Gratin de courgettes

Les coureuses viennent de prendre leurs marques. Le public s’est calmé tout seul, amenant l’ensemble du stade d’une ambiance festive à un silence pesant en une poignée de secondes. La pression sur les épaules des athlètes est palpable, leurs respirations visibles et l’ensemble de leurs muscles sont tendus. Bam, top départ.

“Très bon démarrage de la française, couloir 6, elle semble en jambes !

-Tout à fait Philippe, elle fait peut-être son meilleur départ de la saison !

-Vous avez raison Céline. Il faut maintenant qu’elle garde cette allure jusqu’au bout. Et déjà, Ortega revient au couloir numéro 2. Et de l’autre côté, l’Allemande Rauss se met en action. On arrive déjà au deuxième virage, on le sait, une étape cruciale sur le 400 mètres.

-C’est maintenant qu’il faut produire l’effort ! Allez, il ne faut rien lâcher !

-Mais ça devient de plus en plus dur pour Naya. La française n’arrive pas à suivre le rythme des meilleures. Voilà la polonaise Chlozky qui la dépasse par l’extérieur.

-Il faut y croire, il reste la ligne opposée. Il faut tout donner !

-À la sortie du virage, c’est toujours Ortega qui est devant, et elle semble encore accélérer. Mais Rauss n’a pas dit son dernier mot, on dirait bien qu’elle va le faire. Tout va se jouer sur la ligne ! Et c’est bien Ortega qui l’emporte d’une courte tête sur Rauss, Frayser pour la Jamaïque complète le podium sur le fil. Quelle course fantastique.

-Et malheureusement, Naya finit dernière. Elle a complètement explosé sur les 150 derniers mètres, sûrement parce qu’elle est partie trop vite. Quelle déception !

-C’est clairement une contre-performance pour la française qui était au top niveau il y a tout juste deux ou trois ans. Peut-être aussi que c’est dû à ses entraînements. On sait qu’elle est intransigeante et qu’elle refuse les nouvelles techniques, il faudra à coup sûr y réfléchir pour les prochains rendez-vous.”

Dans la chambre d‘hôtel réservée pour les athlètes par la compétition, Timo attend Naya en préparant le repas du soir. Le mobilier est rudimentaire, tout juste de quoi passer quelques jours et quelques nuits avant de rentrer chez soi. La lumière est froide, pas très accueillante, à l’image des murs et leur peinture défraîchie.

“Comment tu vas ? lance Timo au moment où Naya passe la porte.

-Tu as regardé la course ? répond Naya en laissant tomber son sac de sport au pied du lit sur lequel elle s’assoit.

-Oui, et je me suis dit que tu allais avoir faim alors j’ai préparé un gratin de courgettes qui cuit dans le four. 

-Je suis nulle.” La sentence est tombée avec gravité, comme un fait immuable qui ne supporte aucune discussion. Mais Timo avait envie de discuter.

-“Tu sais que ce n’est pas vrai ?

-J’ai fini dernière ! Tu as vu la course ou pas ? J’ai fini dernière !

-Tu as fini huitième.

-Sur huit !” Naya semblait ne pas vouloir en démordre en jetant ce qui ressemble à ses dernières forces dans cet argumentaire. Après un instant de silence que le temps lui-même a respecté en suspendant son cours, Timo reprend.

-“Et tu as fait quel temps ?

-Peu importe, je suis nulle, une déception comme ils disent à la télévision. Quatre ans de travail pour ça. Quatre ans pour me faire battre par 7 filles qui ont commencé la course il y a deux ans tout au plus.

-Tu as fait 46 secondes et 34 centièmes.

-Et alors, qu’est ce que ça change ? C’est au moins deux secondes derrière la septième concurrente.

-C’est le record du monde naturel de la discipline, répond Timo qui vient s’asseoir auprès de sa compagne pendant que le gratin de courgettes chauffe lentement dans le four. C’est proprement exceptionnel.” 

Naya n’a plus la force de répondre, elle essaye d’assimiler l’information tout en rejouant sa course dans sa tête. Elle revoit son départ devant toutes les autres puis chacune des concurrentes lui passer devant sans qu’elle ne puisse rien faire, sans que son corps accepte d’accélérer. À mesure que ses nerfs se détendent, elle commence à ressentir de nouveau la douleur ; la plante de ses pieds brûle, ses chevilles et genoux semblent rouillés, comme si les os reposaient directement les uns sur les autres, ses mollets sont durs comme du béton et ses cuisses ont des spasmes de contradiction irréguliers. Naya finit par rompre le silence qui s’est de nouveau installé :

-“Peu importe, les gens ne vont pas retenir ça. Ils vont simplement se souvenir que j’ai fini dernière.

-Mais qu’est ce qu’on en a à faire de l’avis des gens ? Naya, tu t’entraînes 5 jours par semaine, quelle que soit la météo ou ton état physique. Tu fais des sacrifices immenses pour t’astreindre à une hygiène de vie irréprochable. Tu n’oublies jamais un anniversaire et tu es toujours là pour aider, même ton père malade tu surveilles son traitement et ses rendez-vous médicaux. Les gens normaux peuvent bien penser ce qu’ils veulent, tu es une personne exceptionnelle.

-Et je fais tout ça pour perdre !

-Naya, tu viens de finir huitième de la finale du 400 mètres femmes aux Jeux Olympiques ! Ça veut dire que sur Terre, il n’y a que sept femmes qui courent plus vite que toi. Et encore, les filles qui t’ont battues sont toutes augmentées. Tu as encore le courage de faire de la compétition au naturel, à la seule force de tes jambes. Lors du changement de réglementation autorisant les augmentations cybernétiques, tu aurais pu faire comme toutes les autres, te faire greffer des puces de puissance dans les cuisses ou les mollets, te rajouter des lubrificateurs dans les chevilles ou les genoux. Mais non, toi tu as choisi de continuer comme tu l’as toujours fait, en crachant tes poumons et en transpirant. Et en te battant, en travaillant, tu as réussi à te qualifier en finale des Jeux Olympiques, éliminant plusieurs filles à moitié robots sur le chemin. Pour finalement battre un record vieux de presque cent ans. Et avec ça, je suis sûr que des dizaines d’enfants vont admirer ce que tu as fait, ta ténacité, ton courage, ta force de caractère, ton exploit. Tu viens de montrer que le travail acharné peut te sortir de la normalité. Crois moi, tu peux être fière de toi.

-Merci. Merci d’être là, toujours à côté de moi. Je ne pourrais pas faire tout ça si tu ne m’aidais pas au quotidien. Rien que me faire à manger, je ne sais pas si j’y arriverais, si j’en aurais la force au quotidien.” Une odeur se fait sentir dans la chambre d’hôtel, quelque chose semble en état de carbonisation.

-“Mince, le gratin de courgettes ! Et bien, tu vois, même moi je ne sais pas si je sais vraiment te faire à manger, s’exclame Timo en rigolant tout en sortant du four un plat en verre recouvert d’une couche noire et solide de fromage brûlé dont s’échappe une fumée agressive. Désolée madame la championne mais pour ce soir, je propose un repas des plus commun : on va commander des pizzas !”

Trois jours après la finale, il tombe une très fine pluie sur le terrain d’entraînement du 400 mètres très tôt le matin. Naya est là, les jambes encore endolories, prête à reprendre son travail naturel.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *