La rencontre d’une longue vie

19 Mai 2874

Voilà quelques mois que j’ai laissé de côté l’écriture de ce journal, c’était le temps de mon ascension de l’Himalaya. Lors de mon trois cent cinquante-sixième anniversaire, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a lancé ce défi, et je ne pensais pas que cela prendrait quasiment un an et demi. Mais entre la préparation logistique et la réalisation en elle-même, sans compter la préparation physique, les mois se sont vite écoulés. Et même si j’ai été cycliste à haut niveau entre mes 250 et 290 ans, j’avais vraiment besoin de me remettre au sport ; même si je perds ma masse musculaire moins vite que les gens normaux, je finis quand même par la perdre.

Au-delà de l’effort physique intense, c’était un voyage ressourçant. Cela faisait quelques années que je n’étais pas parti à l’étranger pour une période si longue ; il fallait d’abord que j’amasse un peu d’argent pour cela. Et il faudra que je refasse quelques stocks, j’ai de quoi voir quelques années mais j’ai encore quelques siècles à vivre si tout va bien, les médecins m’ont confirmé que ce passage sur le toit du monde, que ce soit le froid ou le manque d’oxygène, n’avait pas altéré l’évolution ralentie de mon métabolisme. Sur les premières constatations, j’ai toujours un facteur de dix avec un humain normal. Et comme cela fait plus de trois siècles que la valeur n’a pas bougée, personne ne voit pourquoi elle bougerait d’un coup.

Mais c’est en revenant chez moi, dans ma Normandie et ses montagnes qui ne dépassent pas la centaine de mètres d’altitude, ses prairies vertes qui se perdent dans des forêts charnues, ses marais toujours découpés par les haies, que j’ai fait une rencontre qui vaut le coup d’être consignée dans ce journal. Elle s’appelle Pamy ; sur nos cartes d’identités nous avons plus de trois siècles d’écart mais physiquement, en âge “normal”, nous ne sommes pas séparés par plus de trois ou quatre années. Mais je sais déjà qu’elle vieillira beaucoup plus vite que moi, ses cheveux blanchiront avant que mes rides se marquent.

C’est en allant à une soirée chez Aleks que je l’ai rencontrée, elle avait été invitée en dernière minute par une autre personne dont j’ai oublié le nom. Voilà une année qu’elle était arrivée dans la région et elle cherchait à rencontrer du monde, faire connaissance avec les locaux, parce qu’elle allait encore rester quelque temps dans le coin. C’est pour ça que j’aime bien Aleks, il n’hésite jamais à intégrer de nouvelles personnes autour de lui, il suffit d’être sympathique et ouvert sur les autres, ce qu’est Pamy. 

Je n’ai pas tout compris de son travail mais elle a tout fait pour l’expliquer au mieux. En contrepartie, elle a été très intéressée par mon récit de périple au Népal, à la rencontre des locaux, d’un climat qui nous échappe et de sentiments qu’on ne peut décrire avec des mots simples. Et elle ne semblait pas me reconnaître, malgré la couverture médiatique qu’impose ma condition physique, amenant régulièrement quelques journalistes à ma porte pour savoir si “l’homme qui vivra 1000 ans” se porte toujours bien. Et ça fait du bien de discuter des choses simples de la vie sans qu’on me demande tous les quart d’heure “mais il y a 150 ans, ça devait être très différent ?”

Oui c’était forcément différent mais non, fondamentalement, ce n’était pas si différent. Les pays se faisaient déjà la guerre très loin de chez nous, des crises régulières, qu’elles soient financières, sociales ou médicales, rythmaient déjà les décennies, on avait déjà automatisé une grande partie de nos besoins de production. Les technologies étaient différentes, un peu plus rudimentaires, les régimes politiques ont bougé, mais la vie de tous les jours, les aspirations des gens, n’étaient pas franchement différentes. Les gens voulaient déjà vivre heureux. Chacun à son niveau, chacun avec sa définition du bonheur.

J’ai revu Pamy à un atelier de dessin et de peinture auquel je me suis inscrit par hasard. Malgré mon grand âge, je n’ai pas retravaillé mes capacités de dessin depuis mes 80 premières années et je me disais que ce serait un défi intéressant qui pourrait m’occuper quelques décennies. Elle, elle savait déjà s’accommoder de couleurs sur une toile et elle s’était inscrite quelques semaines auparavant. Elle a eu la gentillesse de m’accueillir et de me guider sur mes premiers coups de crayon.

Apprendre à dessiner et à peindre, ça ne se fait pas en une heure. Je suis donc retourné à cet atelier hebdomadaire pour continuer mon apprentissage, avec l’objectif de coucher sur la toile la vision que j’avais eu de cette montagne au-delà des nuages. Pamy, elle peint pour se rassurer, calmer ses angoisses. Et à force de discuter, pinceau à la main, j’ai compris que son sourire que l’on retrouve par moment dans son regard n’était que de façade, et que les questionnements s’amoncelaient dans son esprit. Des questions que je devinais différentes de celles qui assaillent un esprit de plus de 350 ans. Pas grave, avec tout ce que j’ai traversé, je suis capable de tout entendre et je sais que dans ces situations, on a souvent besoin de quelqu’un qui vous écoute.

Pamy a accepté l’offre de mon oreille et c’est en ville, sur un banc d’une place calme, qu’elle m’a raconté ses soucis comme ils venaient, comme elle arrivait à les sortir. Des questions sur la suite, sur les autres, sur sa place dans le monde et ses aspirations. Des questions qui l’empêchent de dormir parce qu’on n’en trouve pas les réponses si facilement. Je ne sais pas si l’écouter et la rassurer l’a vraiment aidé mais je n’avais rien d’autre en stock et elle a semblé s’en contenter.

Et puis, alors que j’avais laissé le silence s’installer pour lui permettre d’avoir l’ultime mot de la soirée, elle m’a demandé comment je faisais pour encaisser toutes ces informations, les traiter avec recul et analyse, même sur des questions émotionnelles. Je devais nécessairement avoir un passé compliqué, une histoire personnelle torturée, être passé par des instants sombres. Elle voulait savoir ce que j’ai au fond de moi, ce qui m’a construit. Elle s’intéressait à moi, et cela fait de très nombreuses décennies que ce n’était pas arrivé. En fait, je ne sais pas si c’est déjà véritablement arrivé.

Pris de surprise, je suis resté évasif. Comment lui expliquer que j’ai vu mes parents vieillir mais que eux m’ont toujours connu enfant ? Comment expliquer les familles d’accueil, les rendez-vous médicaux, l’étude scientifique de mon cas ? Comment lui dire que j’ai été marié de mes 241 ans à mes 267 ans, que cette femme est depuis morte de vieillesse alors que je n’ai presque pas bougé physiquement ? Mes réponses défensives à ses interrogations n’ont pas rassasié son désir de savoir, elle m’a promis qu’on en reparlerait et que, si je l’aidais à aller mieux, elle ferait pareil pour moi.

À sa demande, nous nous sommes revus de façon régulière sur ce banc, juste pour discuter, au calme, en n’ayant pas peur de laisser les silences s’exprimer, en étant confiant de demander un jugement qui serait donné avec bienveillance. Elle en avait besoin pour continuer à sortir ses questions de sa tête et tout doucement elle reprenait pied. Je ne suis pas sûr que j’y sois pour grand-chose, mais j’ai au moins eu la chance d’en être le témoin. Et chaque fois elle a insisté pour que je raconte ce que j’avais en tête, et elle le faisait toujours avec beaucoup de gentillesse, ma politesse m’interdisant de me défiler. J’ai donc fini par lui expliquer ma condition, ma malédiction, et elle n’a pas fui. Elle m’a même montré encore plus d’intérêt, allant se renseigner par elle-même avant nos discussions.

À l’heure où j’écris ces lignes Pamy m’a invité à visiter avec elle un musée consacré aux artistes du mouvement impressionniste, des tableaux peints il y a près de 1000 ans par des gens qui ont voulu reproduire ce que leurs yeux voyaient vraiment, sans le filtre de leur cerveau. Elle m’a dit que c’est pour prouver qu’on peut avoir 1000 ans et pourtant avoir encore beaucoup de choses à raconter, à vivre et à faire vivre. Je ne sais pas où et quand finira cette histoire mais je tiens à la consigner dans ce journal pour être sûr de ne jamais l’oublier. Pas besoin d’aller au bout du monde pour éprouver des émotions extraordinaires avec des gens simplement hors du commun.

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