause des affres du temps, je trouve ce qui semble être une entrée officielle, couronnée d’une inscription dessinée dans le métal que j’envoie aussitôt pour traduction.
Dans l’enceinte de cette structure, plusieurs maisons hautes en briques, qui contrastent avec ce qui reste des baraquements de la ferme. Ce sont des bâtiments encore imposants malgré leur délabrement partiel, organisés comme dans une ville, avec des places, des rues, et des numéros aux portes. En passant la tête par une fenêtre, j’ai pu confirmer le scanner : il n’y a plus rien dedans si ce n’est quelques restes de meubles ici ou là. De ma propre expérience, ces habitations paraissent tout de même étranges dans leur conception ; on peut reconnaître les habitations des maîtres et celles des employés de bas étage. Et là encore, les datations indiquent une création rapide avant un abandon tout aussi soudain.
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Je décide d’aller explorer le bâtiment du fond qui contiendrait encore des objets exploitables et j’emmène avec moi Franck. Cela lui fera un bon exercice et une paire de bras armée d’un cerveau sont toujours utiles, d’autant plus que le mystère s’épaissit.
Le choc, l’horreur.
Dans ce bâtiment qui a conservé son toit, gardant ses trésors à l’abri de la pluie, des restes de vêtements et d’objets du quotidien, humains, par centaine, entassés sous des panneaux d’inscriptions, entourés de centaines de photographies. Par professionnalisme, je relève ce que je peux, j’envoie des empreintes bio-chimiques pour confirmation, je scanne les textes que j’envoie aussitôt pour traduction.
On m’a d’ailleurs indiqué ce matin avoir trouvé quelques unes des langues des inscriptions : de l’anglais, du polonais et de l’allemand. Le fronton du second camp fortifié disait d’ailleurs “le travail rend libre”, les inscriptions sur les pierres noires sont encore en travail, quelques mots semblent plus compliqués à traduire précisément. Mais les textes que j’ai devant moi sont plus clairs et ne laissent aucun doute.
Ce ne sont pas des enclos à bêtes, ce sont des humains qu’on gardait là, dans des conditions horribles et par millier, attendant la mort et le travail forcé. Je me souviens maintenant de ces légendes qu’on entend parfois passer, dont on ne sait jamais d’où elles viennent. Elles disent qu’il y avait eu pire que la guerre et qu’on avait exterminer une population dans des camps dédiés, pour d’obscures raisons idéologiques. Dans le milieu académique, tout le monde avait fini par expliquer que c’était au mieux de la propagande s’appuyant sur quelles exactions commises en temps de guerre, au pire des fariboles sans fondement. C’est de l’histoire dont je foule les fondations.
Je reprends mes relevés au fur et à mesure que les traductions arrivent, et je sais maintenant quoi regarder. Des lacs et des prairies avec de grandes quantités de traces de cendres organiques, des bâtiments avec des traces de grandes brûlures, et quelques molécules d’un gaz n’ayant rien à faire ici. Les preuves sont formelles, et les textes se chargent de donner les détails sordides.
Face à cette horreur, je n’ai qu’une seule chose à faire : prendre des preuves consciencieusement, effectuer les relevés les plus précis possibles, consigner toutes ces découvertes et diffuser très largement ce savoir. Pour que l’humanité n’oublie plus jamais que l’Homme a été capable des pires atrocités qu’il soit.

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